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La secousse italienne

Une crise politique riche d’enseignements

par Denis COLLIN, le 20 mars 2018

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Les élections ita­lien­nes « nous ont secoués ». C’est le bilan que Macron et Merkel tirent en commun des élections ita­lien­nes. À juste titre. Car ces élections, comme nous l’avons expli­qué dans les « colon­nes » de la Sociale sont d’abord la défaite de euro­péis­tes qu’il s’agisse du Macron ita­lien, Matteo Renzi ou du leader vieillis­sant de Forza Italia, Silvio Berlusconi. Il faut avoir perdu tout bon sens pour ima­gi­ner, comme Gérard Filoche, que l’Italie est en 1922, au moment de la prise du pou­voir par Mussolini, avec Salvini, chef de la Lega dans le rôle du Duce. Tentative déses­pé­rée pour se rac­cro­cher aux cadres du passé et penser le neuf dans les vieux sché­mas. À moins que Filoche ne soit pris de frayeur par les 1% faits par les authen­ti­ques fas­cis­tes de Casa Pound.

La situa­tion ita­lienne est très com­pli­quée. Les électorats du M5S et ceux du PD et de Liberi & Uguali sont sou­vent pro­ches et les électeurs de la vieille gauche ver­raient d’un bon œil une coa­li­tion M5S-Centrosinistra et Sinistra. Matteo Renzi et ses amis s’y refu­sent caté­go­ri­que­ment car pour eux l’anti-euro­péisme du M5S est rédhi­bi­toire. Les diri­geants du M5S, Di Maio en tête veu­lent gou­ver­ner : ils sont la pre­mière force poli­ti­que et il serait normal qu’ils obtien­nent la direc­tion du gou­ver­ne­ment. Mais il faut faire une coa­li­tion et du coup le parti anti­sys­tème (« vaf­fan­culo » fut long­temps l’injonc­tion adres­sée par Beppe Grillo à toute la classe poli­ti­que) ne serait plus anti­sys­tème et serait lui aussi soumis aux incuci, à ces conci­lia­bu­les secrets entre chefs qu’il dénon­çait ver­te­ment. Et effec­ti­ve­ment dans une inter­view à la Repubblica, Grillo a mis beau­coup d’eau dans son vin et s’est montré conci­liant en diable. Le M5S est un peu tout, selon lui, et il repré­sente fina­le­ment l’unité natio­nale ita­lienne. Entre la pos­ture d’hier et la ferme volonté d’aller au gou­ver­ne­ment aujourd’hui, le cœur du M5S cha­vire !

Mais voilà qu’appa­rait une nou­velle qui bou­le­verse les rédac­tions (pari­sien­nes sur­tout) : Salvini se dit prêt à une coa­li­tion avec le M5S. « Union des popu­lis­tes de droite et de gauche » : voilà l’hor­reur abso­lue qui menace la troi­sième économie de l’Union Européenne ! Ceux qui voient en Salvini le nou­veau Benito Mussolini en per­dent leur latin, à moins que pour eux le M5S soit aussi un parti fas­ciste. Berlusconi voit la situa­tion lui échapper encore un peu plus et la confron­ta­tion entre lui et Salvini promet d’être rude. La crise se noue autour des dési­gna­tions des pré­si­dents de la cham­bre et du Sénat qui néces­site un accord de trois for­ma­tions. Pour la cham­bre, il est entendu qu’elle revien­dra au M5S et le Sénat au Centrodestra, mais Di Maio refuse le can­di­dat pro­posé par Forza Italia et Salvini n’a guère de cou­rage pour défen­dre ce can­di­dat pro­posé par ami Berlusconi. Toutes ces manœu­vres nous parais­sent étranges, à nous Français, habi­tués à obéir à la schla­gue de la Ve République. Mais l’Italie est un régime par­le­men­taire, et c’est une très bonne chose.

Comment un accord de gou­ver­ne­ment est-il pos­si­ble ? Salvini en trace les gran­des lignes : des­ser­rer la dis­ci­pline de l’UE, relan­cer l’économie ita­lienne afin d’obte­nir une hausse du salaire médian ita­lien, faire un poli­ti­que pour la nata­lité (l’Italie se dépeu­ple aujourd’hui assez vite) et lutter contre l’immi­gra­tion. Ce sont des points sur les­quels pense-t-il, un accord avec le M5S est pos­si­ble. La pomme de dis­corde est le « revenu de citoyen­neté » dont cer­tains « leghis­tes » comme Maroni pense qu’il ser­vi­rait sur­tout aux « assis­tés du Sud ». Mais il a déjà averti qu’il ne ferait pas scis­sion.

Nous en sommes là ! Qu’est-ce que cela montre ?

Tout d’abord qu’à appe­ler fas­ciste tout le monde, on finit par n’y plus rien com­pren­dre. La Lega est une drôle de chose mais pas un parti fas­ciste. Parti de masse, cons­truit sur le modèle du PCI, elle n’a jamais eu de projet tota­li­taire ni de bandes armées pour écraser les orga­ni­sa­tions ouvriè­res et démo­cra­ti­ques. Dans les rangs des syn­di­cats on trouve pas mal de mili­tants leghis­tes et la Lega joue le jeu de la démo­cra­tie. Au début elle était pour la séces­sion du Nord (la fameuse Padanie sym­bo­li­sée par le car­roc­cio) mais aujourd’hui elle se pré­sente dans toute l’Italie, elle se veut un parti natio­nal qui veut trans­for­mer la répu­bli­que ita­lienne en fédé­ra­tion. Idéologiquement, elle s’est rap­pro­chée du Front National ver­sion Marine Le Pen et de l’Église catho­li­que. C’est sur­tout un parti xéno­phobe qui exerça d’abord sa xéno­pho­bie contre le Sud … de l’Italie, sachant que le Sud com­mence légè­re­ment au nord de Rome. C’est un parti anti­pa­thi­que, sans aucun doute, mais pas un parti fas­ciste.

En second lieu, il faut cesser de mettre des œillè­res. En Italie les choses se pas­sent un peu comme si Marine Le Pen avait pro­posé à Jean-Luc Mélenchon une sorte de pacte de gou­ver­ne­ment tem­po­raire pour redres­ser économiquement le pays et des­ser­rer l’étau euro­péiste. Il y a peu de chan­ces que cela marche. Mais on est à cent lieues des fan­tas­mes sur la montée du fas­cisme. Il serait plus utile de se deman­der pour­quoi le thème de la xéno­pho­bie marche si bien dans les clas­ses popu­lai­res, plutôt que pleur­ni­cher sur la décom­po­si­tion de la gauche. Quand Salvini dit qu’il ne veut pas que l’Italie devienne un camp de réfu­giés, com­ment lui donner tort ? Et com­ment faire la morale à ceux qui le sou­tien­nent, ces tra­vailleurs pré­ca­ri­sés par le Jobs Act de Renzi (la loi Macron ver­sion ita­lienne) sou­tenu par la « gauche » et qui gagnent moins que ce que coûte à l’État chaque réfu­gié. Évidemment, c’est une maigre « cons­cience de classe ». Tout ce petit peuple ita­lien n’est ni assez inter­na­tio­na­liste ni assez chré­tien et il déçoit les « révo­lu­tion­nai­res » qui savent ce qu’il faut faire mais n’ont jamais rien fait de sérieux. La Lega et le M5S, chacun à sa manière, sont les héri­tiers natu­rels de la hideuse décom­po­si­tion du PCI qui pré­sente bien des res­sem­blan­ces avec la décom­po­si­tion de la bureau­cra­tie en URSS.

Il faut, si on veut sortir de cette situa­tion chao­ti­que, défi­nir un dis­cours clair sur la ques­tion de l’immi­gra­tion et celle des réfu­giés (ce sont deux ques­tions dis­tinc­tes). Un dis­cours qui cesse de faire la morale aux pau­vres et pren­nent sérieu­se­ment en compte les angois­ses du peuple. Il y a beau­coup d’immi­grés en Italie et leur inté­gra­tion se fait. Et le pro­blème des réfu­giés n’est si pres­sant que parce que « nous » (les Français, par exem­ple) avons orga­nisé le chaos (en Libye, par exem­ple) et ensuite lais­sons les Italiens se débrouiller comme ils le peu­vent avec les consé­quen­ces de « nos » pro­pres fautes – j’inclus là-dedans ces bons cama­ra­des socia­lis­tes de gauche qui ont contri­bué jusqu’au bout à la divi­sion qui nous a valu un match Le Pen/Macron au second tour de 2017.

Enfin, le pro­blème est de cons­truire une stra­té­gie de ras­sem­ble­ment pour une « bloc de clas­ses », un ras­sem­ble­ment des ouvriers, des employés, des chô­meurs, des petits patrons, de tous ceux qui souf­frent de la « mon­dia­li­sa­tion » capi­ta­liste et de la poli­ti­que de l’UE ; un ras­sem­ble­ment vrai­ment « popu­liste » qui liquide défi­ni­ti­ve­ment les arti­fi­ces d’un cli­vage droite/gauche qui sert sur­tout à trans­for­mer le peuple en masse de manœu­vre pour les bour­geois « de gauche ». Un tel ras­sem­ble­ment deman­de­rait des formes d’orga­ni­sa­tion en vue de recons­truire l’hégé­mo­nie cultu­relle des forces de résis­tance. Le M5S, comme LFI en France, verra bien vite qu’un mou­ve­ment « gazeux » struc­turé sur inter­net, ça ne suffit pas.