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Défendre la république

par Denis COLLIN, le 13 mars 2019

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Le mot « répu­bli­que » est lar­ge­ment gal­vaudé. Se disent « répu­bli­cains » tant de poli­ti­ciens qui chaque jour fou­lent aux pieds les prin­ci­pes répu­bli­cains qu’il pour­rait sem­bler pres­que néces­saire d’aban­don­ner ce nom glo­rieux. Essayons cepen­dant d’en rap­pe­ler la signi­fi­ca­tion et de d’en tirer les conclu­sions.
La répu­bli­que est d’abord la chose publi­que, selon son nom latin. Chose publi­que, cela veut dire que tous les indi­vi­dus qui vivent dans une répu­bli­que par­ta­gent quel­que chose qui est au-delà des choses pri­vées, au-delà de la pro­priété indi­vi­duelle, au-delà des inté­rêts par­ti­cu­liers de chacun et ce bien commun est pour qui se dit citoyen le bien suprême – quel­les que soient par ailleurs les idées que chacun, comme homme, puisse se faire au sujet des fins ulti­mes. Au moment où tous les biens appar­te­nant à la nation sont bradés les uns après les autres aux inté­rêts privés et notam­ment aux inté­rêts privés des amis du pou­voir, on peut se deman­der quelle idée de la répu­bli­que et du bien commun peu­vent bien se faire ceux qui ont la charge de gou­ver­ner. À moins qu’ils n’iden­ti­fient leur bien propre et sin­gu­lier au bien commun et qu’ils ne pen­sent que la force com­mune doit être mise à leur ser­vice. Une telle concep­tion a un vieux nom : tyran­nie, c’est-à-dire l’exact anti­no­mie de la répu­bli­que.

La répu­bli­que, c’est aussi le gou­ver­ne­ment des lois. En der­nier ana­lyse, en effet la répu­bli­que est un « empire de lois et non un empire d’hommes » pour repren­dre la for­mule du grand répu­bli­cain anglais James Harrington. Gouvernement des lois, cela veut dire que per­sonne n’est au-dessus de la loi et que la loi est la même pour tous, puis­sants et misé­ra­bles. Quand la jus­tice est aux ordres et pour­suit impi­toya­ble­ment les plus fai­bles qui s’oppo­sent aux gou­ver­nants et pro­tège les forts y com­pris dans leurs plus basses œuvres, il est clair que nous sommes plus gou­ver­nés par un gou­ver­ne­ment répu­bli­cain mais au contraire par une clique qui bafoue les lois et pié­tine la répu­bli­que.

La répu­bli­que n’est pas une forme par­ti­cu­lière de gou­ver­ne­ment mais toute cons­ti­tu­tion poli­ti­que qui garan­tit à la fois la sépa­ra­tion des pou­voirs et fait du peuple ou de ses repré­sen­tants le pou­voir suprême. Or, dans la France d’aujourd’hui ni l’une ni l’autre de ces clau­ses n’est res­pec­tée. La sépa­ra­tion des pou­voirs n’existe pas puis­que le Parlement n’est pas sou­ve­rain mais est réduit au rôle d’un Parlement crou­pion qui vote à la chaîne que le gou­ver­ne­ment a décidé de faire voter. Quant à la jus­tice, elle est sou­mise aux capri­ces d’une orga­ni­sa­tion hié­rar­chi­que qui dépend du gou­ver­ne­ment et du pré­si­dent. Il n’y a qu’un pou­voir qui ne soit soumis à aucun contrôle, le pou­voir du pré­si­dent, et nous avons appris du Premier minis­tre, de la Garde des Sceaux et de quel­ques autres per­son­na­ges de moin­dre enver­gure que la sépa­ra­tion des pou­voirs signi­fiait seu­le­ment que per­sonne ne peut enquê­ter ni mettre en cause le pou­voir du pré­si­dent ni l’orga­ni­sa­tion de la pré­si­dence qui est ainsi non plus le pou­voir exé­cu­tif mais le pou­voir suprême intou­cha­ble.

La répu­bli­que, telle que la défi­nit toute la tra­di­tion répu­bli­ca­niste, est un régime de liberté qui doit pro­té­ger les citoyens contre toute forme de domi­na­tion, y com­pris contre la domi­na­tion de la majo­rité. Cela signi­fie que les lois ne sont pas des règles du jeu arbi­trai­res, mais doi­vent au contraire assu­rer la pro­tec­tion des droits de chacun et la sûreté des pers­pec­ti­ves de vie. Politiquement, cela signi­fie que toute frac­tion du peuple qui se sent mal­trai­tée par le gou­ver­ne­ment légal pos­sède un droit cons­ti­tu­tion­nel de contes­ta­tion du pou­voir, droit qui s’exerce même contre les votes du par­le­ment et contre la majo­rité issue du der­nier scru­tin. Faute de quoi nous serions dans ce que Tocqueville avait nommé « tyran­nie de la majo­rité ». Quand, de sur­croit, la majo­rité n’est en fait majo­rité qu’en raison d’un sys­tème de suf­frage inique qui inter­dit l’expres­sion de la diver­sité de l’opi­nion des citoyens, nous sommes même dans le cadre d’une tyran­nie de la plus grosse mino­rité du moment.

C’est aussi socia­le­ment que les citoyens doi­vent être pro­té­gés. Fort judi­cieu­se­ment, la cons­ti­tu­tion de la 1946 avait, en préam­bule, adopté une décla­ra­tion com­plé­men­taire des droits qui inclut tous les droits sociaux dans la cons­ti­tu­tion. La vaste entre­prise de démo­li­tion des droits sociaux enga­gée depuis plu­sieurs années et accé­lé­rée par le gou­ver­ne­ment aujourd’hui cons­ti­tue direc­te­ment une des­truc­tion de fon­de­ments même de la répu­bli­que, tels qu’ils avaient été posés en 1946 et repris dans la cons­ti­tu­tion de 1956. Au moins une dizaine d’arti­cles de ce préam­bule sont allé­gre­ment violés par les gou­ver­nants actuels sans que cela n’émeuve les poli­ti­ciens, à com­men­cer par ceux d’un conseil cons­ti­tu­tion­nel dont la poli­ti­sa­tion, la par­tia­lité et la sen­si­bi­lité aux lob­bies n’est plus un secret pour per­sonne.

Enfin, les citoyens ne peu­vent être libres que dans une répu­bli­que libre, c’est-à-dire une répu­bli­que qui ne reconnaît aucun autre pou­voir sou­ve­rain de la volonté du peuple. La sou­mis­sion de notre nation à la loi de l’Union euro­péenne, la créa­tion de la « sou­ve­rai­neté euro­péenne, cette chose bizarre que l’actuel pré­si­dent ne cesse d’invo­quer, cons­ti­tuent autant de liens d’assu­jet­tis­se­ment de la répu­bli­que à une puis­sance qui n’est pas sans rap­pe­ler le Saint Empire Romain ger­ma­ni­que.

On le voit donc, être répu­bli­cain, c’est défen­dre une répu­bli­que sou­ve­raine, laïque, démo­cra­ti­que et sociale, pour repren­dre les termes mêmes de l’arti­cle pre­mier de la cons­ti­tu­tion en vigueur. Fédérer les forces qui par­ta­gent cet objec­tif, il n’y a rien de plus urgent.