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La prétendue islamophobie et la fonction politique des organisations islamiques

par Denis COLLIN, le 12 juillet 2016

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La dénon­cia­tion de l’isla­mo­pho­bie est deve­nue un lieu commun de toute une partie de la gauche et de la gauche radi­cale qui vient ainsi appor­ter son sou­tien au CCIF (comité contre l’isla­mo­pho­bie en France), cache-sexe de l’UOIF (l’union des orga­ni­sa­tions isla­mi­ques de France), elle-même très proche – pour ne pas dire plus – des « Frères musul­mans », vieille orga­ni­sa­tion réac­tion­naire patron­née de longue date par la diplo­ma­tie des USA. Le thème de la dénon­cia­tion de l’isla­mo­pho­bie a été mis en cir­cu­la­tion à partir de la prise du pou­voir par les aya­tol­lahs en Iran : toute cri­ti­que de cette variété d’islam par­ti­cu­liè­re­ment rétro­grade et obs­cu­ran­tiste pra­ti­quée par la contre-révo­lu­tion clé­ri­cale ira­nienne était dénon­cée comme « isla­mo­phobe » et l’isla­mo­pho­bie assi­mi­lée à une variante du racisme. Partie des États isla­mis­tes les plus réac­tion­nai­res (Iran, Arabie Saoudite, Qatar) la « lutte contre l’isla­mo­pho­bie » fait partie inté­grante de la stra­té­gie poli­ti­que de conquête du pou­voir des diver­ses ten­dan­ces de l’islam poli­ti­que, une stra­té­gie qui sup­pose l’exten­sion du gou­ver­ne­ment des corps et des esprits dans les popu­la­tions musul­ma­nes de l’immi­gra­tion dans les pays « démo­cra­ti­ques » (avec toutes les réser­ves qu’on y peut mettre). La lutte contre l’isla­mo­pho­bie a curieu­se­ment ren­contré le sou­tien de toute une partie de la gauche, jadis laïque et favo­ra­ble à l’émancipation des femmes. On y retrouve, par exem­ple, Philippe Marlière, éminent pen­seur de la « gauche de gauche » et pro­fes­seur à Londres ; Edwy Plenel, ancien direc­teur du Monde, fon­da­teur de Mediapart et pro­mo­teur de Tariq Ramadan, agent d’influence des frères musul­mans ; une large frac­tion des Verts (dont la séna­trice Benbassa) ; une bonne partie du NPA et plu­sieurs orga­ni­sa­tions du PCF, sans oublier le clien­té­lisme des élus PS ou LR. Pour tous ces gens, cri­ti­quer les entre­pri­ses isla­mi­ques de contrôle des popu­la­tions immi­grées, c’est être ennemi des musul­mans, c’est bafouer la liberté reli­gieuse et se faire le com­plice des racis­tes.

Voyons un peu ce qu’il en est réel­le­ment. Pour com­men­cer on devrait sépa­rer clai­re­ment les musul­mans des orga­ni­sa­tions isla­mi­ques. Dans la popu­la­tion fran­çaise, comme ailleurs, il y a un cer­tain nombre de musul­mans, de natio­na­lité fran­çaise ou non, comme il y a des catho­li­ques, des ortho­doxes, des pro­tes­tants, de boud­dhis­tes, et ainsi de suite, sans oublier ceux, majo­ri­tai­res en notre pays qui ne croient ni à Dieu ni au diable et se conten­tent de leur vie ter­res­tre. Tous ces indi­vi­dus sont égaux devant la loi qui du reste se contre­fi­che de leurs appar­te­nan­ces reli­gieu­ses. Qu’est-ce donc qu’un musul­man ? Quelqu’un qui croit en tota­lité ou en partie ce que dit le Coran et en tire éventuellement quel­ques pré­cep­tes concer­nant sa propre vie. La grande majo­rité des musul­mans dans notre pays s’en tient ainsi à cette reli­gion qui se pra­ti­que dans un cadre privé, fami­lial sou­vent, et n’a aucune envie de s’impo­ser et d’impo­ser aux autres des règles de vie remon­tant au VIIe siècle de notre ère ! Il y a ainsi un islam popu­laire, bon enfant et qui ne pose aucun pro­blème à qui­conque.

Il y a une autre réa­lité assez dif­fé­rente qui est celle de la reli­gion isla­mi­que telle qu’est orga­ni­sée dans ses diver­ses com­po­san­tes et orga­ni­sa­tions reli­gieu­ses ou poli­ti­ques. Cette vaste mou­vance, qui est loin de former une unité puis­que, entre fac­tions, on peut se mas­sa­crer joyeu­se­ment, a une his­toire. Il ne s’agit abso­lu­ment pas de l’héri­tage de « l’islam des ori­gi­nes » ni de celui de la « Porte Sublime » mais de mou­ve­ments qui se sont déve­lop­pés entre le XVIIIe siècle et le XXe siècle, des mou­ve­ments qui sont reli­gieux – le sala­fisme prône le retour à l’islam du VIIe siècle – et poli­ti­ques à la fois. Ainsi, le wah­ha­bisme est à l’ori­gine de la conquête de l’Arabie par le clan Saoud. Les cou­rants fon­da­men­ta­lis­tes se cons­ti­tuent en réac­tion contre les ten­dan­ces démo­cra­ti­ques et moder­ni­sa­tri­ces qui se mani­fes­tent dans l’empire otto­man au cours du XIXe siècle et elles sont habi­le­ment encou­ra­gées (par tous les moyens) par les puis­san­ces occi­den­ta­les, prin­ci­pa­le­ment par la Grande Bretagne qui pas­sera le relais aux États-Unis. Il est inu­tile de repren­dre toute l’his­toire des rap­ports entre l’impé­ria­lisme et les mou­ve­ments isla­mis­tes fon­da­men­ta­lis­tes. L’accord his­to­ri­que entre Roosevelt et la dynas­tie Saoud signé sur le croi­seur Quincy en 1945 va scel­ler l’alliance his­to­ri­que de l’impé­ria­lisme US et de l’islam fon­da­men­ta­liste. Cet accord fonc­tion­nera à plein régime dans lutte contre les mou­ve­ments laï­ques en Égypte, en Irak, en Syrie, en Iran, et c’est cet accord qui conduit à l’opé­ra­tion « tali­bans », une « joint ven­ture » entre les USA et une des plus puis­san­tes famil­les saou­dien­nes sou­te­nue par la monar­chie et dont le plus beau fleu­ron sera Al Qaïda, opé­ra­tion qui conduira à la liqui­da­tion de l’influence sovié­ti­que en Afghanistan, mais aussi au 11 sep­tem­bre 2001. Ce sont encore les USA et l’Arabie Saoudite qui encou­ra­gent et finan­cent le FIS algé­rien, res­pon­sa­ble de la san­glante guerre civile des années 90. Et on pour­rait encore donner de nom­breux autres exem­ples. L’isla­misme est partie inté­grante du jeu des impé­ria­lis­mes à l’échelle mon­diale.

L’islam fon­da­men­ta­liste est varié. Les par­ti­sans de Khomeiny vont s’oppo­ser aux États-Unis et devoir affron­ter l’armée de Saddam Hussein sou­te­nue par la coa­li­tion occi­den­tale. Mais sur le plan social, l’isla­misme chiite n’est pas moins réac­tion­naire que l’isla­misme wah­ha­bite. Khomeiny et ses pas­da­rans (les gar­diens de la révo­lu­tion isla­mi­que) ne réus­si­ront à s’impo­ser qu’après avoir écrasé les reven­di­ca­tions socia­les des tra­vailleurs, les mou­ve­ments d’émancipation des femmes ira­nien­nes et toutes les formes de mou­ve­ments démo­cra­ti­ques et notam­ment les mou­ve­ments des popu­la­tions arabes d’Iran. On peut citer aussi cette variante de l’isla­misme qu’est l’AKP de Erdogan, long­temps pré­senté par les médias euro­péens comme l’équivalent musul­man de la démo­cra­tie chré­tienne. On sait sur quelle ligne est engagé aujourd’hui le « sultan » d’Istanbul.

Qu’est-ce qui est commun à tous ces cou­rants, au-delà de leurs dif­fé­ren­ces ? Tout d’abord tous se récla­ment d’une lec­ture plus ou moins lit­té­rale du Coran et font de la sou­mis­sion des femmes une ques­tion cen­trale de leur pro­pa­gande – c’est aussi une thé­ma­ti­que que l’on retrouve, par exem­ple, dans les dis­cours du pré­si­dent turc. En second lieu, ils s’appuient tous sur cer­tai­nes frac­tions du grand capi­tal – pétro­lier sou­vent, si on songe au rôle de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Du point de vue de l’ana­lyse de classe, ce sont des partis bour­geois (l’AKP est le parti des entre­pre­neurs), mais des partis bour­geois tous hos­ti­les, à des degrés divers il est vrai, à la démo­cra­tie et à ses consé­quen­ces en matière de liber­tés indi­vi­duel­les. Enfin, ils pré­sen­tent cer­tains des carac­tè­res des orga­ni­sa­tions tota­li­tai­res : ils enca­drent les popu­la­tions par une pro­pa­gande qui dis­pose de moyens impor­tants – l’argent du pétrole a joué un grand rôle – et par un véri­ta­ble gou­ver­ne­ment des corps et des esprits. Un adhé­rent de la CDU ou du PS mange comme il veut, s’habille comme il veut et se pro­mène là où cela lui sied, pas un adhé­rent d’une orga­ni­sa­tion isla­mi­que. Et là encore, la ques­tion des femmes, des codes ves­ti­men­tai­res et des pra­ti­ques ali­men­tai­res est tout sauf secondaire. C’est bien la clé du contrôle poli­ti­que total par le contrainte exer­cée sur les corps. Cet islam-là, qui n’est pas l’islam fan­tasmé de la Cordoue du XIIe siècle, mais l’islam réel­le­ment exis­tant aujourd’hui n’est pas une foi, mais bien une orga­ni­sa­tion poli­tico-reli­gieuse à visée tota­li­taire. C’est une des pos­si­bi­li­tés de l’évolution d’un capi­ta­lisme en pro­fonde crise.

Orwell se moquait de la gauche qui n’avait pas vu de dif­fé­ren­ces entre le capi­ta­lisme « démo­cra­ti­que » à l’ancienne et le nazisme. Que dirait-il aujourd’hui face à une gauche pour le moins com­plai­sante envers le tota­li­ta­risme isla­mi­que ? Dans les pays d’Europe, cet isla­misme conqué­rant est à la fois un résul­tat de la crise du capi­ta­lisme et un élément actif de cette crise. Nul doute que les « fon­da­tions » qata­ris et autres réseaux sala­fis­tes ne trou­vent dans le déses­poir d’une jeu­nesse vouée à la pré­ca­rité un ter­reau fer­tile, d’autant que les orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les du mou­ve­ment ouvrier sont aux abon­nés absents ou que cer­tains ne trou­vent rien de mieux à faire que flat­ter ces enne­mis jurés de l’émancipation humaine. On fait des dis­tinc­tions sub­ti­les entre les fon­da­men­ta­lis­tes dji­ha­dis­tes, les fon­da­men­ta­lis­tes quié­tis­tes, les isla­mis­tes modé­rés, etc. En vérité ces dis­tinc­tions sont plutôt oiseu­ses. Entre les sala­fis­tes « quié­tis­tes » qui orga­ni­sent le bour­rage de crâne des enfants avec les pires sor­net­tes (écouter de la musi­que vous trans­for­mera en porc ou en singe, la terre est plate, etc.) et les dji­ha­dis­tes, il n’y que le mince espace du pas­sage à l’acte. Les sala­fis­tes à leur tour sont pro­té­gés par les Frères musul­mans qui pren­nent sou­vent le masque des « isla­mis­tes modé­rés ». Sans doute utile tac­ti­que­ment, cette typo­lo­gie masque le fond commun à tous ces mou­ve­ments : orga­ni­ser et étendre leur emprise sur la société. Les pays qui ont pra­ti­qué les « accom­mo­de­ments rai­son­na­bles » comme la Grande-Bretagne et le Canada com­men­cent à s’en mordre les doigts. La charia en vient à régir des pans entiers de la vie sociale dans des com­mu­nau­tés de plus en plus fer­mées et de plus en plus exi­gean­tes quant au res­pect du Coran, des règles cora­ni­ques et des lois cora­ni­ques par tous les citoyens qui dans leur grande majo­rité ne sont pas musul­mans. En France, les choses sont un peu plus ten­dues parce que le vieux jaco­bi­nisme et le refus de toute autre com­mu­nauté que la com­mu­nauté natio­nale sont bien ancrés et ren­dent plus explo­si­ves les confron­ta­tions. Mais la ten­dance de fond est la même. L’isla­misme s’impose – ici horai­res de pis­cine réser­vés aux femmes, là dis­pa­ri­tion totale du porc dans les can­ti­nes et sur­tout un peu par­tout auto-cen­sure. Dans de nom­breux col­lè­ges et lycées, c’est la bataille per­ma­nente pour obte­nir que les filles assis­tent aux cours d’EPS, que tous aillent en musi­que ; cer­tains pro­fes­seurs s’abs­tien­nent pru­dem­ment d’ensei­gner la théo­rie de l’évolution en SVT et l’his­toire de l’exter­mi­na­tion des Juifs d’Europe est loin de faire l’una­ni­mité dans un « public sco­laire » tra­vaillé par l’anti­sé­mi­tisme que l’isla­misme pro­page ouver­te­ment dans la quasi indif­fé­rence des auto­ri­tés.

La ques­tion qui nous est posée aujourd’hui n’a rien à voir avec la liberté reli­gieuse. Dans le res­pect de la loi de 1905, la liberté reli­gieuse des musul­mans est par­fai­te­ment garan­tie et l’État n’a pas plus à cons­truire de mos­quées que d’églises et n’a pas à contrô­ler les imams comme il ne contrôle pas la hié­rar­chie catho­li­que. L’idée lou­fo­que d’un « islam de France » n’a pas plus de sens que celle d’un « catho­li­cisme de France ». Donc, on doit, comme on le fait déjà aujourd’hui, conti­nuer de garan­tir la liberté reli­gieuse des musul­mans comme celle de toutes les croyan­ces. La foi est affaire de cons­cience et la liberté de cons­cience est un prin­cipe fon­da­men­tal. Mais cette liberté de cons­cience n’auto­rise pas les croyants à régen­ter l’espace public en fonc­tion de leurs croyan­ces – dans les pis­ci­nes comme dans les autres lieux publics, la mixité est la règle. De même, les enfants, quel­les que soient leur reli­gion, doi­vent être ins­truits des mêmes pro­gram­mes fixés par les auto­ri­tés poli­ti­ques. En ce qui concerne la ques­tion du « voile », il faut en finir avec les confu­sions savam­ment entre­te­nues par les isla­mo­phi­les de gauche. Le port du fou­lard ou de toute autre tenue « tra­di­tion­nelle » pour les femmes est par­fai­te­ment légal en France à l’excep­tion du « voile inté­gral » qui masque tota­le­ment le visage. Mais on n’est pas non plus auto­risé à se pro­me­ner, à faire ses cour­ses, etc., avec une cagoule inté­grale ver­sion FLNC. Prétendre que les répu­bli­cains veu­lent légi­fé­rer sur la tenue ves­ti­men­taire des femmes est donc une pure calom­nie. En revan­che, les lieux ins­ti­tu­tion­nels exi­gent sou­vent cer­tai­nes règles de tenue. À l’école on se décou­vre devant le pro­fes­seur ; dans de nom­breux métiers, il existe une tenue régle­men­taire de tra­vail ; les fonc­tion­nai­res dans l’exer­cice de leurs fonc­tions ne doi­vent pas affi­cher leurs croyan­ces reli­gieu­ses (ou poli­ti­ques d’ailleurs) et on ne voit pas pour­quoi les isla­mis­tes seraient fondés à exiger que les femmes musul­ma­nes puis­sent être sous­trai­tes à ces lois com­mu­nes.

Il est grand temps de donner un coup d’arrêt à l’isla­misme. Grand temps pour des rai­sons de prin­cipe évidentes que toute per­sonne de bonne foi par­ta­gera. Mais aussi grand temps pour des rai­sons poli­ti­ques faci­les à com­pren­dre. Les orga­ni­sa­tions isla­mi­ques per­cu­tant de plein fouet les tra­di­tions natio­na­les popu­lai­res agis­sent comme de puis­sants dis­sol­vants des soli­da­ri­tés tra­di­tion­nel­les et four­nis­sent les ins­tru­ments de divi­sion dont le patro­nat a besoin. Un petit entre­pre­neur cons­ta­tant que cer­tains de ses ouvriers « s’isla­mi­sent » y voit du bon : ça leur donne de l’espoir (la bonne vieille fonc­tion « opium du peuple ») et ça fait régner la paix sociale… Comme les orga­ni­sa­tions ouvriè­res tra­di­tion­nel­les déser­tent le combat, il ne res­tera bien­tôt plus que le FN comme alter­na­tive, face à ce que Laurent Bouvet nomme « insé­cu­rité cultu­relle » qui vient ren­for­cer et aggra­ver l’insé­cu­rité sociale. Les frac­tions de la gauche radi­cale qui sou­tien­nent l’isla­misme font ainsi, cons­ciem­ment ou non, le jeu du Front National… Notons également que la partie la plus inté­grée ou la plus dési­reuse de s’inté­grer des popu­la­tions issues de l’immi­gra­tion com­mence, elle aussi, d’en avoir assez de cette péné­tra­tion de l’isla­misme, si bien que cer­tains devien­nent vio­lem­ment hos­ti­les aux étrangers, comme on l’a vu en Allemagne ou en Autriche et sont prêt à appor­ter leur sou­tien aux partis d’extrême-droite, ce que nos benêts et autres idiots utiles de la gauche n’avaient pas prévu.