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Crise du capitalisme, crise de civilisation

par Denis COLLIN, le 6 janvier 2013

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Depuis le début de la crise des « subprimes », en 2007, la fragilité du système financier mondial est patente. Mais on aurait tort de n’y voir qu’un avatar de la bonne vieille crise économique pour laquelle nous disposons d’une pléthore d’analyses. Précisément, il ne s’agit pas d’économie, ou pas seulement. Pour en comprendre les ressorts et la profondeur, il faut passer par la critique de l’économie politique, c’est-à-dire par Marx. De là, on pourra saisir qu’il ne s’agit que d’une manifestation d’une crise globale des rapports de production fondés sur la marchandise et l’accumulation du capital, une crise qui englobe tous les aspects de la vie et pose la question même de la survie de l’humanité dans le siècle qui vient.

Sommaire :

La fièvre spéculative

De nom­breux auteurs ana­ly­sent la crise actuelle du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste comme la crise de la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie qui a suivi la phase des trois décen­nies qui ont suivi la seconde guerre mon­diale, une phase qui prend fin, offi­ciel­le­ment, par la décla­ra­tion Nixon du 15 août 1971, annon­çant la fin du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal de Bretton Wood avec la non conver­ti­bi­lité du dollar en or. C’est évidemment une ques­tion impor­tante dans la com­pré­hen­sion de la réa­lité actuelle mais à condi­tion d’en com­pren­dre la portée plus glo­bale.

Les crises finan­ciè­res font partie de la marche nor­male du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste depuis qu’il existe. On en trouve par exem­ple une des­crip­tion sai­sis­sante dans le roman d’Émile Zola, L’argent. Mais jusqu’à pré­sent la fièvre spé­cu­la­tive appa­rais­sait comme un état mala­dif du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste que la crise venait purger. La spé­cu­la­tion finan­cière aujourd’hui n’est plus ni pas­sa­gère ni limi­tée à la couche supé­rieure du capi­ta­lisme, elle tend à deve­nir son mode de fonc­tion­ne­ment normal ; toute la pro­duc­tion lui est sou­mise et n’existe plus que comme une variante des pla­ce­ments finan­ciers pos­si­bles. Comme, pro­gres­si­ve­ment, toutes les fron­tiè­res pru­den­tiel­les ont sauté, tout le monde peut spé­cu­ler. Les ban­ques de dépôt sol­li­ci­tent leurs clients, même les plus modes­tes pour qu’ils se lan­cent dans le grand jeu de la spé­cu­la­tion. Les hyper­mar­chés ven­dent de l’assu­rance et des pla­ce­ments finan­ciers. La libé­ra­li­sa­tion et la mon­dia­li­sa­tion qui se sont déve­lop­pées simul­ta­né­ment, se ren­for­çant l’une l’autre, de la fin des années 70 jusqu’à aujourd’hui, ont été les moyens de cette expan­sion et de cette domi­na­tion de la sphère finan­cière sur l’ensem­ble de l’économie.

En août 1971, Richard Nixon ouvrait une nou­velle période en décla­rant le dollar inconver­ti­ble en or. Jusque là, la mon­naie amé­ri­caine fonc­tion­nait comme mon­naie inter­na­tio­nale parce qu’elle était censée être « as good as gold » : une once d’or était repré­sen­tée par 35 dol­lars. A partir de la décla­ra­tion Nixon, le dollar n’est plus qu’une « mon­naie de papier » à cours forcé. La crise du SMI va ouvrir la voie à la spé­cu­la­tion finan­cière avec la mise en place à la fin des années 70 du régime des chan­ges flot­tants, avec la démo­né­ti­sa­tion de l’or et le déve­lop­pe­ment des opé­ra­tions sur les euro­dol­lars, dol­lars déte­nus par les ban­ques euro­péen­nes, prin­ci­pa­le­ment anglai­ses ou sovié­ti­ques.

Ces événements vont conduire les États à chan­ger leur poli­ti­que économique et à aban­don­ner les prin­ci­pes de régu­la­tion qui mar­quaient la période anté­rieure. Paul Volcker, le direc­teur de la Fed amé­ri­caine va impul­ser le tour­nant moné­ta­riste qui trou­vera son expres­sion poli­ti­que dans les « Reaganomics » et dans la poli­ti­que de Mrs Thatcher. Ce qui domi­nera ces poli­ti­ques, mises en œuvre par les États les plus puis­sants ­qui ont donc montré, de ce point de vue, l’effi­ca­cité du poli­ti­que sur l’économique ­ c’est la déré­gle­men­ta­tion finan­cière : notam­ment, sont pro­gres­si­ve­ment sup­pri­més tous les cloi­son­ne­ments exis­tant entre les divers types d’établissements ban­cai­res et finan­ciers, cloi­son­ne­ments qui avaient été mis en place après la crise de 1929 pour pré­ve­nir un nou­veau krach.

Ensuite, du fait même de l’ins­ta­bi­lité que crée le sys­tème des chan­ges flot­tants et la déré­gle­men­ta­tion en cours, vont se mul­ti­plier les pro­duits déri­vés, notam­ment tous les pro­duits qui per­met­tent de se garan­tir contre les ris­ques à terme. Enfin, et confor­mé­ment aux dogmes moné­ta­ris­tes, la seule régu­la­tion sub­sis­tante, sera la régu­la­tion par la masse moné­taire et par la poli­ti­que des taux d’inté­rêt élevés. Ainsi, alors que la période pré­cé­dente était mar­quée par des taux fai­bles et par­fois même néga­tifs (compte tenu de l’infla­tion), la nou­velle période sera une période de taux réels élevés, attei­gnant 6% sur cer­tai­nes pério­des, ce qui, pra­ti­que­ment, ne s’était jamais vu dans toute l’his­toire du capi­ta­lisme. Le capi­tal por­teur d’inté­rêt saigne à blanc l’économie « réelle » tout entière.

Cette nou­velle phase du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste semble avoir téta­nisé l’opi­nion et les experts de la gauche tra­di­tion­nelle ; grâce à la théo­rie key­né­sienne, ils s’étaient trouvé un corpus théo­ri­que alter­na­tif au corpus marxiste. En déré­glant les condi­tions de fonc­tion­ne­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, la phase moné­ta­riste/déré­gu­la­trice qui s’ouvre à la fin des années 70 sape à la base l’édifice de la poli­ti­que social-démo­crate. L’idée que les inté­rêts des tra­vailleurs et les inté­rêts des capi­ta­lis­tes puis­sent être réconci­liés à long terme, dans un mode d’accu­mu­la­tion fondé sur le par­tage des gains de pro­duc­ti­vité, est désor­mais privée de toute base sérieuse.

La cons­ti­tu­tion d’un marché finan­cier unifié à l’échelle du monde n’est pas mys­té­rieuse. Elle cor­res­pond au déve­lop­pe­ment du « capi­tal fictif » dont les titres d’emprunt d’État cons­ti­tuent la forme la plus ache­vée. Le capi­tal finan­cier peut se divi­ser en deux caté­go­ries qu’on confond habi­tuel­le­ment et qui, néan­moins, sont, quant à leur nature, radi­ca­le­ment dif­fé­ren­tes :

1. les emprunts à moyen et long terme qui finan­cent des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs et dont l’inté­rêt qu’ils rap­por­tent n’est au fond qu’un pré­lè­ve­ment sur la plus-value pro­duite dans le procès de pro­duc­tion.

2. le capi­tal « fictif » qui est repré­senté par les créan­ces échangeables contre des enga­ge­ments futurs de tré­so­re­rie dont la valeur est entiè­re­ment déri­vée de la capi­ta­li­sa­tion de reve­nus anti­ci­pés sans contre­par­tie directe en capi­tal pro­duc­tif.

Suivons un moment le rai­son­ne­ment de Marx. « La forme du capi­tal pro­duc­tif d’inté­rêt fait que tout revenu moné­taire déter­miné et régu­lier semble être l’inté­rêt d’un capi­tal, qu’il pro­vienne ou non d’un capi­tal. » [1]
Le « capi­tal fictif » se fonde sur une opé­ra­tion intel­lec­tuelle rétros­pec­tive, qui sup­pose une inver­sion des moyens et des fins, opé­ra­tion propre au pro­ces­sus de pro­duc­tion des repré­sen­ta­tions idéo­lo­gi­ques. « Le revenu moné­taire est d’abord trans­formé en inté­rêt, et, à partir de là, on trouve également le capi­tal qui en est la source. » Marx se contente ici de décrire le fonc­tion­ne­ment concret du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Ainsi le prix de vente d’un bien immo­bi­lier est-il cal­culé en consi­dé­rant que ce bien est un capi­tal por­tant inté­rêt, ce der­nier étant repré­senté par le loyer. Mais ce pro­ces­sus a une consé­quence impor­tante : « toute somme de valeur appa­raît comme capi­tal, dès lors qu’elle n’est pas dépen­sée comme revenu ; elle appa­raît comme somme prin­ci­pale par contraste avec l’inté­rêt pos­si­ble ou réel qu’elle est à même de pro­duire. » [2]

L’exem­ple de la dette de l’État est par­ti­cu­liè­re­ment éclairant quant aux consé­quen­ces de ce pro­ces­sus : « L’État doit payer chaque année, à ses créan­ciers une cer­taine somme d’inté­rêts pour le capi­tal emprunté. Dans ce cas le créan­cier ne peut pas rési­lier son prêt, mais il peut vendre sa créance, le titre qui lui en assure la pro­priété. Le capi­tal lui-même a été consommé, dépensé par l’État. Il n’existe plus. » [3] Ce que pos­sède le créan­cier, c’est (1) un titre de pro­priété, (2) ce qui en découle, savoir un droit à un pré­lè­ve­ment annuel sur le pro­duit des impôts, et (3) le droit de vendre ce titre. « Mais dans tous ces cas, le capi­tal qui est censé pro­duire un reje­ton (inté­rêt), le ver­se­ment de l’État, est un capi­tal illu­soire, fictif. C’est que la somme prêtée à l’État, non seu­le­ment n’existe plus, mais elle n’a jamais été des­ti­née à être dépen­sée comme capi­tal. » [4] Pour le créan­cier, prêter de l’argent à l’État pour obte­nir une part du pro­duit de l’impôt ou prêter de l’argent à indus­triel moyen inté­rêt ou encore ache­ter des actions en vue de tou­cher des divi­den­des, ce sont des opé­ra­tions équivalentes. « Mais le capi­tal de la dette publi­que n’en est pas moins pure­ment fictif, et le jour où les obli­ga­tions devien­nent inven­da­bles, c’en est fini même de l’appa­rence de ce capi­tal. » C’est pré­ci­sé­ment ce qui pro­duit avec la crise de la dette de la Grèce, de l’Espagne ou du Portugal. Et c’est ce qu’enre­gis­trent les agen­ces de nota­tion en dégra­dant la note de ces dettes sou­ve­rai­nes.

Mais la dette publi­que n’est pas la seule forme de capi­tal fictif. Le « capi­tal moné­taire fictif » com­prend toutes les varié­tés de titres moné­tai­res por­tant inté­rêt dans la mesure où ils cir­cu­lent à la Bourse ainsi que les actions. Il faut ajou­ter les mul­ti­ples « nou­veaux pro­duits finan­ciers » qui tous, sous une forme ou sous une autre, visent à « titri­ser » le crédit et à faire cir­cu­ler les titres de créance comme du capi­tal. Dans cette caté­go­rie, on doit évidemment faire entrer les « pro­duits à haut risque », tels les junk bonds, obli­ga­tions d’un rap­port élevé dans la mesure où elles sont assi­ses sur des créan­ces dou­teu­ses. Les « sub­pri­mes » à l’évidence fai­saient partie de ces cré­dits « pour­ris ». Plus géné­ra­le­ment la « pros­pé­rité » immo­bi­lière de l’Espagne et du Portugal repo­sait sur les mêmes bases, jusqu’à ce que l’on s’aper­çoive que les mai­sons ne trou­ve­ront plus d’ache­teurs ou que les ache­teurs se trou­vent dans l’impos­si­bi­lité de rem­bour­ser les cré­dits.

Alors que l’allu­sion faite par Marx à la mon­naie de crédit comme capi­tal fictif concer­nait uni­que­ment la mon­naie fidu­ciaire non cou­verte par les réser­ves d’or, aujourd’hui nous opé­rons exclu­si­ve­ment avec de la mon­naie sous cette forme. Et par consé­quent, c’est la mon­naie elle-même qui doit être consi­dé­rée en tant que « forme du capi­tal fictif ». Des mil­liers de mil­liards de dol­lars, comp­ta­bi­li­sés comme de la richesse réelle, se dépla­cent d’une place finan­cière à l’autre sans trou­ver d’emploi à un niveau de ren­ta­bi­lité suf­fi­sant.

C’est la dyna­mi­que même du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, telle que Marx l’a ana­ly­sée, qui tend à cette « finan­cia­ri­sa­tion » de l’économie. Il ne s’agit donc pas d’un acci­dent ou d’une mau­vaise poli­ti­que des mana­gers capi­ta­lis­tes, mais d’une ten­dance lourde, imma­nente à ce rap­port social qu’est le capi­tal. Le para­si­tisme crois­sant de cette « économie poli­ti­que du ren­tier » (pour repren­dre l’expres­sion de Boukharine [5]) ainsi que l’effa­ce­ment pro­gres­sif de la dis­tinc­tion entre les affai­res saines et les affai­res frau­du­leu­ses sont les consé­quen­ces iné­luc­ta­bles de ces pro­ces­sus qui affec­tent les fon­de­ments mêmes de l’économie. Que les mafias aient joué un rôle cen­tral dans l’intro­duc­tion du capi­ta­lisme en Europe de l’Est et en URSS, ce n’est pas sim­ple­ment un trait contin­gent, un résul­tat de l’his­toire spé­ci­fi­que de cer­tains pays (la mafia est loin d’être spé­cia­lité sici­lienne !), mais une des dimen­sions essen­tiel­les du capi­ta­lisme dans son ensem­ble. Il suffit, pour s’en convain­cre, de connaî­tre les reve­nus fabu­leux du com­merce de la drogue, et plus géné­ra­le­ment de toutes les affai­res illi­ci­tes, les­quels reve­nus sont ensuite recy­clés dans l’économie « saine ». Le déve­lop­pe­ment de la sphère finan­cière tend à deve­nir incontrôlé.

Le marché finan­cier concerne les opé­ra­tions de finan­ce­ment de l’acti­vité des entre­pri­ses (emprunts auprès des ban­ques, émission d’obli­ga­tions, etc.). Le marché des chan­ges concen­tre la spé­cu­la­tion sur les mon­naies. Enfin le marché des pro­duits déri­vés qui pro­gres­si­ve­ment sub­mergé toute la sphère finan­cière est ce marché des options dont parle Galbraith à propos des ter­rains en Floride [6]. On voit que les tran­sac­tions qui concer­nent « l’économie réelle » ne repré­sen­tent qu’une faible part des mar­chés finan­ciers (guère plus de 2%) : lever des fonds pour cons­truire une nou­velle usine, payer des bre­vets ou ache­ter de nou­vel­les machi­nes, visi­ble­ment ce n’est plus ce qui occupe le capi­ta­lisme du troi­sième mil­lé­naire. Ce qui est encore plus frap­pant, c’est l’extra­or­di­naire crois­sance des mar­chés déri­vés. Or ces mar­chés cor­res­pon­dent essen­tiel­le­ment à des opé­ra­tions de « cou­ver­ture » : une entre­prise qui pré­voit d’ache­ter une cer­taine quan­tité de matière pre­mière dans trois mois peut se pré­mu­nir contre une hausse des prix en posant une option auprès d’un inter­mé­diaire qui s’engage à lui four­nir la quan­tité de mar­chan­dise deman­dée au prix demandé. Si à la date J+3 mois, le prix des matiè­res pre­miè­res a baissé, l’inter­mé­diaire empo­che le béné­fice ; si le prix est celui prévu il se conten­tera d’une com­mis­sion et si les matiè­res pre­miè­res ont monté il en sera de sa poche. C’est en fait un marché de l’assu­rance des opé­ra­tions d’achat et vente sur les mar­chés réels ou sur les mar­chés des tran­sac­tions finan­ciè­res. Il est pour le moins curieux de voir que c’est au moment même où les idéo­lo­gi­ques van­tent le risque au nom de la flui­dité des mar­chés que se déve­loppe de manière tota­le­ment incontrô­lée ce marché de l’assu­rance sur les aléas du capi­ta­lisme.

Ces mon­tants ne cor­res­pon­dent évidemment pas à des riches­ses réel­les. Si je passe la jour­née à échanger des billets de 10 euros contre leur équivalent en dol­lars avec mon ami, à la fin de la jour­née nous aurons éventuellement un mon­tant cumulé de tran­sac­tions tout à fait fabu­leux mais il ne se sera rien passé sinon éventuellement des pertes et des gains d’un côté ou de l’autre. Mais cette richesse fic­tive a des effets bien réels, même s’ils ne sont que limi­tés dans le temps et elle donne un pou­voir d’agir et de dis­po­ser du sur­plus social. Car ces mar­chés déri­vés ne créent bien sûr aucune richesse nou­velle – leurs défen­seurs les plus cha­ri­ta­bles peu­vent éventuellement concé­der qu’ils faci­li­tent la prise de risque et donc la créa­tion de riches­ses – et ne vivent que des ponc­tions qu’ils opè­rent sur la plus-value glo­bale.

Cette finan­cia­ri­sa­tion géné­rale du capi­tal n’est pas seu­le­ment une source d’injus­tice crois­sante, pous­sant les iné­ga­li­tés socia­les et les iné­ga­li­tés entre les diver­ses nations à un point qui n’avait encore sans doute jamais été atteint au cours de l’his­toire. La fré­né­sie qui règne sur les mar­chés, l’impos­si­bi­lité où se trou­vent les déci­deurs de cal­cu­ler sur un terme un tant soit peu long sem­blent com­pro­met­tre toute ten­ta­tive visant à favo­ri­ser la sta­bi­lité macro-économique mini­male exigée par l’accu­mu­la­tion.

Il faut, cepen­dant, ne pas se lais­ser pren­dre aux des­crip­tions qui met­tent l’accent sur la spé­cu­la­tion et qui font de l’économie actuelle une économie pure­ment para­si­taire. Le para­si­tisme ne peut se déve­lop­per qu’à la condi­tion qu’il y ait un corps vivant à para­si­ter. La spé­cu­la­tion n’est pos­si­ble que si le corps vivant de l’économie réelle le permet. Michel Husson fait remar­quer que « les dis­cours sur l’économie-casino four­nis­sent des des­crip­tions utiles et des cri­ti­ques opé­ra­tion­nel­les, mais qui ne vont pas suf­fi­sam­ment à la racine des choses. La limite prin­ci­pale de bien des appro­ches, même celles qui se veu­lent cri­ti­ques, est de ne pas rompre avec un cer­tain féti­chisme de la finance. » [7]

Ce dis­cours, en effet, conduit à pren­dre les signes de la richesse pour la richesse réelle, les gran­deurs vir­tuel­les, de confon­dre, par exem­ple, la somme des tran­sac­tions, géné­ra­le­ment électroniques, effec­tuées en une jour­née sur l’ensem­ble des places finan­ciè­res qui opè­rent en continu, les places occi­den­ta­les pre­nant le relais de Hongkong et Singapour, ­ et les gran­deurs réel­les, ­ les échanges d’auto­mo­bi­les, d’ordi­na­teurs, de blé et de chaus­su­res de sport. C’est pré­ci­sé­ment dans ce genre de fan­tas­ma­go­rie que tom­bent fré­quem­ment les apo­lo­gis­tes fana­ti­ques des réseaux, de la mon­dia­li­sa­tion, et de la mani­pu­la­tion des sym­bo­les rem­pla­çant la mani­pu­la­tion des choses, de la réa­lité vir­tuelle sup­plan­tant la réa­lité maté­rielle et autres sor­net­tes de la même farine.

La finan­cia­ri­sa­tion de l’économie ne cons­ti­tue pas une aug­men­ta­tion de la richesse réelle glo­bale, mais un gigan­tes­que trans­fert de riches­ses des sala­riés ­ soit direc­te­ment sous forme de baisse des salai­res, soit indi­rec­te­ment par la mise au chô­mage d’une partie des sala­riés et l’aggra­va­tion de l’exploi­ta­tion de ceux qui ont la chance d’avoir encore un tra­vail,­ vers la classe capi­ta­liste au sens large, incluant une partie des clas­ses moyen­nes qui vit direc­te­ment ou indi­rec­te­ment de cette finan­cia­ri­sa­tion, par les rentes qu’elle pro­cure qui peu­vent assez vite être sub­stan­tielle, ou par les métiers liés à cette explo­sion des mar­chés finan­ciers, ou encore par le déve­lop­pe­ment des acti­vi­tés para­si­tai­res liées à la com­mu­ni­ca­tion, la publi­cité, etc..

Les États, loin d’être les vic­ti­mes d’une mon­dia­li­sa­tion finan­cière qu’ils ne maî­tri­se­raient pas, en sont au contraire des acteurs majeurs. Leur endet­te­ment, qui paraît catas­tro­phi­que au contri­bua­ble, est au contraire une béné­dic­tion pour le spé­cu­la­teur. Car c’est la dette publi­que qui va être l’un des prin­ci­paux leviers per­met­tant ce trans­fert de revenu de la classe ouvrière vers la rente finan­cière. En effet, la finan­cia­ri­sa­tion du monde, c’est d’abord un essor spec­ta­cu­laire des opé­ra­tions sur les titres de la dette publi­que. Entre 1980 et 1993, on passe, aux États-Unis d’une moyenne jour­na­lière de 13,8 mil­liards de dol­lars à 119,6 mil­liards de dol­lars ; en France, pour la période 1986/1993, on passe de 200 mil­lions de dol­lars à 13,7 mil­liards. La crise de la zone euro, avec la catas­tro­phe grec­que n’est que le cou­ron­ne­ment de ce pro­ces­sus. Pour éviter l’effon­dre­ment de tout le sys­tème finan­cier, les pays de la zone euro ont garanti les ban­ques et pris à leur charge la faillite vir­tuelle de ces ins­ti­tu­tions finan­ciè­res. Ainsi pen­dant que les États rem­bour­sent la dette à des taux très élevés, la banque cen­trale euro­péenne refi­nance les ban­ques à 0% et par­fois même à des taux néga­tifs, et les ban­ques peu­vent ensuite refi­nan­cer à taux fort (5 ou 6%) les États endet­tés.

Les taux d’inté­rêts élevés ren­dent par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sants les pla­ce­ments finan­ciers, sin­gu­liè­re­ment dans les emprunts d’État, bons du trésor, etc. et en même temps ils aug­men­tent la dette publi­que, puis­que, en raison de ces taux d’inté­rêts, le ser­vice de la dette occupe une part crois­sante dans les bud­gets publics. Du même coup, les besoins de finan­ce­ment des États aug­men­tent ce qui tire les taux d’inté­rêt vers le haut. C’est ce méca­nisme infer­nal que met­tent en œuvre les fameux « cri­tè­res de Maastricht » qui sem­blent avoir été taillés sur mesure pour les besoins de la spé­cu­la­tion. Le méca­nisme euro­péen de sta­bi­li­sa­tion com­plété par la règle d’or fixe à 3% du PIB le défi­cit maxi­mum des comp­tes publics et vise à impo­ser le contrôle de la bureau­cra­tie euro­péiste sur les bud­gets de tous les États. Ce qui a pour pre­mier effet de plon­ger les nations dans la dépres­sion économique. Plus on oblige la Grèce à rem­bour­ser sa dette, sous les coups de fouets de la troïka (UE, FMI, Banque euro­péenne) et plus la Grèce se trouve dans l’inca­pa­cité de rem­bour­ser sa dette. Ayant pra­ti­que­ment divisé les salai­res des fonc­tion­nai­res par deux et taillé dans les pen­sions, ayant jeté à la rue des cen­tai­nes de mil­liers de tra­vailleurs, dépecé le sys­tème de santé, la Grèce sera sans doute en faillite irré­mé­dia­ble dans quel­ques mois

Pendant long­temps les économistes néo­li­bé­raux ont jus­ti­fié la hausse des taux d’inté­rêt par le manque de capi­taux dis­po­ni­bles et la néces­sité de relan­cer l’épargne. La preuve indi­recte que les taux d’inté­rêt élevés n’ont été que le moyen d’un trans­fert de revenu d’une classe vers une autre est donnée par le fait que, contrai­re­ment à ce que pré­di­sait le dogme, le taux d’épargne n’a cessé de bais­ser alors que les taux mon­taient.

Des auteurs peu connus pour leur marxiste échevelé comme Joseph Stiglitz pro­cla­ment la « fin du néo­li­bé­ra­lisme. » Après les recet­tes key­né­sien­nes de poli­ti­ques contra-cycli­ques, les poli­ti­ques dites néo­li­bé­ra­les sont à leur tour épuisées. On com­mence – timi­de­ment – à repar­ler de régu­la­tion étatique. L’OMC ne fonc­tionne plus qu’en hoque­tant. L’opti­misme débridé a laissé la place à l’inquié­tude. Mais ce nou­veau chan­ge­ment de phase n’est pas l’annonce d’une muta­tion radi­cale. Ceux qui avaient jugé oppor­tun d’échanger l’anti­ca­pi­ta­lisme pour l’anti­li­bé­ra­lisme ris­quent fort de se retrou­ver dans une situa­tion inconfor­ta­ble si nous nous diri­geons vers un capi­ta­lisme auto­ri­taire à forte inter­ven­tion étatique en vue de mater par avance toute résis­tance popu­laire. À Berlin comme à New York, on se demande com­ment on pour­rait se débar­ras­ser de la démo­cra­tie.

La question de la valeur

Les théo­ri­ciens de la « Wertcritik » (cri­ti­que de la valeur), comme Robert Kurz, Anselm Jappe ou Moishe Postone, pro­po­sent une expli­ca­tion glo­bale qui fait sur le noyau théo­ri­que de la pensée de Marx, la cri­ti­que de la valeur. La ques­tion de la valeur occupe la pre­mière sec­tion du Capital, une sec­tion qu’Althusser et ses dis­ci­ples jugè­rent obs­cure et conta­mi­née par les sco­ries du hégé­lia­nisme. C’est pour­tant là que se noue la cri­ti­que marxienne de l’économie poli­ti­que. Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ne pro­duit pas des riches­ses, c’est-à-dire des valeurs d’usage, il a pour moteur la pro­duc­tion de la valeur dont le corol­laire est la trans­for­ma­tion du tra­vail en tra­vail abs­trait. La contra­dic­tion fon­da­men­tale est la sui­vante : dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, la richesse s’iden­ti­fie à la valeur et la gran­deur de la valeur est « seu­le­ment fonc­tion de la dépense de tra­vail en tant que mesu­rée par une varia­ble indé­pen­dante (le temps abs­trait) » [8]. Or la dyna­mi­que de la pro­duc­tion de la valeur pousse à l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité du tra­vail (ce que Marx ana­lyse comme plus-value – ou sur­va­leur – rela­tive). Mais au final, l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité, si elle pro­cure un avan­tage tem­po­raire à la frac­tion du capi­tal qui en béné­fi­cie, n’aug­mente pas la valeur. Si on pro­duit deux fois plus de toile en une heure, la valeur du mètre de toile a tout sim­ple­ment dimi­nué de moitié ! Il suffit d’ailleurs, soit dit en pas­sant, de partir de là pour com­pren­dre le fond de l’actuelle crise de mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, ce qui évitera de passer son temps à courir après des fan­tô­mes, la spé­cu­la­tion, les spé­cu­la­teurs, les « sub­pri­mes », etc., tour à tour mis en cause comme res­pon­sa­bles de la crise. L’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité aug­mente la richesse mais pas la valeur. La dyna­mi­que même du capi­ta­lisme sape la base sur laquelle repose le capi­ta­lisme. Postone insiste : si évidemment l’anta­go­nisme pro­lé­tai­res/capi­ta­lis­tes joue un rôle cen­tral, ce n’est pas de cet anta­go­nisme que peut sortir une pers­pec­tive de ren­ver­se­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. La raison en est que : « le lutte de clas­ses et le sys­tème struc­turé par l’échange mar­chand ne repo­sent pas sur des prin­ci­pes oppo­sés ; ce type de lutte ne repré­sente pas une per­tur­ba­tion dans un sys­tème par ailleurs har­mo­nieux. Elle est, au contraire, inhé­rent à une société cons­ti­tuée par la mar­chan­dise comme forme tota­li­sante et tota­li­sée. » [9]

Prolétaires et capi­ta­lis­tes n’exis­tent que dans leur rela­tion réci­pro­que, au fond comme les deux pôles de cette forme géné­rale qu’est le capi­tal. Le capi­tal ne peut être aboli que si est aboli ce qui le pro­duit, à savoir le « tra­vail abs­trait », c’est-à-dire le tra­vail sala­rié source de la valeur. Et de ce point de vue, les formes pré­ci­ses de la pro­priété sont plutôt indif­fé­ren­tes. Le marxisme tra­di­tion­nel qui envi­sage la société socia­liste comme une socié­tés de tra­vailleurs sala­riés par un employeur unique, l’État, reste donc à l’inté­rieur du cadre de sou­mis­sion à la loi de la valeur et, donc au tra­vail aliéné. De même, la contra­dic­tion n’est pas entre des forces pro­duc­ti­ves dont la dyna­mi­que propre, fondée sur le tra­vail et la coo­pé­ra­tion, entre­raient en contra­dic­tion avec des rap­ports de pro­duc­tion. Les rap­ports de pro­duc­tion, selon la théo­rie de Marx, ne sont abso­lu­ment pas exté­rieurs aux forces pro­duc­ti­ves. L’idée que le socia­lisme libé­re­raient des forces pro­duc­ti­ves bri­dées par la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion n’a, elle non plus, aucun rap­port direct avec la pensée de Marx (telle qu’elle s’expri­ment dans le Capital). « Selon la théo­rie cri­ti­que élaborée par Marx, abolir l’aveu­gle pro­ces­sus accé­léré de « crois­sance » économique et de trans­for­ma­tion socio-économique sous le capi­ta­lisme, ainsi que la nature por­teuse de crise de ce pro­ces­sus, exi­ge­rait l’abo­li­tion de la valeur. Dépasser ces formes alié­nées impli­que­rait néces­sai­re­ment d’établir une société fondée sur la richesse maté­rielle, une société où la pro­duc­ti­vité aug­men­tée condui­rait à une aug­men­ta­tion cor­res­pon­dante de la richesse sociale. » [10]

Ce que le déve­lop­pe­ment du capi­tal ouvre, c’est une pos­si­bi­lité, celle de son dépas­se­ment en ren­ver­sant la valeur, c’est-à-dire la domi­na­tion des hommes par leur propre tra­vail social, et, à partir de là, une révo­lu­tion radi­cale dans ce que l’on appelle « tra­vail ». Il ne s’agit pas de la « crois­sance illi­mi­tée des forces pro­duc­ti­ves » … ni de la « décrois­sance », mais d’une autre crois­sance, celle des pos­si­bi­li­tés pour les humains de se débar­ras­ser aussi loin que pos­si­ble, des formes haras­san­tes, abru­tis­san­tes du tra­vail, de ne plus être ligoté par une divi­sion du tra­vail de plus en plus pous­sée et donc la pos­si­bi­lité d’une véri­ta­ble libé­ra­tion – dont le capi­ta­lisme garde l’idée sous une forme par­fai­te­ment alié­née : « le rêve contenu dans la forme capi­tal, c’est celui d’une illi­mi­ta­tion abso­lue, d’une idée de la liberté comme libé­ra­tion com­plète à l’égard de la matière, de la nature. Ce « rêve du capi­tal » est devenu le cau­che­mar pour cela et ceux que le capi­tal s’évertue à libé­rer : la pla­nète et ses habi­tants. L’huma­nité ne peut s’éveiller com­plè­te­ment de cet état de som­nam­bu­lisme qu’en abo­lis­sant la valeur. Cette abo­li­tion entraî­ne­rait la néces­sité qu’a la pro­duc­ti­vité d’aug­men­ter sans cesse... » [11]

Le fond du problème

Le capi­tal se pré­sente donc comme de l’argent qui aug­mente sa valeur en cir­cu­lant. Marx expose en détail le méca­nisme d’exploi­ta­tion qui rend pos­si­ble ce mira­cle. Pour des rai­sons qu’on trouve expo­sée au long des mil­liers de page du Capital, il en découle que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ne peut sur­vi­vre que par l’accu­mu­la­tion du capi­tal. Ce qui sup­pose que l’on bou­le­verse sans cesse le mode de pro­duc­tion et que soient conti­nuel­le­ment décou­verts de nou­veaux champs d’accu­mu­la­tion. La chute des pays du « socia­lisme réel », le conver­sion de la Chine au capi­ta­lisme, l’émergence de nou­veaux acteurs majeurs comme le Brésil ont donné un souf­fle réel au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste pen­dant les deux der­niè­res décen­nies. On a cru qu’inter­net était l’avenir du capi­ta­lisme, mais l’explo­sion de la « bulle inter­net » au début des années 2000 a sonné le glas de ces espoirs. Pour des rai­sons qu’il fau­drait expli­quer plus en détail, les nou­vel­les tech­ni­ques de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion ne peu­vent qu’accé­lé­rer encore la baisse de la ren­ta­bi­lité du capi­tal et leur part dans la pro­duc­tion totale de valeur ne peut que rester limi­tée. On peut vendre des auto­mo­bi­les par inter­net, mais le pro­blème reste de pro­duire des auto­mo­bi­les et de trou­ver des ache­teurs. Internet ou pas, c’est sur les terres agri­co­les ou poten­tiel­le­ment agri­co­les que se concen­tre de plus en plus une partie impor­tante des inves­tis­se­ments. Enfin, sous la pres­sion des écologistes ou du capi­ta­lisme vert, on a cru que l’envi­ron­ne­ment cons­ti­tue­rait un marché mira­cu­leux pour les pro­chai­nes décen­nies. Mais cela demande des inves­tis­se­ments lourds que seuls les États pour­raient assu­mer – or ils ne peu­vent plus conduire à bien cette tâche – et pour mettre l’habi­tat des pays riches aux normes de qua­lité envi­ron­ne­men­tale, il fau­drait détruire des mil­lions de loge­ments, bref pro­duire l’équivalent d’une bonne guerre avec bom­bar­de­ments aériens !

Fondamentalement la pour­suite à long terme de l’accu­mu­la­tion du capi­tal est une entre­prise chi­mé­ri­que pour plu­sieurs rai­sons que je vou­drais expo­ser ici.

La croissance durable impossible

Comme on l’a expli­qué plus haut, la finan­cia­ri­sa­tion et sa crise ne sont que le moyen employé par le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste pour réa­li­ser de la plus-value qui n’est pas ou pas encore pro­duite dans la « salle des machi­nes » du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. La reprise de la crois­sance sup­pose la reprise de la pro­duc­tion réelle de valeur donc l’emploi de tra­vail pro­duc­tif. Les néo­key­né­siens plus ou moins socia­lis­tes sou­tien­nent que l’aug­men­ta­tion des salai­res, la redis­tri­bu­tion des riches­ses per­met­trait la créa­tion d’une large demande sol­va­ble qui relan­ce­rait la crois­sance. Mais cette redis­tri­bu­tion des riches­ses sup­po­se­rait qu’on taille dans le vif des pro­fits. Or la crise du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste n’est pas une crise de sous-consom­ma­tion mais fon­da­men­ta­le­ment une crise du profit. Voilà pour­quoi les diri­geants des grands États et des ins­ti­tu­tions finan­ciè­res ne croient plus à ces poli­ti­ques de sou­tien de la demande.

Mais admet­tons que cela soit pos­si­ble et qu’on pro­cède à une eutha­na­sie mas­sive des ren­tiers. Le pro­blème se repo­se­rait à nou­veau à terme plus ou moins rap­pro­ché. Développement dura­ble ou pas, on ne peut pas éternellement aug­men­ter la pro­duc­tion. La crois­sance et la capa­cité de résis­tance du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste tien­nent aux pos­si­bi­li­tés d’expan­sion qui se sont ouver­tes d’abord par le colo­nia­lisme puis par l’inté­gra­tion dans le cœur même de la divi­sion mon­diale du tra­vail de cen­tai­nes de mil­lions d’hommes jusque là tenus l’écart. Elles tien­nent aussi à cette expan­sion inten­sive qui soumet pro­gres­si­ve­ment tous les sec­teurs qui lui échappaient à la loi du capi­tal (l’économie fami­liale, le corps, les rela­tions sexuel­les, etc.). Mais, tôt ou tard, cette expan­sion ren­contrera ses limi­tes. D’abord parce que la pla­nète est finie et qu’on ne voit pas bien que la Lune ou Mars puis­sent à échéance rai­son­na­ble – et pour un capi­ta­liste l’échéance rai­son­na­ble n’est jamais bien longue – cons­ti­tuer des nou­veaux champs d’accu­mu­la­tion du capi­tal.

Le capi­ta­lisme est révo­lu­tion­naire par essence et il ne peut sub­sis­ter que dans l’accu­mu­la­tion et en même temps cette accu­mu­la­tion menace le taux de profit et l’exis­tence même du capi­ta­lisme. Le capi­ta­lisme se déve­loppe donc néces­sai­re­ment dans le conflit. Supposons un capi­ta­liste unique – par exem­ple la concur­rence est allée à son terme et il n’existe plus qu’une seule firme, la firme « Monde SA ». Supposons également que ce capi­ta­liste unique (il pour­rait être aussi un capi­ta­liste col­lec­tif, une assem­blée d’action­nai­res) dis­pose de moyens de per­sua­sion et de coer­ci­tion suf­fi­sants pour se pré­mu­nir contre les éventuels concur­rents ou contre les révol­tes des domi­nants. Un tel capi­ta­liste n’aurait plus aucun inté­rêt à accu­mu­ler du capi­tal et nous ne serions plus dans un régime capi­ta­liste mais dans une sorte de des­po­tisme comme en ont peut-être connus les socié­tés anti­ques. Pour exis­ter le capi­ta­lisme doit être frac­tionné en capi­taux concur­rents. Mais la concur­rence ne fait qu’exé­cu­ter les lois imma­nen­tes du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste.

La question démographique

Le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme s’est tou­jours accom­pa­gné d’un déve­lop­pe­ment démo­gra­phi­que impé­tueux. Toute son his­toire l’atteste. C’est avec son puis­sant essor démo­gra­phi­que que l’Allemagne du début du XXe siècle a réclamé la pre­mière place dans le concert des nations, et sur cette démo­gra­phie que Hitler se fonde pour récla­mer un « Lebensraum » pour les Allemands. Les nou­vel­les puis­san­ces capi­ta­lis­tes (Chine, Inde, Brésil, mais aussi Corée, etc.) sont des nations jeunes dont la popu­la­tion est nom­breuse. Inversement la rela­tive sta­gna­tion économique du Japon ou des pays d’Europe est à mettre en rap­port avec leur démo­gra­phie décli­nante.

Selon la plu­part des esti­ma­tions la popu­la­tion mon­diale devrait attein­dre un maxi­mum vers 2050 avec 9 mil­liards d’habi­tants. À cette époque la popu­la­tion chi­noise aura déjà com­mencé à décli­ner sérieu­se­ment, comme consé­quence de la poli­ti­que de l’enfant unique. Il n’y aurait pas de pro­blème en soi pour nour­rir 9 mil­liards d’humains, les terres culti­va­bles res­tent suf­fi­sam­ment vastes pour cela, mais cela deman­de­rait une autre répar­ti­tion des riches­ses à l’échelle mon­diale et c’est sans doute là que gît le pro­blème prin­ci­pal. Cela exi­ge­rait aussi et peut-être avant tout que les modè­les de déve­lop­pe­ment économiques soient radi­ca­le­ment chan­gés. La pros­pé­rité capi­ta­liste mon­diale repose lar­ge­ment sur le dyna­misme de l’économie chi­noise dont les taux de crois­sance entre 8 et 10% l’an ont entraîné le sys­tème tout entier. Mais les consé­quen­ces écologiques en sont déjà désas­treu­ses. Certains modè­les pré­voient que d’ici 2030, les terres qui nour­ris­sent actuel­le­ment 65% de la popu­la­tion chi­noise devien­dront inculti­va­bles en raison de la pol­lu­tion.

Mais il y a une autre dimen­sion : une popu­la­tion sta­gnante est aussi fata­le­ment une popu­la­tion vieillis­sante et il y a fort à parier que le dyna­misme global du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en sera mor­tel­le­ment touché, même si les autres pro­blè­mes aux­quels il est confronté trou­vaient une solu­tion au moins pro­vi­soire. La poli­ti­que de l’enfant unique en Chine a été un fac­teur de crois­sance (en amé­lio­rant le rap­port popu­la­tion active/popu­la­tion totale) mais elle va entraî­ner à moyen terme (2030/2040) un contre­coup ter­ri­ble. C’est d’ailleurs pour­quoi les scé­na­rios qui pro­lon­gent la crois­sance chi­noise linéai­re­ment sont tota­le­ment irréa­lis­tes. La Chine est la deuxième puis­sance économique mon­diale, mais elle pour­rait ne rat­tra­per les États-Unis qu’en raison du déclin de ces der­niers. Les bou­le­ver­se­ments que cette situa­tion nou­velle entraî­nera seront consi­dé­ra­bles, car ce sera une trans­for­ma­tion radi­cale des condi­tions de la vie sociale. Si les plus de 50 ans for­ment la majo­rité un peu par­tout, méca­ni­que­ment le poids du conser­va­tisme sera ren­forcé (on le voit bien dans les pays d’Europe) et les pro­blè­mes sociaux liés à la retraite et au sys­tème de santé seront des plus aigus. Il est inu­tile de des­si­ner ici les sce­na­rios pos­si­bles, mais dans tous les cas la ques­tion du par­tage des riches­ses sera posée sous un angle com­plè­te­ment nou­veau – à moins que les clas­ses domi­nan­tes ne pro­cè­dent à un nouvel holo­causte.

Des ressources limitées et crise environnementale

Un autre fac­teur déci­sif est celui de la raré­fac­tion des res­sour­ces, gas­pillées allé­gre­ment sous le régime de l’accu­mu­la­tion illi­mi­tée du capi­tal. Même si les pré­dic­tions des écologistes sont sou­vent exa­gé­ré­ment alar­mis­tes – le député fran­çais Cochet avait prévu la fin du pétrole pour les années 2010-2020 – il reste que les sour­ces d’énergie fos­sile ne pour­ront pas conti­nuer long­temps d’être consom­mées au rythme actuel. Les opti­mis­tes nous pro­met­tent du pétrole pour une cen­taine d’années encore. Mais le pro­blème est sans doute plus aigu que cela. La pour­suite de l’accu­mu­la­tion du capi­tal sur une échelle élargie sup­po­se­rait que les Chinois et les Indiens puis­sent assez rapi­de­ment accé­der aux stan­dards de consom­ma­tion euro­péens ou étatsuniens. Or c’est tout bon­ne­ment impos­si­ble. S’il y avait autant d’auto­mo­bi­les en Chine qu’aux États-Unis, il fau­drait très vite mettre la clé sous la porte de la pla­nète Terre et recher­cher éventuellement quel­que exo­pla­nète un peu plus accueillante, mais cette pers­pec­tive de science-fic­tion res­tera éternellement de la science-fic­tion.

On nous fera remar­quer que d’autres sour­ces d’énergie exis­tent. Les agro-car­bu­rants mobi­li­sent main­te­nant près de 40% des terres agri­co­les des États-Unis, mais le plus grand pro­duc­teur et expor­ta­teur d’éthanol est le Brésil – où pour­tant une partie non négli­gea­ble de la popu­la­tion reste sous-ali­men­tée. Brésil et États-Unis pro­dui­sent à eux deux 85% de l’éthanol mon­dial. Mais cette filière est aujourd’hui dénon­cée par les spé­cia­lis­tes de l’envi­ron­ne­ment qui ont montré qu’elle était au total bien plus pol­luante que les car­bu­rants fos­si­les et que sa ren­ta­bi­lité finale est loin d’être assu­rée. Pour rien dire de la pres­sion que cette pro­duc­tion induit sur la pro­duc­tion agri­cole des­ti­née à l’ali­men­ta­tion humaine ou ani­male. Typique du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : pen­dant qu’on ali­mente les 4X4 des riches, on affame les pau­vres. Les auto­mo­bi­les sont mieux soi­gnées que les humains.

Les autres sour­ces d’énergie comme les pan­neaux pho­to­vol­taï­ques ou les éoliennes ne per­met­tront jamais de rem­pla­cer les car­bu­rants fos­si­les, d’autant que le ren­ta­bi­lité est aujourd’hui essen­tiel­le­ment due au fait que les États ou les entre­pri­ses de pro­duc­tion d’électricité les finan­cent. Au cours du marché, ces énergies alter­na­ti­ves n’auraient jamais vu le jour et l’on voit mal les TGV rouler avec des pan­neaux pho­to­vol­taï­ques. Reste évidemment le nucléaire, mais qui sera lui aussi confronté à moyen terme à la raré­fac­tion du com­bus­ti­ble (l’ura­nium) et dont la récente catas­tro­phe de Fukushima a montré l’extrême fra­gi­lité et les mena­ces qu’il fait peser sur la pla­nète. Quant à la maî­trise de la fusion nucléaire, c’est le ser­pent de mer ; on la promet pour bien­tôt et elle permet de jus­ti­fier la pour­suite de recher­ches scien­ti­fi­ques qui autre­ment auraient été aban­don­nées depuis long­temps, mais rien ne permet de penser que cette énergie pour­rait être vrai­ment uti­li­sa­ble un jour.

Les gad­gets comme la voi­ture électrique ne résol­vent évidemment aucun pro­blème, bien au contraire. Seules les pro­pa­gan­des gou­ver­ne­men­ta­les et l’acti­visme des cou­rants écologistes per­met­tent le déve­lop­pe­ment de ces pro­duc­tions qui ne sont pas cen­sées être des alter­na­ti­ves face à la crise gou­ver­ne­men­tale mais plutôt des ten­ta­ti­ves de sortir l’indus­trie auto­mo­bile de son marasme.

La situa­tion est sem­bla­ble pour les sour­ces de matière pre­mière. D’ores et déjà la ques­tion des terres rares (indis­pen­sa­bles dans la fabri­ca­tion des écrans tac­ti­les, par exem­ple) est la source de ten­sions entre la Chine (qui en détient pra­ti­que­ment le mono­pole de fait) et les autres pays indus­tria­li­sés. La pres­sion sur les terres agri­co­les ira en s’aggra­vant.

Si on fait le bilan, le coût envi­ron­ne­men­tal des « solu­tions » pro­po­sées pour remé­dier à la raré­fac­tion des res­sour­ces de la pla­nète est déjà très élevé. Il suffit d’évoquer le cas de l’agri­culture du Brésil avec la défo­res­ta­tion mas­sive, la réduc­tion dras­ti­que de la bio­di­ver­sité, le triom­phe des OGM, pour s’en convain­cre. Mais c’est sur­tout le coût social qui est déjà énorme et le sera encore plus dans l’avenir.

Bien que le réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que ait quel­que peu dis­paru des écrans radars du sys­tème média­ti­que et bien que sous les coups de la crise finan­cière les États aient glo­ba­le­ment décidé qu’il était urgent de ne rien faire, les ques­tions demeu­rent. S’il n’est pas cer­tain que les acti­vi­tés humai­nes soient le prin­ci­pal fac­teur du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que – sur ce point on est sou­vent allé bien vite en beso­gne – et si on peut s’inter­ro­ger sur la ques­tion de savoir s’il y a un réchauf­fe­ment à long terme (comme la pla­nète en a d’ailleurs déjà connu) ou s’il ne s’agit que d’une oscil­la­tion conjonc­tu­relle, il reste que, en sup­po­sant que les mena­ces annon­cées par le GIEC et enté­ri­nées par plu­sieurs confé­ren­ces inter­na­tio­na­les soient sérieu­ses, ce sont les condi­tions de vie sur terre qui seront cham­bou­lées, avec notam­ment la dis­pa­ri­tion de mil­lions de kilo­mè­tres carrés de terres habi­tées et des exodes mas­sifs de popu­la­tion et des bou­le­ver­se­ments dans l’agri­culture que nous sommes inca­pa­bles d’anti­ci­per.

Les ana­ly­ses déve­lop­pées par le rap­port Meadows [12] cor­ro­bo­rent lar­ge­ment ce qui vient d’être dit. Dans une entre­vue avec le jour­nal fran­çais Le Monde, Meadows expli­que : « La crois­sance va s’arrê­ter en partie en raison de la dyna­mi­que interne du sys­tème et en partie en raison de fac­teurs exter­nes, comme l’énergie. L’énergie a une très grande influence. La pro­duc­tion pétro­lière a passé son pic et va com­men­cer à décroî­tre. Or il n’y a pas de sub­sti­tut rapide au pétrole pour les trans­ports, pour l’avia­tion... Les pro­blè­mes économiques des pays occi­den­taux sont en partie dus au prix élevé de l’énergie. Dans les vingt pro­chai­nes années, entre aujourd’hui et 2030, vous verrez plus de chan­ge­ments qu’il n’y en a eu depuis un siècle, dans les domai­nes de la poli­ti­que, de l’envi­ron­ne­ment, de l’économie, la tech­ni­que. Les trou­bles de la zone euro ne repré­sen­tent qu’une petite part de ce que nous allons voir. Et ces chan­ge­ments ne se feront pas de manière paci­fi­que. » [13]

L’humanité au bord du gouffre

Toutes les ques­tions que l’on vient d’abor­der sont assez bien connues. Mais il en est encore une autre. Marx disait que le capi­tal détruit les deux sour­ces de la richesse, la Terre et le tra­vail. Mais nous arri­vons aujourd’hui à un point où c’est l’exis­tence même de l’huma­nité qui est mena­cée. Pendant long­temps, nous avons craint l’holo­causte nucléaire : les gran­des puis­san­ces n’avaient-elles pas à la dis­po­si­tion de quoi détruire 10 ou 20 fois la pla­nète ? La menace est tout à fait dif­fé­rente aujourd’hui, bien que l’on ne puisse pas du tout écarter défi­ni­ti­ve­ment la menace nucléaire. C’est dans le déve­lop­pe­ment même des acti­vi­tés « paci­fi­ques » de la haute tech­no­lo­gie que rési­dent les dan­gers les plus graves parce que les plus dif­fi­ci­les à per­ce­voir.

Commençons par les bio­tech­no­lo­gies appli­quées à l’homme dont le déve­lop­pe­ment impé­tueux s’appuie sur les reven­di­ca­tions – légi­ti­mes – en matière de santé. C’est dans le domaine de la pro­créa­tion que ces tech­ni­ques posent d’abord les pro­blè­mes les plus graves.

Peter Sloterdijk a fait scan­dale il y a quel­ques années avec une confé­rence deve­nue un petit livre, Règles pour le Parc Humain [14]. Il par­lait – bien que cela ne cons­ti­tuât point le centre de son propos – des bio­tech­no­lo­gies et ten­tait d’explo­rer quel­ques-unes des ques­tions angois­san­tes qui se posent à nous sous l’impul­sion des nou­vel­les pos­si­bi­li­tés ouver­tes. « L’un des traits carac­té­ris­ti­ques de la condi­tion humaine, dit Sloterdijk, est de placer les hommes devant des pro­blè­mes trop lourds pour eux, sans qu’ils puis­sent déci­der de ne pas y tou­cher en raison de leur poids. »

Sloterdijk évoquait « un pro­ces­sus de civi­li­sa­tion au sein duquel déferle, d’une manière appa­rem­ment irré­ver­si­ble, une vague de désin­hi­bi­tion sans pré­cé­dent. » Il ajou­tait une ques­tion trop mal com­prise : « Mais l’évolution à long terme mènera-t-elle à une réforme géné­ti­que des pro­prié­tés de l’espèce — une anthropo-tech­no­lo­gie future attein­dra-t-elle le stade d’une pla­ni­fi­ca­tion expli­cite des carac­té­ris­ti­ques ? L’huma­nité pourra-t-elle accom­plir, dans toute son espèce, un pas­sage du fata­lisme des nais­san­ces à la nais­sance option­nelle et à la sélec­tion pré­na­tale ? »

Les inter­ro­ga­tions de Sloterdijk (et de pas mal d’autres phi­lo­so­phes ou mora­lis­tes) ont quel­que chose de para­doxal. Le pro­grès tech­ni­que aug­mente non seu­le­ment notre maî­trise sur la nature, mais promet même de ne plus lais­ser la géné­ra­tion des humains au hasard des ren­contres et à la lote­rie de la méiose. Il appa­raît donc comme un pro­grès de la liberté, si la liberté est la pos­si­bi­lité de maî­tri­ser son propre destin, d’être moins soumis à des causes qui ne dépen­dent pas de nous. Pourtant, la maî­trise bio­lo­gi­que de l’humain pour­rait appa­raî­tre bien­tôt comme le pré­lude d’une trans­for­ma­tion radi­cale de la condi­tion humaine, dans laquelle l’idée de liberté n’aura plus de sens.

Les ques­tions envi­ron­ne­men­ta­les (effet de serre, pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­sité, OGM, etc.) n’ont, en elles-mêmes, qu’une impor­tance rela­tive, puis­que ce sont des ques­tions posées rela­ti­ve­ment à l’utile et au nui­si­ble. Mais l’appli­ca­tion des tech­ni­ques de mani­pu­la­tion géné­ti­que aux humains, le déve­lop­pe­ment de l’ingé­nie­rie neu­ro­nale avec la pos­si­bi­lité de gref­fer sur l’appa­reil neu­ro­nal humain des pro­thè­ses électroniques ou les pos­si­bi­li­tés ouver­tes par les nano­tech­no­lo­gies, tout cela nous place main­te­nant au bord de l’abîme.

Les nou­vel­les tech­no­lo­gies qui posent des pro­blè­mes éthiques graves peu­vent sché­ma­ti­que­ment se divi­ser en trois grou­pes.

1. Les pro­cé­dés qui per­met­tent de choi­sir les humains à naître : cela va de l’uti­li­sa­tion de la FIVETE avec tri sélec­tif des embryons à l’ingé­nie­rie géné­ti­que.

2. Les pro­cé­dés qui per­met­tent de pren­dre le contrôle des cer­veaux humains – en par­ti­cu­lier tout ce qui tourne autour de la chimie du cer­veau.

3. Les pro­cé­dés qui per­met­tent de modi­fier direc­te­ment la nature humaine elle-même, avec l’intro­duc­tion de pro­thè­ses électroniques en tant que pro­lon­ge­ments du cer­veau et comme moyens de contrôle des humains.

Dans tous les cas de figure, nous avons de bonnes rai­sons de déve­lop­per ces tech­ni­ques et leurs avan­ta­ges sont dif­fi­ci­le­ment contes­ta­bles. Elles s’ins­cri­vent, en outre, dans la conti­nuité stricte de la concep­tion de la science qui s’est esquis­sée au début des temps moder­nes. Nul ne vou­drait avoir un enfant souf­frant d’un han­di­cap congé­ni­tal dès lors qu’exis­tent les moyens tech­ni­ques de l’éviter. Le « tri sélec­tif » des enfants à naître existe du reste depuis un cer­tain temps. Le dépis­tage de la tri­so­mie 21 abou­tit dans 99 % des cas à un avor­te­ment… Il y a bien long­temps que nous avons admis que nous pou­vons modi­fier nos états céré­braux et men­taux au moyen de molé­cu­les chi­mi­ques. L’acide acé­tyl­sa­li­cy­li­que en flui­di­fiant le sang peut éliminer la dou­leur. Les médi­ca­tions chi­mi­ques de la dépres­sion (Prozac, par exem­ple) ou de la schi­zo­phré­nie sont d’usage cou­rant et indis­cu­ta­ble. Si on est mal­heu­reux, la sti­mu­la­tion de pro­duc­tion de séro­to­nine fera l’affaire… Les pro­thè­ses ont rendu d’inap­pré­cia­bles ser­vi­ces aux humains, vic­ti­mes d’acci­dents, de guerre ou de mala­dies. Personne ne pense qu’il y a le moin­dre pro­blème éthique à porter des lunet­tes ou un appa­reil audi­tif ! Si on peut réel­le­ment mettre au point une « puce » qui per­met­trait aux para­plé­gi­ques de diri­ger par la pensée un robot, où est le mal ? Après tout la tech­ni­que imite la nature ou la sup­plée là où elle n’est pas assez forte, disait déjà Aristote.

Ce qui nous amène à accep­ter et même à appe­ler de nos vœux les pro­grès illi­mi­tés de la maî­trise tech­ni­que sur l’humain, c’est l’illu­sion de la conti­nuité : au fond, l’argu­ment clas­si­que est celui-ci : si vous ne voulez pas des modi­fi­ca­tions pro­gram­mées du génome humain, il ne fal­lait inven­ter ni le feu ni la roue ! Retournez donc mar­cher à quatre pattes. C’était déjà en somme la réponse de Voltaire à Rousseau. Mais cet argu­ment de « bon sens » appa­rent est fal­la­cieux. Il oublie sim­ple­ment que, comme le disaient les vieux marxis­tes qui croyaient avoir lu cela chez Marx, « la quan­tité se trans­forme en qua­lité. »

Tous les pro­grès tech­ni­ques anté­rieurs, de la machine à vapeur au nucléaire, du télé­gra­phe de Chappe à l’inter­net, de la chi­rur­gie d’Ambroise Paré à la micro­chi­rur­gie moderne, etc., lais­sent intact l’homme lui-même. Si le nucléaire, pour la pre­mière fois dans l’his­toire, met entre les mains de l’homme la pos­si­bi­lité d’une auto­des­truc­tion de l’espèce humaine (et de pas mal d’autres espè­ces à titre de dom­ma­ges col­la­té­raux), c’est encore un homme iden­ti­que fon­da­men­ta­le­ment à ses ancê­tres chas­seurs-cueilleurs qui pour­rait être détruit. Avec les bio­tech­no­lo­gies, c’est l’iden­tité même de l’espèce humaine qui est en jeu.

Il s’agit tout d’abord donc de la sub­sti­tu­tion de la fabri­ca­tion de l’humain à la pro­créa­tion. Déjà les tech­ni­ques per­met­tant le choix du sexe de l’enfant à naître se sont lar­ge­ment répan­dues. De l’avor­te­ment après échographie à la FIVETE, on a des moyens de sélec­tion de plus en plus per­fec­tion­nés. Mais on en reste encore à la sélec­tion de ce qui est pro­duit au hasard, par le pro­ces­sus aléa­toire de la meiose. La phase sui­vant est celle de l’inter­ven­tion directe sur le génome humain, c’est-à-dire d’une pro­duc­tion direc­te­ment pilo­tée ab initio de l’embryon humain, une idée qui n’est pas sans rap­pe­ler la contre-utopie d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes (A brave new world). L’ingé­nie­rie géné­ti­que, au-delà des mythes et des crain­tes plus moins ration­nel­les, au-delà des prises de posi­tion reli­gieu­ses, est dans la logi­que même du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme : il s’agit d’étendre par­tout où c’est pos­si­ble la trans­for­ma­tion des acti­vi­tés vita­les en pro­duc­tion mar­chande et du même coup de pour­sui­vre jusqu’à son terme le pro­ces­sus pro­pre­ment mor­ti­fère propre à ce mode de pro­duc­tion. Ce pro­ces­sus est ana­lysé par Marx dans la trans­for­ma­tion du tra­vail vivant au tra­vail mort.

Le concept de tra­vail mort, ainsi que nous en avons esquissé la démons­tra­tion est insé­pa­ra­ble d’un autre concept, déve­loppé sur­tout par Lukacs et ses dis­ci­ples, le concept de réi­fi­ca­tion. Bien que ce concept de réi­fi­ca­tion ait été déve­loppé non par Marx mais par quel­ques-uns de ses dis­ci­ples les moins confor­mis­tes – ceux qui ont su, au moins par­tiel­le­ment, rester libres du joug du marxisme offi­ciel – comme Lukacs ou cer­tains phi­lo­so­phes de « l’école de Francfort ». Pour Lukacs, la réi­fi­ca­tion dési­gne d’abord la colo­ni­sa­tion du monde vécu par les repré­sen­ta­tions impo­sées par la domi­na­tion de la valeur [15]. Mais si le mot n’est pas chez Marx, la chose y est. Dans le cha­pi­tre I,IV du Capital, consa­cré à l’ana­lyse du féti­chisme de la mar­chan­dise il est clai­re­ment exposé de quoi il s’agit. Au sens strict le féti­chisme consiste dans le fait d’accor­der une valeur sacrée à un être de notre monde. Lorsque Marx parle du carac­tère féti­che de la mar­chan­dise, c’est en rela­tion avec les ana­ly­ses anthro­po­lo­gi­ques qui en trai­tent. Le féti­chisme de la mar­chan­dise fait de la valeur et de son incar­na­tion moné­taire la véri­ta­ble puis­sance vivante, trans­for­mant le tra­vail vivant en chose, les tra­vailleurs deve­nant signi­fi­ca­ti­ve­ment des « res­sour­ces humai­nes ». La trans­for­ma­tion de la vie en pro­ces­sus de fabri­ca­tion tech­nos­cien­ti­que cou­ronne donc cette dyna­mi­que interne au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste.

Si la colo­ni­sa­tion des cons­cien­ces à grande échelle et avec l’aide des scien­ces socia­les est une des par­ties – et non des moin­dres – de la moder­nité capi­ta­liste [16], c’est aujourd’hui avec les moyens de la bio­lo­gie et des tech­ni­ques de l’infor­ma­ti­que que ce pro­ces­sus se pour­suit. Il s’agit bien sûr du trai­te­ment massif des don­nées per­son­nel­les par les « réseaux sociaux » ou les ven­deurs sur inter­net (genre Amazon). Il s’agit aussi de l’intru­sion directe dans le cer­veau humain avec la recher­che d’une sorte de machine à lire les pen­sées qui ren­ver­rait à la pré­his­toire les bons vieux détec­teurs de men­son­ges de la police. IBM annonce une telle machine pour 2017, ce qui est sans doute très opti­miste, mais les tra­vaux dans ce sens occu­pent déjà de nom­breux cher­cheurs. Évidemment, comme tou­jours le pire prend les atours cha­toyants du meilleur : on pourra com­mu­ni­quer avec le cer­veau des indi­vi­dus atteints de para­ly­sie totale ou plon­gés dans le coma.

Pour com­plé­ter ces pro­jets déments, on tra­vaille aussi mas­si­ve­ment sur le cyborg, c’est-à-dire sur la pos­si­bi­lité de gref­fer des dis­po­si­tifs électronique dans le cer­veau humain, en vue d’obte­nir un « humain amé­lioré ». C’est l’annonce du post-humain qui a quitté les rayons science-fic­tion des librai­ries pour deve­nir un enjeu de la recher­che. Plusieurs uni­ver­si­tés déli­vrent déjà des diplô­mes de cybor­go­lo­gie (sic).

Dans tous ces pro­jets, on reconnaî­tra sans peine le fan­tasme de toute-puis­sance de ceux qui se pren­nent pour Dieu. Mais alors que le Dieu d’Abraham avait créé l’homme à son image et à sa res­sem­blance, c’est-à-dire libre, le capi­tal trans­forme l’homme en chose non libre, en rouage pur et simple de l’accu­mu­la­tion du capi­tal qui devient la force vivante. « On n’arrête pas le pro­grès », dit l’adage. Mais le « pro­grès » se résume aujourd’hui à cette trans­for­ma­tion mas­sive de la puis­sance per­son­nelle des hommes en tra­vail mort, en tra­vail coa­gulé qui menace toute la civi­li­sa­tion humaine.

Car la pour­suite du déve­lop­pe­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ne des­sine pas d’autre avenir que celui d’une nou­velle bar­ba­rie dont nous avons déjà quel­ques aper­çus sous les yeux : dans la pré­ten­due « culture » qui émerge des jeux de vidéos pres­que tous des jeux de guerre qui connec­tent aujourd’hui plus de 10 mil­lions de joueurs de par le monde – ainsi le célè­bre World of Warcraft – ; dans le déve­lop­pe­ment d’une société de sur­veillance géné­ra­li­sée et la des­truc­tion de l’inti­mité ; dans la méca­ni­sa­tion de la lit­té­ra­ture pro­duite indus­triel­le­ment à des­ti­na­tion en prio­rité des jeunes « cer­veaux dis­po­ni­bles ; mais aussi dans une vie de plus en plus sou­mise aux exi­gen­ces d’une consom­ma­tion dépour­vue de sens, au point que les indi­vi­dus res­sem­blent de plus en plus à ces ham­sters qui font jusqu’à la mort tour­ner la roue de leur cage.
À nou­veau la ques­tion de la crise

Ainsi la crise que nous affron­tons, loin d’être une ques­tion à lais­ser aux économistes et aux tech­no­cra­tes seuls auto­ri­sés à défi­nir « la bonne gou­ver­nance », est véri­ta­ble­ment une crise de l’huma­nité dans toutes ses dimen­sions. Pendant des mil­lé­nai­res, les hommes ont d’abord été préoc­cu­pés par le pro­ces­sus de leur cycle vital : com­ment assu­rer la nour­ri­ture du len­de­main, com­ment se pro­té­ger de la nature, com­ment assu­rer la per­pé­tua­tion de l’espèce humaine. Aujourd’hui, le moyen employé pour assu­rer ce pro­ces­sus vital, le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, se retourne contre la vie elle-même. Chassé de l’uni­ver­sité par les nazis, Husserl écrira un de ses plus beaux textes consa­cré à la « crise de l’huma­nité euro­péenne » [17]. Il ne s’agit plus aujourd’hui de la seule huma­nité euro­péenne mais bien de l’huma­nité tout court. Et cette crise exige bien une prise de cons­cience, la plus lucide et la plus radi­cale et la pré­pa­ra­tion métho­di­que d’une alter­na­tive contre la bar­ba­rie qui vient.

Ouvrages cités

Bodei, Remo : Destini per­so­nali. L’età della colo­niz­za­zione delle cos­cienze, Milan, Feltrinelli, 2002

Boukharine, Nicolas : L’économie poli­ti­que du ren­tier. Critique de l’économie mar­gi­na­liste. Réédition Syllepse, 2010

Galbraith, John K. : La crise économique de 1929, éditions Payot, 1989

Husserl, Edmund : La crise des scien­ces euro­péen­nes et la phé­no­mé­no­lo­gie trans­cen­dan­tale, tra­duit de l’alle­mand, Gallimard, 1976.

Husson, Michel, Les trois dimen­sions du néo-impé­ria­lisme, in revue « Actuel Marx », n°18, PUF, 1995

Lukacs, Georg, Histoire et cons­cience de classe. Essais de dia­lec­ti­que marxiste, éditions de Minuit, 1960

Marx, Karl, Le Capital, livre III, édition de La Pléiade, tome 2, Gallimard, 1968

Meadows, Dennis et alii, Les limi­tes de la crois­sance, 2004, éditions Rue de l’Échiquier, 2012

Postone, Moishe, Temps, tra­vail et domi­na­tion sociale. Une inter­pré­ta­tion de la théo­rie cri­ti­que de Marx, tra­duit de l’anglais par Olivier Galtier et Luc Mercier, éditions Mille et une nuits, 2009

Sloterdijk, Peter : Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la lettre sur l’huma­nisme de Heidegger, tra­duit par Olivier Mannoni, éditions Mille et une nuits, 2000.


[1Marx, Capital, livre III, section V, édition de La Pléiade, tome 2, p. 1191

[2Ibid.

[3Op. cit. p. 1192

[4Ibid.

[5Voir N. Boukharine, L’économie politique du rentier. Critique de l’économie marginaliste. Réédition Syllepse, 2010

[6Voir J.K. Galbraith, La crise économique de 1929, éditions Payot, 1989.

[7Husson, Michel, Les trois dimensions du néo-impérialisme, in revue « Actuel Marx », n°18, 1995

[8Postone, Moishe, Temps, travail et domination sociale. Une interprétation de la théorie critique de Marx, traduit de l’anglais par Olivier Galtier et Luc Mercier, éditions Mille et une nuits, p. 425

[9Op. cit. p. 466

[10Op. cit. p. 461

[11Op. cit. p.561

[12Meadows, Dennis et alii, Les limites de la croissance, 2004, éditions Rue de l’Échiquier, 2012.

[13Entretien avec Hervé Kempf et Stéphane Foucart, 25/05/2012

[14Sloterdijk, Peter, Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la lettre sur l’humanisme de Heidegger, traduit par Olivier Mannoni, éditions Mille et une nuits, 2000

[15Lukacs, Georg, Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste, éditions de Minuit, 1960

[16Voir sur ce point le livre de Remo Bodei, Destini personali. L’età della colonizzazione delle coscienze, Milan, Feltrinelli, 2002

[17Voir La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Gallimard, 1976, un ouvrage qui contient la conférence de Vienne de 1935, La crise de l’humanité européenne et la philosophie