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Lier la question nationale et la question sociale

par Denis COLLIN, le 4 mai 2019

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Les choses sont assez sim­ples. Si on veut sauver « l’État social modèle 1945 », il faut être maître chez soi, c’est-à-dire il faut que la nation recou­vre sa pleine sou­ve­rai­neté. Si on veut défen­dre la sou­ve­rai­neté natio­nale, il faut mobi­li­ser tous ceux qui y ont inté­rêt : les tra­vailleurs, sala­riés et indé­pen­dants au pre­mier chef.

Ici et là, c’est-à-dire dans pres­que tous les partis en concur­rence pour l’élection euro­péenne du 26 mai, on nous promet de réfor­mer l’Europe, de la rendre sociale, plus à l’écoute des citoyens, et toutes sortes de calem­bre­dai­nes de la même farine. C’est la même chan­son à toutes les élections euro­péen­nes et il y a peut-être encore quel­ques naïfs pour y croire. Il ne peut pas y avoir d’Europe sociale quand la règle d’or, adop­tée lors du traité de Rome (1957), se dit en fran­çais « concur­rence libre et non faus­sée. » PS, EELV, PCF et Génération.s hamo­niste sont lancés sur la même ligne et c’est à peine une feuille de papier à ciga­rette que les sépare de LREM. De l’autre côté, chez Debout La France et au RN/FN, on pré­tend défen­dre la sou­ve­rai­neté natio­nale, mais sans remet­tre en cause l’euro (l’euro au ser­vice des peu­ples demande Dupont-Aignan) et en adop­tant les mêmes prin­ci­pes socio-économiques de l’ordo-libé­ra­lisme, avec les mêmes résul­tats pour les tra­vailleurs. LREM fait cam­pa­gne pour la « sou­ve­rai­neté euro­péenne », au mépris de la cons­ti­tu­tion et de la réa­lité poli­ti­que. Mais ce que les amis de M. Macron enten­dent par « sou­ve­rai­neté euro­péenne n’est rien d’autre que la dic­ta­ture d’une frac­tion du capi­tal finan­cier, celle dont ils sont les porte-parole et les porte-flin­gues. La France Insoumise après avoir amusé la gale­rie avec son « plan A/plan B » est aujourd’hui plus proche que jamais de Génération.s et sa pro­po­si­tion de « fédé­ra­tion popu­laire », nou­velle variante de la « gauche unie » ou de la « gauche plu­rielle » n’est que le cache-misère d’une orga­ni­sa­tion qui n’a plus la moin­dre ligne poli­ti­que un tant soit peu cohé­rente.

L’UPR d’Asselineau essaie de recons­truire, seule contre tous, un parti néo­gaul­liste plus ou moins de gauche (défense de l’État social et des natio­na­li­sa­tions). Quant à Florian Philippot, il tente de sur­vi­vre, sans beau­coup d’espoir d’y par­ve­nir. Voilà pour les deux seuls partis qui se pro­non­cent clai­re­ment pour la sortie de l’euro et de l’UE. Ils sont can­di­dats pour faire au mieux 3% à eux deux… et encore.

Faut-il par­ti­ci­per à cette élection-mas­ca­rade ? En pre­mière ins­tance, la réponse est clai­re­ment néga­tive : il ne s’agit pas d’élire un par­le­ment puis­que le pré­tendu « par­le­ment euro­péen » n’est qu’un théâ­tre pour bavards qui ne sert que de cau­tion à la machi­ne­rie de l’UE. Il ne peut d’ailleurs pas être autre chose puisqu’un par­le­ment est l’expres­sion de la volonté d’un peuple, et le « peuple euro­péen » n’existe que dans les esprits fai­bles qui ne com­pren­nent pas que la réa­lité euro­péenne est cons­ti­tuée de nations. Voter dans ces condi­tions, c’est donc seu­le­ment cau­tion­ner une struc­ture radi­ca­le­ment oppo­sée, par sa nature même, à la sou­ve­rai­neté des peu­ples qui cons­ti­tuent les diver­ses nations enfer­mées dans la cage d’acier des trai­tés.

La France Insoumise annonce qu’elle veut « déso­béir aux trai­tés » tout en res­tant dans l’UE – puis­que Manon Aubry a clai­re­ment rap­pelé qu’il n’était abso­lu­ment pas ques­tion de FREXIT. Mais que veut dire déso­béir aux trai­tés ? Cela veut-il dire quel­que chose de plus que lors­que Hollande pro­met­tait de rené­go­cier l’accord Merkel-Sarkozy ? Que signi­fie déso­béir aux trai­tés quand on défend un pro­gramme, comme celui de la FI, qui réclame un ren­for­ce­ment de la légis­la­tion euro­péenne et de ses pou­voirs coer­ci­tifs ? Même si on consi­dère la par­ti­ci­pa­tion à l’élection du 26 mai comme une simple ques­tion d’oppor­tu­nité tac­ti­que, rien dans le pro­gramme de la France Insoumise ne peut nous inci­ter à voter pour une orga­ni­sa­tion qui reprend, sous une forme à peine plus mar­tiale, les bille­ve­sées de « l’Europe Sociale ». Si on sup­pose fondés le pro­gramme et la stra­té­gie de la FI, on se demande bien pour­quoi elle n’a pas cher­ché à faire liste com­mune, sinon avec le PS, du moins avec les hamo­nis­tes et le PCF.

Ce qui serait utile au pre­mier chef et urgent, compte-tenu de la situa­tion, ce serait d’abord et avant tout d’indi­quer clai­re­ment que l’objec­tif est de recou­vrer la sou­ve­rai­neté des nations en Europe. Il n’agit pas de s’embar­quer dans des détails super­flus pour dire à l’avance com­ment va se passer ce pro­ces­sus, ni de bran­dir le mot FREXIT comme un talis­man, mais de dire « créons un parti pour rede­ve­nir maî­tres chez nous ».

Or ne peut pas être maître chez soi on n’a pas la sou­ve­rai­neté bud­gé­taire. Et la sou­ve­rai­neté bud­gé­taire est impos­si­ble sans la sou­ve­rai­neté moné­taire. Et donc la ques­tion impor­tante sur ce plan est celle de l’euro. Le RN et DLF qui veu­lent rester dans l’euro sont des plai­san­tins ou des escrocs quand ils par­lent de sou­ve­rai­neté. Ils veu­lent la sou­ve­rai­neté pour le contrôle des fron­tiè­res mais pas la sou­ve­rai­neté moné­taire ! Les déso­béis­seurs de la FI sont dans une situa­tion un peu du même genre : ils veu­lent déso­béir mais accep­tent l’obéis­sance moné­taire.

En troi­sième lieu, être maître chez soi, cela n’a pas d’autre sens que de faire de l’État le défen­seur du bien commun et donc l’État doit non seu­le­ment garan­tir l’égalité de droit de tous les citoyens mais aussi garan­tir à tous une pro­tec­tion contre toutes les formes de domi­na­tion, à com­men­cer par la domi­na­tion dans le champ économique et social. Cela signi­fie défense et recons­truc­tion de la Sécurité Sociale et exten­sion de son champ d’inter­ven­tion – en finir avec la pri­va­ti­sa­tion ram­pante de la SS via les mutuel­les. C’est aussi recons­truire un code du tra­vail réel­le­ment pro­tec­teur, avec l’abro­ga­tion des ordon­nan­ces Macron, de la loi El Khomri-Macron, etc. C’est enfin défen­dre et étendre les ser­vi­ces publics et en finir avec la pri­va­ti­sa­tion des ser­vi­ces publics (notam­ment tous ceux qui ont un carac­tère mono­po­lis­ti­que, gaz, électricité, trains, télé­com­mu­ni­ca­tions, poste).

En der­nier lieu, être maître chez soi, c’est res­tau­rer l’État stra­tège avec des natio­na­li­sa­tions, indus­triel­les et ban­cai­res en fai­sait du sys­tème ban­caire un outil d’orien­ta­tion de la vie économique. Seul un tel État-stra­tège pour­rait enga­ger les mesu­res néces­sai­res pour faire face aux dra­ma­ti­ques ques­tions écologiques.

Si un parti exis­tait qui défende un tel pro­gramme pour la pro­chaine élection, alors on pour­rait réflé­chir et aller voter. Mais ce n’est à l’évidence pas le cas. Mais c’est cons­truire un tel parti qui est main­te­nant la tâche de l’heure.