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De Paris à Alger, les peuples en mouvement…

…Contre Bouteflika et Macron, pour la souveraineté, la justice sociale, la République tout simplement.

par Jacques COTTA, le 16 mars 2019

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Depuis le 16 février ont éclaté en Algérie des mani­fes­ta­tions d’une ampleur iné­dite depuis des décen­nies contre un cin­quième mandat brigué par le can­di­dat-Président Bouteflika.

Dans le Figaro du 1er mars 2019, l’écrivain algé­rien Boualem Sansal affirme : « De telles manifs dans toutes les villes du pays et jusque dans la capi­tale, pas loin d’El Mouradia (le quar­tier du palais pré­si­den­tiel), des Tagarins (le quar­tier du minis­tère de la Défense), d’Alger-centre (le quar­tier du palais du gou­ver­ne­ment), est une insup­por­ta­ble humi­lia­tion pour le pré­si­dent, ses frères, son armée, sa police, ses dépu­tés, ses séna­teurs, ses oli­gar­ques, ses fonc­tion­nai­res, ses mili­ces d’appoint, bref la « famille révo­lu­tion­naire » (c’est le nom qu’ils se don­nent), à qui jamais per­sonne n’a manqué de res­pect sans le payer de sa vie. Leur silence a un air de veillée d’armes qui n’augure rien de bon. »

Il serait bien sûr hasar­deux de tirer un trait d’égalité entre la situa­tion algé­rienne et la situa­tion qui dans l’hexa­gone voit depuis plus de trois mois des cen­tai­nes de mil­liers de Gilets jaunes des­cen­dre dans la rue au cri de « Macron démis­sion ». Pourtant, il suf­fi­rait de rem­pla­cer dans le pas­sage ci dessus quel­ques lieux géo­gra­phi­ques par d’autres -El Mouradia par Bd Saint-Honoré, quar­tier pré­si­den­tiel par quar­tier de l’Elysée, ou encore Alger-centre par place de la Concorde- pour chan­ger de capi­tale sans grand risque de se trom­per.

Evidemment, Macron n’est pas Bouteflika « tout juste sorti du formol » pour l’occa­sion pré­si­den­tielle. Leurs âges ne sont pas com­pa­ra­bles, ni leur expé­rience, ni leur his­toire. Le peuple algé­rien est dominé par une jeu­nesse dyna­mi­que et mas­sive, très lar­ge­ment enga­gée dans les mobi­li­sa­tions, ce qui n’est pas le cas dans l’hexa­gone.

Et pour­tant, l’Algérie et la France sont-elles sur le fond de ce qu’expri­ment leur peuple res­pec­tif si éloignées l’une de l’autre ? Les moti­va­tions des algé­riens et des fran­çais sont-elles si dif­fé­ren­tes les unes des autres ? Et s’il s’agis­sait tout sim­ple­ment des deux côtés de la Méditerranée pour des peu­ples à l’his­toire mêlée de réaf­fir­mer l’atta­che­ment à leur répu­bli­que et aux valeurs que leur gou­ver­ne­ment res­pec­tif bafoue, détruit.

République et démocratie

La répu­bli­que n’a de sens que dans le res­pect de la démo­cra­tie, de l’infor­ma­tion libre et plu­ra­liste. La démo­cra­tie, c’est d’abord le droit de s’expri­mer, d’émettre des opi­nions contrai­res et de débat­tre. Si en Algérie ce droit a été très sévè­re­ment réprimé, la ten­dance actuelle -ce qui ne signi­fie pas que les choses sont posi­ti­ve­ment réglées- est à une libé­ra­tion inha­bi­tuelle de la parole. On assiste par contre en France à un mou­ve­ment contraire. Des gardes à vue de 24h sont décré­tées pour simple réflexion faite sur un rond point à un poli­cier en fac­tion. Il s’agit d’inti­mi­der et de res­trein­dre la parole, point de départ de toute résis­tance et oppo­si­tion.

Le fonc­tion­ne­ment des médias est aussi un révé­la­teur de l’état dans lequel se trouve la démo­cra­tie dans un pays. Jusqu’au 1er mars 2019, la télé­vi­sion et la radio publi­que algé­rien­nes ont fait tota­le­ment abs­trac­tion des mani­fes­ta­tions, tandis que les « chai­nes » pri­vées liées au pou­voir ont fourni un ser­vice mini­mum. En France le trai­te­ment réservé aux Gilets jaunes a été contra­dic­toire, mais pour l’ensem­ble les médias ont relayé sans recul les mani­pu­la­tions les plus gros­siè­res, vio­len­ces orga­ni­sées, cas­seurs sur com­mande ou anti­sé­mi­tisme télé­guidé pour dis­cré­di­ter un mou­ve­ment approuvé et sou­tenu par plus de 70% de la popu­la­tion.

République et sécurité

L’ordre et la sécu­rité sont des exi­gen­ces répu­bli­cai­nes pour tout citoyen qui aspire à vivre tran­quille­ment, sans vio­lence. Ainsi, la condam­na­tion des « cas­seurs » qui ne ser­vent qu’à déna­tu­rer le mou­ve­ment social en France est una­nime. Mais que dire dans ce cadre de l’action poli­cière et des ordres donnés par la hié­rar­chie jusqu’au plus haut niveau, minis­tère de l’inté­rieur et pré­si­dence ? Monsieur Castaner, minis­tre de l’inté­rieur, chif­frait à 300 le nombre de cas­seurs. Il y a eu plus de 10 000 arres­ta­tions de Gilets jaunes, plu­sieurs cen­tai­nes de bles­sés graves, énucléés ou ampu­tés. Les pro­tes­ta­tions et mises en garde du « défen­seur des droits » Jacques Toubon pro­vo­quent dans l’exé­cu­tif des réac­tions d’une rare viru­lence. La jus­tice est de son côté ins­tru­men­ta­li­sée avec des consi­gnes très clai­res don­nées aux pro­cu­reurs pour les encou­ra­ger à des mesu­res d’excep­tion contre les mani­fes­tants revê­tus du gilet. La loi anti cas­seurs est une loi anti mani­fes­ta­tion, anti ras­sem­ble­ment, anti reven­di­ca­tions.

En Algérie, les mani­fes­ta­tions actuel­les sont excep­tion­nel­les non seu­le­ment pour leur ampleur, mais pour leur simple exis­tence. Il y a quel­ques mois seu­le­ment des méde­cins algé­riens ont été vio­lem­ment répri­més dans plu­sieurs villes du pays. Et si on remonte plus loin, en 2001 par exem­ple, on se rap­pelle le car­nage réa­lisé par la gen­dar­me­rie en Kabylie avec plus de cent morts. Des deux côtés de la médi­ter­ra­née, c’est un mou­ve­ment anti répu­bli­cain de même nature, à des ryth­mes et des degrés dif­fé­rents, qui est amorcé.

République et Oligarchie

L’Algérie est célè­bre entre autre pour le régime de faveur fait aux pro­ches du pou­voir dont la fonc­tion prin­ci­pale est l’entre­tien des réseaux qui per­met­tent à la clique « Bouteflika » de gou­ver­ner. C’est dans l’his­toire de l’Algérie et du FLN qu’il faut en cher­cher les res­sorts. C’est pour­quoi les lois ne sont pas les mêmes pour tous, condi­tion pour­tant indis­pen­sa­ble à la défi­ni­tion du cadre répu­bli­cain dans lequel nor­ma­le­ment nul n’est au dessus de la loi, qu’on soit puis­sant ou misé­ra­ble. L’Algérie se dis­tin­gue donc dans ce domaine aussi. Et la France ? Il suffit d’évoquer le sort réservé aux GJ et de le com­pa­rer aux amis du pou­voir, dépu­tés, minis­tres ou le chou­chou du Président, Alexandre Benalla, pour n’avoir pas besoin d’épiloguer.

Le régime algé­rien, comme le véné­zué­lien, a vécu gras­se­ment en enri­chis­sant ses affi­dés grâce aux reve­nus pétro­liers ou gaziers, au détri­ment du déve­lop­pe­ment d’une indus­trie ou d’une agri­culture qui auraient béné­fi­cié à l’ensem­ble de la société algé­rienne. Comme au Vénézuela, c’est l’armée autour du chef suprême qui a occupé la proxi­mité du pou­voir et qui en a tiré les avan­ta­ges. L’oli­gar­chie y porte l’uni­forme. En France, elle est en civile. Le « Président des riches » soigne les puis­san­ces finan­ciè­res qui l’ont porté au pou­voir. La pri­va­ti­sa­tion des aéro­ports de Paris vient illus­trer le propos. Nul n’est capa­ble, y com­pris dans les hautes sphè­res, d’appor­ter une expli­ca­tion cohé­rente à une telle entre­prise. Officiellement, le pro­duit de la vente devrait être placé sur les mar­chés finan­ciers pour rap­por­ter, selon Bercy, 200 mil­lions par an. Mais ADP dans les mains de l’état rap­porte plus. Pourquoi donc s’en défaire ? Pour rendre ser­vice ? et à qui ?

République et justice sociale

La liqui­da­tion du bien commun au compte d’inté­rêts par­ti­cu­liers est contra­dic­toire avec les prin­ci­pes qui fon­dent la République. La République est en effet le cadre dans lequel doit pré­va­loir l’inté­rêt géné­ral, le bien de la col­lec­ti­vité. Elle est contra­dic­toire avec la poli­ti­que qui brade au privé pour quel­ques inté­rêts par­ti­cu­liers au détri­ment de l’inté­rêt géné­ral. Voilà pour­quoi en Algérie comme en France la dénon­cia­tion de la cor­rup­tion est une des préoc­cu­pa­tions des mani­fes­tants.

Des deux côtés de la médi­ter­ra­née, la ques­tion sociale cons­ti­tue le moteur des mobi­li­sa­tions. En France, aveu­gle est celui qui ne voit que les Gilets jaunes, par­fois de façon incons­ciente, s’ins­cri­vent dans la résis­tance et le refus larvé des poli­ti­ques de des­truc­tion des droits sociaux enga­gées hier par Hollande et Sarkozy et pous­sées à leur paroxysme par Macron qui décide de cham­bou­ler et de réduire le droit au tra­vail, la pro­tec­tion sociale, les retrai­tes, les ser­vi­ces publics, et autres sujets qui s’ins­cri­vent dans les fon­de­ments mêmes de la répu­bli­que tels qu’ils avaient été posés en 1946 et dans la cons­ti­tu­tion de 1956. En Algérie, les ques­tions sont de même nature. Selon la « Carnegie Endowment for inter­na­tio­nal peace », pré­si­dée par l’ancien agent amé­ri­cain du Service exté­rieur William Burns, ce que le gou­ver­ne­ment algé­rien craint le plus en 2019, c’est « la montée des contes­ta­tions socia­les qui étaient appa­rues en 2018, en réac­tion à l’inca­pa­cité du gou­ver­ne­ment à assu­rer des ser­vi­ces de base tels que l’eau pota­ble, l’assai­nis­se­ment et les soins dans les établissements publics, sachant que l’Algérie est obli­gée d’impor­ter ses besoins de l’étranger pour une valeur de 60 mil­liards de dol­lars par an alors que ses reve­nus ne ces­sent de dimi­nuer depuis 2104 pour attein­dre actuel­le­ment quel­que 33 mil­liards de dol­lars ». Les causes réel­les de la contes­ta­tion cris­tal­li­sée sur la volonté de redon­ner un 5ème mandat à la « momie Bouteflika » sont à cher­cher dans les don­nées économiques d’un pays livré à un libé­ra­lisme au bilan catas­tro­phi­que, d’un pays dont les res­sour­ces ont beau­coup baissé, d’un pays qui connait pré­va­ri­ca­tion, pillage, anéan­tis­se­ment des prin­ci­pes répu­bli­cains aux­quels aspire le peuple algé­rien.

République et puissance populaire

En France comme en Algérie, tout le monde a été en réa­lité pris au dépourvu par l’ampleur des mobi­li­sa­tions, l’intel­li­gence d’un mou­ve­ment qui a déjoué jusque là toutes les manoeu­vres des­ti­nées à le déna­tu­rer, à le casser. Bachir Dahak, Juriste et mili­tant asso­cia­tif, admi­nis­tra­teur de l’asso­cia­tion « Coup de Soleil », rap­pelle :

« cer­tains anciens mili­tants qui avaient perdu espoir d’une telle mobi­li­sa­tion, ont parlé de mira­cle et ils ne sont pas loin de la vérité. La qua­lité des slo­gans, la grande diver­sité sociale des mani­fes­tants et leur cou­rage face aux forces de l’ordre tout ça a fait penser cer­tains obser­va­teurs à d’autres mani­fes­ta­tions his­to­ri­ques, celles de l’indé­pen­dance évidemment mais aussi celles du 11 Décembre 1960 à Alger et aussi celles de 1990 et 1992. Elles rap­pel­lent également la mani­fes­ta­tion paci­fi­que des ouvriers algé­riens à Paris le 17 octo­bre 1961 ».

L’Algérie n’est déci­dé­ment pas très éloignée de la France… Il pour­suit :

« Il ne faut pas oublier que depuis deux ou trois ans les mots de la révolte étaient scan­dés dans beau­coup de stades de foot­ball et ce sont les paro­les très poli­ti­sées des stades qui ont été beau­coup repri­ses dans les mar­ches de ces der­niers jours. Le rôle des jeunes issus des quar­tiers popu­lai­res a été déter­mi­nant. Un jour­na­liste spor­tif qui connait très bien le monde du foot­ball m’avait dit fin 2016 que le jour où les chan­sons des stades seront repri­ses par la rue, ce sera le début d’une révo­lu­tion ».

République et souveraineté

Les gran­des puis­san­ces obser­vent les mou­ve­ments sociaux qui se dérou­lent en Algérie et en France. Tous expri­ment des préoc­cu­pa­tions qui se rejoi­gnent dans le souci d’un « retour à l’ordre ». L’union euro­péenne, mais également les Etats-Unis, y vont de leurs « conseils éclairés ». La sou­ve­rai­neté popu­laire n’est assu­rée ni d’un côté ni de l’autre, puis­que les ingé­ren­ces sont légion et que les par­le­ments sont réduits à des par­le­ments crou­pions qui votent d’une seule main sys­té­ma­ti­que­ment ce que le gou­ver­ne­ment a décidé de faire voter. Au palais Bourbon, les dépu­tés ont pour tâche prin­ci­pale la trans­po­si­tion des lois euro­péen­nes prises à l’insu du peuple fran­çais. Il en va de la liberté du peuple. Comment en effet un peuple peut-il être libre hors d’une répu­bli­que libre qui ne reconnait pas la volonté du peuple comme seul pou­voir sou­ve­rain. La « sou­ve­rai­neté euro­péenne » mise en avant par Macron en lieu et place de la sou­ve­rai­neté natio­nale est un pro­gramme de liqui­da­tion de la Nation, de ses prin­ci­pes, de la République libre et sou­ve­raine.

La sou­ve­rai­neté natio­nale, tel est l’enjeu. Le peuple algé­rien n’est pas dupe. Sur une pan­carte en plein coeur d’Alger, on peut lire :

« Macron, si tu sou­tiens ce régime, nous sou­te­nons les gilets jaunes par soli­da­rité inter­na­tio­nale ».

Message reçu 5 sur 5.

« Je salue la dignité avec laquelle la popu­la­tion, en par­ti­cu­lier la jeu­nesse algé­rienne, a su expri­mer ses espoirs, sa volonté de chan­ge­ment, ainsi que le pro­fes­sion­na­lisme des forces de sécu­rité » a déclaré Macron avant de pour­sui­vre, « je salue la déci­sion du pré­si­dent Bouteflika qui signe une nou­velle page » dans l’his­toire de l’Algérie, juste après l’annonce du pré­si­dent algé­rien de renon­cer à bri­guer un 5ème mandat.

Outre que les ruses sont tou­jours en cours en Algérie comme en France -A Alger avec l’ajour­ne­ment d’un pro­ces­sus électoral, à Paris avec le soit disant « Grand débat » pour noyer le pois­son- le pré­si­dent fran­çais ne craint ni le porte-à-faux, ni le ridi­cule. Car il pour­rait s’adres­ser les féli­ci­ta­tions qu’il des­tine à l’autre bord de la Méditerranée en met­tant en pra­ti­que ce qu’il reconnait chez son alter ego algé­rien, la reconnais­sance de la volonté popu­laire expri­mée par la déci­sion de se reti­rer…