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L’insupportable dérive islamophile de la gauche

par Yvon QUINIOU, le 7 juillet 2016

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Une insupportable complaisance envers l’islam envahit la gauche, y compris communiste, que plusieurs faits attestent. Elle tourne ainsi le dos à l’héritage des Lumières comme à celui de Marx qui voulait libérer l’homme de la religion. C’est là une insupportable démission et de l’intelligence et de l’exigence, morale autant que politique, d’émancipation, qu’il est impératif de dénoncer.

Je me sens une nou­velle fois dans l’obli­ga­tion d’inter­ve­nir sur la ques­tion de l’islam telle que la gauche, dans sa grande majo­rité, tend à la méconnaî­tre ou à la mas­quer en fai­sant « silence » sur elle, comme Jean Birnbaum l’a jus­te­ment indi­qué dans son ouvrage récent, Un silence reli­gieux, ainsi que dans un débat franc avec moi sur France-Culture il y a quel­que temps. Ne pas le faire, ce serait renier d’une manière indi­gne une de mes convic­tions les plus pro­fon­des.

Ce qui m’y a décidé, c’est un évènement que je trouve pro­pre­ment scan­da­leux dont je viens de pren­dre connais­sance : la Jeunesse com­mu­niste de Bobigny a invité les musul­mans de leur ville à fêter la fin du rama­dan avec eux. Entendez bien : fêter la fin du rama­dan dans un cadre com­mu­niste offi­ciel ! C’est un peu comme si à Lourdes, des mili­tant com­mu­nis­tes ou plus lar­ge­ment de gauche invi­tait les pèle­rins à trin­quer avec eux ! Ce qui s’est tra­duit (c’était annoncé pour ven­dredi der­nier) par la mani­fes­ta­tion d’une sym­pa­thie ouverte, publi­que et poli­ti­que, sinon idéo­lo­gi­que (je sou­li­gne), envers une reli­gion rétro­grade, obs­cu­ran­tiste, dog­ma­ti­que, anti-laïque, hai­neuse, machiste, homo­phobe, et hos­tile aux incroyants jusqu’à com­man­der leur meur­tre – autant de traits que je n’ai pas inven­tés, qui sont pré­sents dans sa doc­trine ori­gi­nelle (voir mon livre sur l’islam ainsi que celui d’Onfray, malgré quel­ques propos contes­ta­bles) et aux­quels adhè­rent non tous les musul­mans, de fait, mais tout au moins les dji­ha­dis­tes, en fait et en droit, spé­cia­le­ment dans les pays où cette reli­gion domine. Comment ont donc fait ces jeunes mili­tants com­mu­nis­tes, vou­lant il est vrai lutter contre le racisme anti­mu­sul­man, pour conci­lier leurs prin­ci­pes ins­pi­rés de Marx (cri­ti­que irré­li­gieuse, égalité homme/femme dans ce cas) avec la fré­quen­ta­tion reven­di­quée poli­ti­que­ment (j’y insiste à nou­veau) de ceux qui les nient osten­si­ble­ment ? Au fait, y avait-il des femmes voi­lées, auto­ri­sées donc par leurs maris à y être ? Et si c’était le cas, avait-on cons­cience du côté des res­pon­sa­bles de cette ren­contre, de la signi­fi­ca­tion anti-fémi­nine du voile ? C’est bien un intel­lec­tuel proche du PCF et fon­da­men­ta­le­ment anti-raciste qui pose ces ques­tions !

Elément déclen­cheur de ce billet, cet événement, local il est vrai, m’a fait venir à l’esprit d’autres éléments plus larges et tout aussi scan­da­leux, concer­nant la gauche dans son ensem­ble et à charge contre elle dans ce dos­sier. Je rap­pelle d’abord (j’en ai déjà parlé ici) qu’E. Badinter, fémi­niste et laïque impec­ca­ble autant que cou­ra­geuse, a été atta­quée par l’Observatoire de la laï­cité pré­sidé par J.-L. Bianco pour avoir cri­ti­qué publi­que­ment l’islam sur les points que j’ai dénon­cés, dont le port du voile en visant à la fois son sens machiste et sa valeur de signe reli­gieux osten­ta­toire… au point que trois mem­bres de cet Observatoire ont pro­testé en démis­sion­nant de leurs fonc­tions pour désa­vouer leur pré­si­dent. C’est dire la claire orien­ta­tion de cet orga­nisme en faveur d’une laï­cité molle et mini­male, proche du com­mu­nau­ta­risme, et qui, il faut aussi le savoir, consulte en son sein des cou­rants reli­gieux isla­mi­ques extrê­me­ment dou­teux sans qu’aucun parti poli­ti­que à gauche s’en émeuve, au contraire ! Même une asso­cia­tion comme la Libre Pensée, que je res­pecte habi­tuel­le­ment pour son combat, paci­fi­que et intel­lec­tuel, contre l’alié­na­tion reli­gieuse, s’est crue obli­gée de sou­te­nir la condam­na­tion des propos de Badinter… au nom du droit à la liberté d’expres­sion ! Mais quelle est cette liberté d’expres­sion qu’on reven­di­que et que vaut son droit quand elle consiste à s’en pren­dre à ceux qui se bat­tent contre une reli­gion qui la nie et bafoue les droits de la femme ?

Enfin, un autre fait, massif lui, doit être connu de ceux qui n’ont renoncé ni à l’idéal laïque, ni à sa valeur for­ma­trice, pour l’indi­vidu comme pour le vivre-ensem­ble, à tra­vers l’école et l’éducation à la raison, ni enfin à la mora­lité en poli­ti­que. J’ai appris que dans la ban­lieue pari­sienne à nou­veau (mais cela doit valoir pour bien d’autres ban­lieues ou villes ouvriè­res où vivent des popu­la­tion déshé­ri­tées et immi­grées), on finance à l’aide de l’argent public des asso­cia­tions qui se disent cultu­rel­les alors qu’elles ne sont que le prête-nom pour des asso­cia­tions cultuel­les musul­ma­nes, les­quel­les en pro­fi­tent pour, par exem­ple, cons­truire des mos­quées où des prê­ches extré­mis­tes sont sou­vent pro­fé­rés. Il est vrai que la même chose se pro­duit, sous diver­ses ou d’autres formes, dans la sphère d’influence des autres reli­gions, la catho­li­que en par­ti­cu­lier ; mais un scan­dale ne se jus­ti­fie pas par l’exis­tence d’un autre scan­dale et, sur­tout, il se trouve que c’est l’islam qui est en cause ici du fait de son pro­sé­ly­tisme par­ti­cu­liè­re­ment actif et dan­ge­reux, dans un contexte global lui-même très mena­çant. Un ana­lyste aussi réflé­chi et avisé, mais aussi cri­ti­que, que Marcel Gauchet, dans son excel­lent livre Le mal­heur fran­çais, dénonce cette situa­tion avec beau­coup de luci­dité. Car ce qui est en ques­tion ici, plus lar­ge­ment, c’est une pra­ti­que clien­té­liste de la poli­ti­que qui affecte tous les partis, par­ti­cu­liè­re­ment à gauche dans ce cas, et qui est pro­pre­ment immo­rale : s’accor­der les suf­fra­ges des musul­mans dont on sait qu’ils votent majo­ri­tai­re­ment à gauche, pré­ci­sé­ment. N’a-t-on pas vu, sur un plan dif­fé­rent, le NPA faire figu­rer une musul­mane voilée sur une liste électorale au mépris de tout prin­cipe laïque ? Il est vrai que l’on peut ajou­ter à cette moti­va­tion très peu digne, celle, plus hono­ra­ble, de pré­ser­ver, à un cer­tain niveau tout au moins, la paix sociale et on l’a vu plus haut chez des mili­tants com­mu­nis­tes, celle de lutter contre un racisme anti­mu­sul­man lui aussi mena­çant. Mais tout cela se fait en bafouant les valeurs d’impar­tia­lité et de liberté cons­ti­tu­ti­ves de la République et dont on se réclame en façade. Il y a là une véri­ta­ble régres­sion de la poli­ti­que dont Gauchet signale jus­te­ment qu’elle contri­bue à son dis­cré­dit massif dans la popu­la­tion. C’est ainsi qu’on fait aussi le lit de l’extrême droite, sans le vou­loir bien entendu ! Mais la naï­veté ou le cynisme, au choix, ne cons­ti­tuent pas des excu­ses.

Concluons : rien ne sau­rait jus­ti­fier de pareilles formes de com­plai­sance à l’égard de l’islam quant on se situe, au mini­mum, dans le camp du pro­grès et encore plus quand on est animé par un objec­tif d’émancipation humaine uni­ver­selle, qui impli­que qu’on lutte contre tout ce qui aliène l’homme, reli­gions com­pri­ses. Et il convient de le dire et de le redire, malgré beau­coup de médias qui refu­sent de dif­fu­ser ce mes­sage et contre la mode idéo­lo­gi­que qui per­ver­tit l’intel­li­gence d’une cer­taine gauche néo-marxiste : l’islam contient un poten­tiel tota­li­taire qui peut à tout moment s’actua­li­ser (et c’est le cas dans les pays musul­mans). Comme les autres reli­gions me dira-t-on, ce qui est vrai. Sauf qu’il est pré­sent à un degré offi­ciel extrême dans son texte fon­da­teur, le Coran. Et sauf aussi que les deux autres reli­gions du Livre ont dépassé, contrain­tes et for­cées par l’his­toire (et non spon­ta­né­ment), leur Moyen-Age où la vio­lence était à la fois pro­fes­sée (voir le Deutéronome dans la Bible) et pra­ti­quée (voir les guer­res de reli­gion aussi vio­len­tes et bar­ba­res que l’isla­misme radi­cal actuel), alors que l’islam en est resté à son Moyen-Age, spé­cia­le­ment dans les régi­mes où il jus­ti­fie ou incarne direc­te­ment un pou­voir ter­ri­ble­ment oppres­sif, sinon tyran­ni­que, tant il est vrai que cette reli­gion est d’emblée poli­ti­que.

Il est donc impé­ra­tif de réagir idéo­lo­gi­que­ment (en dehors de toutes les autres actions socio-poli­ti­ques qui ne per­dent en rien leur urgence propre) et de refu­ser toute isla­mo­phi­lie aveu­gle, incons­ciente, naïve, mys­ti­fi­ca­trice et auto-mys­ti­fi­ca­trice. Comme il est indis­pen­sa­ble de rester fidèle, au-delà de celui des Lumières, à l’héri­tage marxien pour qui « la cri­ti­que de la reli­gion est la condi­tion pré­li­mi­naire de toute cri­ti­que » : pour pou­voir cri­ti­quer la terre afin de l’amé­lio­rer, il faut com­men­cer par dis­si­per intel­lec­tuel­le­ment les illu­sions reli­gieu­ses qui en voi­lent les atro­ci­tés, voire en com­met­tent d’autres qui leur sont spé­ci­fi­ques. Ce n’est pas là une haine dépas­sée et pré-marxiste de la reli­gion comme le sou­tient Pierre Tévianan dans un pam­phlet spé­cieux et peu subtil inti­tulé La haine de la reli­gion, ali­men­tant ainsi une vision com­pas­sion­nelle des peu­ples oppri­més (ce qu’ils sont, effec­ti­ve­ment) qui se croit auto­ri­sée à les excu­ser de leurs croyan­ces délé­tè­res et alié­nan­tes sous pré­texte qu’ils sont oppri­més. C’est au contraire assu­mer à nou­veau un devoir de cri­ti­que intel­lec­tuelle de toutes les formes d’inhu­ma­nité liées au phé­no­mène reli­gieux, dans des condi­tions iné­di­tes mais per­sis­tan­tes, même si cela vous expose à des réac­tions hos­ti­les mal­hon­nê­tes et inat­ten­dues de la part de vos amis poli­ti­ques – j’en sais hélas quel­que chose ! L’islam est donc lui aussi « un opium du peuple » qui l’enfonce dans sa « détresse réelle » en la lui fai­sant oublier et il n’y a rien en lui qui soit por­teur d’un quel­conque fac­teur d’émancipation ! Refuser de s’enga­ger dans cette tâche de cri­ti­que que je per­siste à qua­li­fier de morale, c’est se faire le com­plice d’une nou­velle « tra­hi­son des clercs (comme disait Benda), d’un nouvel abais­se­ment de la raison dont la gauche, y com­pris la gauche anti-capi­ta­liste, nous offre l’affli­geant et déses­pé­rant spec­ta­cle. Je ne veux pas en être !