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L’Union européenne et la double catastrophe qui s’annonce

par Tony ANDREANI, le 29 avril 2019

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La catastrophe économique et sociale

Il faut regar­der les choses en face, et pren­dre de la hau­teur. L’UE va vers une catas­tro­phe finan­cière, et par suite économique. Le fait majeur, même s’il n’est pas propre à l’UE, est l’accu­mu­la­tion des dettes pri­vées, bien plus grave que celle des dettes publi­ques [1]. Elles s’élèvent, pour ne pren­dre que le cas de notre pays, à 133% du PIB. Cela signi­fie que, du ménage le plus modeste aux plus gran­des entre­pri­ses, le niveau des dettes est tel qu’il sera impos­si­ble de les rem­bour­ser ou bien qu’on ne pourra le faire qu’en ven­dant des actifs, c’est-à-dire en sacri­fiant l’inves­tis­se­ment, donc en blo­quant la crois­sance. Pire : si tout le monde se met à vendre, les prix de ces actifs s’effon­drent, ce qui conduit à un krach finan­cier, déjà plu­sieurs bulles étant en pré­pa­ra­tion [2]. Une situa­tion qui alarme le FMI, mais où les grands finan­ciers, eux qui savent quand il ne faut pas vendre, voient une occa­sion de rache­ter et de dépe­cer des mil­liers de PME prêtes à som­brer.

C’est ce que l’on a déjà vu lors de la grande crise de 2007-2008, qui a détruit près de la moitié de la capi­ta­li­sa­tion bour­sière mon­diale, et qui a mis les ban­ques au tapis, tant elles étaient sur­char­gées de créan­ces pour­ries, sous une forme ou une autre. A quoi il faut ajou­ter que la finance de marché (le com­merce des actions, des obli­ga­tions et des pro­duits déri­vés), qui repré­sen­tait des mou­ve­ments de capi­taux colos­saux, infi­ni­ment supé­rieurs à ceux du com­merce réel, avait com­plè­te­ment décro­ché de l’économie réelle, et s’était bru­ta­le­ment dégon­flée [3] On le sait, cette crise des ban­ques n’a été conte­nue qu’en fai­sant appel aux finan­ces publi­ques, aux frais donc des contri­bua­bles.

Or la même crise finan­cière se pro­file à l’hori­zon de l’UE, parce que celle-ci n’a pas pris les mesu­res qui s’impo­saient. En bref d’abord les ban­ques n’ont pas été sou­mi­ses à des contrain­tes fortes dans leur fonc­tion de créa­tri­ces de mon­naie : les ratios de fonds pro­pres (ceux qui leur per­met­traient de faire face aux ris­ques de non-rem­bour­se­ment de leurs créan­ces) sont restés beau­coup trop fai­bles, tandis que l’outil des réser­ves obli­ga­toi­res (auprès de la Banque cen­trale) res­tait mis au ran­cart [4]. Ensuite la sépa­ra­tion de leurs acti­vi­tés de dépôt et de crédit de leurs acti­vi­tés de marché n’a pas été effec­tuée (le Parlement euro­péen, sous pres­sion et sans doute par incom­pé­tence, n’a pas suivi une pro­po­si­tion en ce sens de la Commission euro­péenne) [5]. Enfin la garan­tie des dépôts [6] a été placée à un niveau si bas (100.000 euros par dépo­sant) qu’elle est inca­pa­ble de sauver les économies des dépo­sants si les ban­ques ne peu­vent plus les garan­tir, ce qui risque d’entraî­ner une pani­que de ces der­niers, assé­chant les bilans des ban­ques (beau résul­tat de l’Union ban­caire !). Dès lors tout est en place pour le retour d’une crise finan­cière de grande ampleur (un véri­ta­ble tsu­nami), d’autant plus que les ban­ques euro­péen­nes sont encore gre­vées de créan­ces pour­ries, héri­tées de la pré­cé­dente crise [7].

Comment en a-t-on arrivé là ? Il n’y pas de mys­tère. Les lob­bies ban­cai­res ont pesé de tout leur poids, en exer­çant le chan­tage sui­vant : si vous nous frei­nez dans nos acti­vi­tés, ce sont les ban­ques états-unien­nes qui récol­te­ront la mise, et, si vous ne nous sauvez pas avec l’argent public en cas de crise sys­té­mi­que, vous mour­rez avec nous, Aussi leur seul objec­tif, face à la répé­ti­tion pré­vi­si­ble d’une crise finan­cière, est-il de mettre à nou­veau à contri­bu­tion les Etats, ce qui veut dire accroî­tre les défi­cits publics, et ce qui signi­fie réduire les bud­gets, donc toutes les dépen­ses de l’Etat social, et pri­va­ti­ser les ser­vi­ces publics, au-delà de ce qui est déjà en cours [8]. D’où une crise sociale qui ne fera que s’aggra­ver, et dont le mou­ve­ment des gilets jaunes n’est que le pre­mier contre coup.

Conclusion : le pire est devant nous. Dans mon pré­cé­dent papier, je vou­lais mon­trer que l’euro n’était pas viable, parce qu’il creu­sait les iné­ga­li­tés entre les pays euro­péens. Maintenant c’est tout l’édifice euro­péen qui risque de s’écrouler, avec fracas. La crois­sance était déjà atone, plus faible que dans tous les autre pays déve­lop­pés, elle glis­sera vers la réces­sion. Les sys­tè­mes de pro­tec­tion sociale, qui, malgré de fortes dis­pa­ri­tés, étaient encore supé­rieurs à ceux des autres pays, seront déman­te­lés. Incapable de se réfor­mer, l’Union euro­péenne sor­tira de l’Histoire, sans doute par éclatement. L’occa­sion de réfor­mer, à son échelle, le capi­ta­lisme en pro­fon­deur, de retrou­ver quel­que chose d’un « com­pro­mis key­né­sien », aura été man­quée.

La catastrophe environnementale

Certes cette catas­tro­phe en cours est mon­diale. Mais l’UE avait eu la pré­ten­tion, lors de la COP 21, de mon­trer le chemin. S’agis­sant du dérè­gle­ment cli­ma­ti­que, elle ne pou­vait bien sûr à elle seule l’enrayer, mais, vu son poids économique, elle pou­vait lar­ge­ment contri­buer à le modé­rer. Et il en allait de même pour la limi­ta­tion de l’extinc­tion des espè­ces. Enfin elle pou­vait réduire le niveau de pol­lu­tion et de déchets au sein de son espace géo­gra­phi­que, et leur dif­fu­sion à l’exté­rieur. Or, à l’heure qu’il est, elle est loin d’avoir atteint ses objec­tifs. La pro­duc­tion de CO2 n’a que fai­ble­ment dimi­nué.

Ici encore c’est le monde de la finance qui a fait bar­rage, de concert avec les gran­des mul­ti­na­tio­na­les vouées aux énergies fos­si­les (et encore sub­ven­tion­nées !) et aux pro­duits chi­mi­ques les plus dan­ge­reux. L’UE s’est mon­trée inca­pa­ble d’impo­ser une réo­rien­ta­tion vers les énergies vertes et la pro­duc­tion propre, se conten­tant des mesu­ret­tes affi­chées par celles-ci, qui ne sont pour la plu­part que du « green washing ». Elle avait pour­tant, a priori, la force de frappe néces­saire pour adop­ter une régle­men­ta­tion sévère à son échelle et pour finan­cer la tran­si­tion écologique.

Il y a eu des pro­po­si­tions pour effec­tuer ce finan­ce­ment (on a parlé de 50.000 à 90.000 mil­liards d’euros pen­dant 5 ans). La BCE aurait pu user de son pou­voir de créa­tion de la mon­naie pour injec­ter ces mil­liards dans l’achat de titres verts, alors qu’elle a déjà déversé 240.000 mil­liards d’euros sur la pla­nète pour rache­ter des titres de dette publics et privés, afin de relan­cer (en vain) l’économie réelle. Or il a été répondu à cette der­nière pro­po­si­tion que cela aurait revenu à pri­vi­lé­gier un sec­teur sur un autre, ce qui était contraire au sacro-saint prin­cipe de la concur­rence. La Commission aurait pu également sortir les inves­tis­se­ments verts du calcul du taux de défi­cit imposé par les cri­tè­res de Maastricht, sans même reve­nir sur celui-ci. Et tout cela sans même violer les Traités [9]. Voilà qui en dit long…

Alors que faire ?

Une mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent des asso­cia­tions et des jeunes pour sauver le climat inter­pelle les Etats euro­péens, seul niveau où ils savent qu’ils peu­vent être enten­dus. Même chose pour les gilets jaunes en France, qui ont bien com­pris que le combat social et le combat écologique étaient inti­me­ment liés, ce qui repré­sente un bond en avant dans la cons­cience col­lec­tive. On se rend compte qu’il n’y a pas grand-chose à atten­dre du Parlement euro­péen, même s’il a pu mar­quer quel­ques points, et l’on se demande même s’il vaut la peine de voter aux élections euro­péen­nes. La leçon de tout cela est que le seul point d’appui solide qui per­mette de faire face à la double catas­tro­phe est celui de la sou­ve­rai­neté natio­nale. Car la bureau­cra­tie et la tech­no­cra­tie euro­péenne sont sous l’emprise des lob­bies et, der­rière eux, des 0,1% les plus riches, qui ont le pou­voir, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, sur les gran­des entre­pri­ses et sur les médias. Ces der­niers sont prêts à tout pour sau­ve­gar­der leurs reve­nus et leur mode de vie, et même n’hési­te­ront pas à pra­ti­quer la « stra­té­gie du chaos » pour pri­va­ti­ser le monde à leur avan­tage (l’exem­ple grec en fait foi). Quant au désas­tre écologique, ce n’est pas qu’ils n’en soient pas aver­tis, mais ils croient qu’ils trou­ve­ront tou­jours les moyens de s’en pro­té­ger.

Les mêmes rai­sons incli­nent à penser qu’un retour à une sorte de com­pro­mis key­né­sien à l’échelle natio­nale, en vio­la­tion des trai­tés, ne suf­fira pas.

Sans aucun doute retrou­ver une sou­ve­rai­neté moné­taire et bud­gé­taire peut per­met­tre de sortir de la dépen­dance et de la sou­mis­sion aux ins­tan­ces euro­péen­nes, et, à tra­vers elles, aux inté­rêts alle­mands. Et le mieux serait de rem­pla­cer la mon­naie unique par une mon­naie com­mune, ce qui ins­tau­re­rait une forme de coo­pé­ra­tion. Il y aurait aussi d’autres condi­tions, que j’ai essayé de défi­nir dans mon pré­cé­dent papier. Mais il faut aller plus loin pour conju­rer les deux mena­ces évoquées pré­cé­dem­ment. Voici quel­ques mesu­res gou­ver­ne­men­ta­les indis­pen­sa­bles.

Une sépa­ra­tion radi­cale entre le dépar­te­ment dépôt et crédit et le dépar­te­ment finance de marché devrait être impo­sée à nos quatre ban­ques uni­ver­sel­les. Elles devraient abso­lu­ment ren­for­cer leurs fonds pro­pres, au moins à hau­teur de 20%. Le marché secondaire des pro­duits déri­vés devrait être inter­dit (ceux-ci peu­vent être utiles dans leur fonc­tion assu­ran­tielle, mais les contrats ne devraient plus pou­voir être reven­dus). La Banque de France, per­dant son indé­pen­dance, devrait pou­voir finan­cer l’Etat à taux zéro, au moins dans une cer­taine mesure [10]. Ce fut le cas pen­dant les Trente glo­rieu­ses dans notre pays, et cela n’a aucu­ne­ment débou­ché sur une hyper­in­fla­tion. On devrait aussi taxer les tran­sac­tions finan­ciè­res pour les ralen­tir. On pour­rait également taxer les plus-values bour­siè­res en les modu­lant selon la durée de déten­tion. Toutes ces mesu­res sont depuis long­temps sur la table. Mais cette régu­la­tion du capi­ta­lisme a ses limi­tes. Elles tem­pè­rent la vio­lence du capi­ta­lisme, mais ne l’empê­chent pas de faire la loi. Or celle-ci est anti­no­mi­que avec l’élévation du bien-être social et avec la pré­ser­va­tion de la vie sur terre.

Le capi­ta­lisme conduit iné­vi­ta­ble­ment à la surac­cu­mu­la­tion, la démons­tra­tion s’en trouve déjà chez Marx et tout l’a confirmé. Cette der­nière débou­che sur une sur­pro­duc­tion chro­ni­que, la rétrac­tion des reve­nus des clas­ses popu­lai­res ne per­met­tant pas de l’éponger. Dès lors il ne s’agit de rien moins que de chan­ger sub­stan­tiel­le­ment le mode de pro­duc­tion, d’échange et de consom­ma­tion, et cela sup­pose un retour de l’Etat pas seu­le­ment stra­tège, comme l’on dit, mais pro­prié­taire effec­tif des moyens de pro­duc­tion de base (en gros, ceux qui cor­res­pon­dent aux ser­vi­ces publics, dont fait partie le sys­tème ban­caire) et pla­ni­fi­ca­teur.

La ques­tion est bien trop vaste et com­plexe pour être déve­lop­pée ici. On se conten­tera de sou­li­gner la néces­sité d’une pla­ni­fi­ca­tion écologique. L’un des moyens de cette pla­ni­fi­ca­tion écologique serait effec­ti­ve­ment de la faire finan­cer, mais cette fois au niveau natio­nal, par la Banque de France, ache­tant auprès des ban­ques les obli­ga­tions vertes sur le marché pri­maire (lors de leur émission) ou sur le marché secondaire (pour sou­te­nir les cours). Le sou­tien à l’économie verte pour­rait aussi être effec­tué par des ins­ti­tu­tions publi­ques. Enfin les cré­dits accor­dés aux entre­pri­ses vertes pour­raient béné­fi­cier de taux boni­fiés. La pla­ni­fi­ca­tion écologique peut encore se servir d’autres leviers : la com­mande publi­que, les sub­ven­tions. Cette poli­ti­que réso­lue en faveur de l’envi­ron­ne­ment serait mon­trée en exem­ple, et les mou­ve­ments sociaux et partis poli­ti­ques qui mili­tent en faveur de la tran­si­tion énergétique et d’une pro­duc­tion propre, dans les autres pays euro­péens, pour­raient la popu­la­ri­ser.

Mais, dans une économie ouverte comme l’est l’économie fran­çaise, dans le cadre du marché unique, demeure le pro­blème des impor­ta­tions, qui n’obéi­raient pas aux mêmes normes écologiques, et qui vien­draient concur­ren­cer les pro­duits du pays. La ques­tion euro­péenne reste donc, en ce domaine aussi, iné­vi­ta­ble­ment posée. Instaurer d’office un pro­tec­tion­nisme sélec­tif condui­rait à des repré­sailles. On peut certes mieux jouer sur le sym­bo­li­que, comme on le fait avec le « made in France » ou avec les « appel­la­tions pro­té­gées », mais cela ne suf­fira pas. Aussi, tant que les ins­ti­tu­tions poli­ti­ques de l’UE res­tent inchan­gées, il fau­drait s’appuyer sur le poids économique de la France : soit négo­cier une élévation pro­gres­sive des normes euro­péen­nes, soit, en cas d’échec, exiger, comme en d’autres domai­nes, des clau­ses pré­ci­ses d’opt out (par exem­ple sur les pes­ti­ci­des, les néo-nico­ti­noï­des, l’achat d’énergies car­bo­nées). Même chose au niveau des trai­tés de libre-échange avec les pays exté­rieurs à l’Union, mani­fes­te­ment contrai­res à la conver­sion écologique.

On voit que la sortie de l’euro, même dans le meilleur des cas, laisse non réso­lues des ques­tions essen­tiel­les concer­nant le marché unique (des mar­chan­di­ses) et la poli­ti­que com­mer­ciale des pays, aujourd’hui com­pé­tence exclu­sive de l’Union.


[1Depuis 1950 le poids de l’endettement du secteur privé a été multiplié par 3.

[2Des bulles boursières, des bulles hypothécaires, des bulles de prêts aux entreprises, des bulles immobilières, des bulles de cartes de crédit, la bulle des prêts étudiants aux Etats-Unis (1000 milliards de dollars !),les bulles de prêts aux ménages. Le risque est que toutes ces bulles éclatent en même temps.

[3Il faut néanmoins distinguer, dans la finance de marché, les fonctions liées à l’investissement (le rôle de conseil, d’intermédiation et d’exécution des ordres des entreprises, tels que les introductions en Bourse, les émissions de titres, les opérations de fusion/acquisition), qui ont un rapport avec l’économie réelle, des opérations purement spéculatives, qui peuvent rapporter beaucoup plus gros, comme entraîner des pertes considérables (« l’économie casino »)...

[4Contrairement à la Chine.

[5On se souvient que le candidat Hollande s’y était engagé pour la France, mais que, une fois élu, il n’en fit rien.

[6Par un fonds abondé par les banques.

[7La plupart des banques européennes seraient en état de faillite virtuelle, surtout si l’on considère la taille de leur hors bilan (il s’agit de ce que l’on appelle le « shadow banking », ces fonds spéculatifs crées par les banques en y détachant une partie de leurs salariés, afin d’échapper à la réglementation bancaire, lesquels fonds leur empruntent pour réaliser des opérations à fort effet de levier). J’ai trouvé cette estimation pour une banque européenne standard : 50 milliards de fonds propres, 1500 milliards d’actifs et 30.000 milliards de hors bilan, dont au moins 10% seraient à haut risque !

[8Gaël Giraud, dans une interview sur Thinkerview, évoque une possible privatisation de la SNCF, vu l’ampleur des dettes à reprendre, un possible démantèlement de la Caisse des dépôts et consignations, le possible transfert des livrets A aux banques privées.

[9Sur ce sujet, et plus largement sur la double crise qui menace, cf. les remarquables analyses de Gaël Giraud, dont je me suis inspiré ici.

[10Ce que le traité de Maastricht a interdit. De même la BCE n’a pas le droit de le faire.