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Le Salvador : nouvelle défaite de la gauche ?

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 4 février 2019

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En ce 3 février 2019, Le Salvador a tourné une page de son his­toire.
L’élection de Nayib Bukele avec 53% des votes met fin à trente ans de clas­si­que bipar­tisme droite/gauche. Cet ancien maire de la capi­tale sal­va­do­rienne, issu du FMLN (Front Farabundo Martí de Liberación Nacional) va-t-il pou­voir répon­dre aux pro­blè­mes du pays ?

Depuis la signa­ture des accords de paix, en 1992, les deux pre­miè­res décen­nies ont été domi­nées par la droite. En 2009, la gauche est arri­vée au pou­voir pour la pre­mière fois. Dix ans plus tard, elle dépasse à peine 10% des suf­fra­ges !

Le Salvador est un petit pays avec des pro­blè­mes spé­ci­fi­ques mais cette élection entre dans un pro­ces­sus géné­ral : les défai­tes de la gauche ou du moins des partis se récla­mant de la gauche. Sans que pour autant la droite l’emporte !

La raison du phé­no­mène : l’inca­pa­cité de la gauche face au manque de tra­vail. Et avec au Salvador, l’effet de la vio­lence qui en résulte.

En 2018, 3 340 per­son­nes ont été tuées par le crime orga­nisé. Cela signi­fie que neuf per­son­nes sont mortes dans des cir­cons­tan­ces vio­len­tes chaque jour. Le manque de tra­vail se mani­feste par la pau­vreté : 34% de sa popu­la­tion vit dans la pau­vreté.

Les « pan­dillas », on dirait au Mexique les « car­tels » sont direc­te­ment un pro­duit importé… des USA. Il s’agit d’une jeu­nesse sacri­fiée qui a été ren­voyée des USA où, faute du tra­vail espéré, elle s’est repliée dans la cri­mi­na­lité et, après les arres­ta­tions, elle a été retour­née vers le pays d’ori­gine.

Or cette vio­lence et cette pau­vreté pous­sent chaque année des cen­tai­nes de Salvadoriens vers… les États-Unis ! Un cercle vicieux, et même pro­fon­dé­ment vicieux ! Certains ont rejoint les cara­va­nes de migrants qui, depuis octo­bre 2018, met­tent en lumière cet exode d’Amérique cen­trale. D’autres conti­nuent avec la méthode tra­di­tion­nelle : payer un paquet à un coyote (le prix est main­te­nant autour de 9 000 $ pour trois ten­ta­ti­ves) et parier sur un voyage incer­tain et risqué.

On pou­vait s’atten­dre à ce que le FMLN n’obtienne pas de bons résul­tats. Surtout après la débâ­cle de mars 2018, aux élections légis­la­ti­ves. Avec ses 23 sièges sur 84, il a eu son pire résul­tat de l’his­toire. Il y avait peu de place pour le "retour" que ses direc­teurs de cam­pa­gne avaient prédit, mais le coup a été encore plus dur que prévu. La défaite fait encore plus mal si vous levez la tête. Bukele, expulsé du parti en octo­bre 2017, a obtenu ce que ses anciens coéqui­piers n’ont jamais caressé : s’impo­ser sans avoir à jouer un deuxième tour !

Bukele, un jour­na­liste de 37 ans, a capi­ta­lisé sur le méconten­te­ment. Dans une cam­pa­gne dépour­vue de débats appro­fon­dis et loin des préoc­cu­pa­tions majeu­res, l’ancien maire a réussi à établir un lien avec un sen­ti­ment : la néces­sité d’un "chan­ge­ment". D’abord, punis­sez ceux qui l’ont été. Après on verra.

Après avoir été expulsé, il a fondé son propre mou­ve­ment, Nuevas Ideas. Il a réuni plus de 200 000 signa­tu­res en un week-end mais fina­le­ment ce parti n’a pas été accepté par le Tribunal électoral suprême. Dépouillé de son outil, Bukele a entamé un pèle­ri­nage à la recher­che d’un mou­ve­ment lui per­met­tant de par­ti­ci­per aux élections. Il a essayé avec Cambio Democrático, un petit groupe qui a un seul député élu en 2018, mais la for­ma­tion a été, elle aussi, refu­sée. Quelques heures après la date limite, il a annoncé un accord avec Gana, un parti fondé en 2010 qui a émergé sous la forme d’une scis­sion d’Arena. Autrement dit, nous avons affaire à un can­di­dat qui s’est séparé de la gauche et qui a fini par concou­rir sous les cou­loirs d’un parti de droite (ce fut le cas de la pre­mière vic­toire de Chavez). Si nous exa­mi­nons les résul­tats his­to­ri­ques, nous voyons que Gana (encom­brée de graves cas de cor­rup­tion) n’a jamais été aussi près d’un triom­phe lors d’une élection pré­si­den­tielle. Mais ce qui s’est passé diman­che n’est pas la vic­toire d’un parti mais d’un nom.

Le dis­cours de Bukele a davan­tage dénoncé ses rivaux que pro­posé un pro­gramme. Sa stra­té­gie rap­pro­chant Arena et le FMLN a fait comme s’il s’agis­sait des mêmes pra­ti­ques, et leur dis­cours "sans idéo­lo­gie" a permis de les faire dis­pa­raî­tre dans un contexte de pro­fond dis­cré­dit de la classe poli­ti­que. Bukele va main­te­nant gérer son triom­phe en fai­sant face à une assem­blée dans laquelle Arena est majo­ri­taire et faire face à de graves pro­blè­mes struc­tu­rels.

De son côté, le FMLN suite à sa défaite his­to­ri­que est obligé de repen­ser sa stra­té­gie. L’économiste César Villalona, proche de la for­ma­tion de gauche, estime que les divi­sions inter­nes et les mesu­res d’ajus­te­ment sont parmi les rai­sons qui expli­quent les résul­tats médio­cres. Réussir le diag­nos­tic sera la clé d’un mou­ve­ment qui a été une réfé­rence pour la gauche en Amérique latine, tant sous son aspect armé, pen­dant la guerre civile de 1980 à 1992, qu’après les accords de paix.

Le Salvador vers de nou­vel­les décep­tions ? Surtout si, comme par­tout dans le monde, la gauche per­siste dans son refus d’affron­ter de face la crise sociale !


Cette élection confirme l’usure générale et rapide des pouvoirs, voilà pourquoi au Venezuela le parti au pouvoir depuis vingt ans devrait affronter les électeurs pour clarifier le rapport des forces. La victoire de Bolsonaro au Brésil n’est pas un coup d’Etat mais la traduction concrète de cet échec général des politiques de gauche.