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Italie : la révolte contre l’Union Européenne

ou comment l’Italie nous raconte l’Europe de demain

par Denis COLLIN, le 20 mai 2018

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On a souvent remarqué que l’Italie était une sorte de laboratoire de la politique moderne. Des cités médiévales à la Florence de Machiavel, de l’humanisme civique au rigoureux réalisme de Messer Nicolò, c’est bien en Italie que s’est inventée la politique moderne, comment l’ont si bien montré Pocock et Skinner. C’est encore en Italie qu’est inventé le fascisme et après la Seconde Guerre Mondiale, cette étrange cogestion entre le PCI et la DC. C’est aussi l’Italie qui a vu la vie et la mort de l’eurocommunisme et la dissolution pure et simple de la gauche. L’incroyable gouvernement M5S/Lega né des dernières législatives nous interpelle de la même façon : c’est l’Europe de demain qu’annoncent Di Maio et Salvini.

Pour les com­men­ta­teurs un peu obtus, l’alliance Di Maio-Salvini est aussi impro­ba­ble qu’une coa­li­tion de la France-Insoumise et du FN. Il est vrai que pour nos jour­na­lis­tes peu éclairés, la Lega est un « parti post-fas­ciste ». L’Italie a connu un parti post-fas­ciste, c’était l’Alleanza Nazionale de Gianfranco Fini née de la muta­tion du MSI, le parti héri­tier de Mussolini. La Lega (le Carroccio dit-on en Italie) n’est pas du tout un parti fas­ciste et sa nais­sance n’a pas du tout les mêmes ori­gi­nes que le fas­cisme ita­lien. La Lega – il y a encore peu de temps « Lega Nord » – est née comme un mou­ve­ment régio­na­liste plutôt euro­péiste expri­mant la révolte du petit patro­nat du Nord indus­triel contre l’État cen­tral ita­lien (l’inverse du fas­cisme !). Ce parti s’est cons­truit comme un parti de masse sur le modèle du vieux PCI, entraî­nant un cer­tain nombre de sec­teurs de la classe ouvrière désor­ga­ni­sée par les restruc­tu­ra­tions indus­triel­les, la décom­po­si­tion du PCI et la longue période des « années de plomb », orga­ni­sées conjoin­te­ment par l’extrême-droite fac­tieuse, les ser­vi­ces secrets et la loge P2 et les gau­chis­tes égarés et mani­pu­lés des Brigate Rosse et autres grou­pes de la même farine. Le rem­pla­ce­ment de Bossi par Salvini a impulsé un chan­ge­ment d’orien­ta­tion impor­tant : d’une part la Lega est deve­nue très cri­ti­que vis-à-vis de l’UE et d’autre part elle s’est « natio­na­li­sée » en se pré­sen­tant non plus comme le parti de la pré­ten­due Padanie, mais bien comme un parti de toute l’Italie. Le modèle de Salvini semble avoir été le FN de Marine Le Pen avec qui il siège au « Parlement » euro­péen. Mais évidemment cela n’en fait pas un « fas­ciste » sauf à employer ce terme pour dési­gner n’importe qui et n’importe quoi.

Le M5S (le Movimento Cinque Stelle) a été lancé par le comi­que Beppe Grillo après que le PD lui eût refusé la pos­si­bi­lité de se pré­sen­ter aux pri­mai­res du Centrosinistra. Parti attrape-tout, lar­ge­ment décen­tra­lisé et fonc­tion­nant beau­coup par inter­net, le M5S est en même temps un mou­ve­ment très ver­ti­cal. Il res­sem­ble beau­coup à Podemos ou à la France-Insoumise. Partisan du revenu uni­ver­sel, des natio­na­li­sa­tions, de la décrois­sance, très cri­ti­que vis-à-vis de l’UE, le M5S se dis­tin­gue de Podemos et de la FI par une hos­ti­lité crois­sante à l’immi­gra­tion sur laquelle il aurait plutôt des posi­tions à la Georges Marchais des années 1975-1980. Néanmoins, par ses thèmes favo­ris, par l’impli­ca­tion de ses mili­tants dans des mou­ve­ments comme le « No-TAV », contre le TGV Lyon-Turin, c’est donc bien « à gauche » qu’on devrait situer le M5S et c’est d’ailleurs dans l’électorat tra­di­tion­nel de la gauche qu’il a sur­tout puisé les voix qui lui ont permis avec 32% des suf­fra­ges de deve­nir le pre­mier parti ita­lien. Après avoir essuyé un refus brutal de la part du PD à qui il avait pro­posé d’enta­mer des négo­cia­tions pour la for­ma­tion d’une coa­li­tion de gou­ver­ne­ment, le M5S s’est donc tourné vers la Lega, Salvini, à la tête du 2e parti d’Italie, enta­mant une rup­ture avec son allié Berlusconi et Forza Italia.

Bien que sur­pre­nante, la coa­li­tion M5S-Lega s’expli­que par des rai­sons de fond. La pre­mière est l’effon­dre­ment du sys­tème poli­ti­que ita­lien tra­di­tion­nel. La « gauche » (le PD et ses alliés) s’est effon­drée à 18% des voix. Le parti formé des restes de la DC et du PCI, les deux prin­ci­paux partis ita­liens pen­dant 40 ans, est à l’agonie. De l’autre côté Forza Italia, le parti de Berlusconi, un parti monté par les capi­ta­lis­tes des médias, de la com­mu­ni­ca­tion et de la publi­cité au moment de la crise ouverte par l’opé­ra­tion « mani pulite », se retrouve bon 4e avec 14% des suf­fra­ges. L’effon­dre­ment conjoint de Forza Italia et du PD est évidemment l’événement poli­ti­que majeur (comme la défaite des LR et du PS fut l’événement le plus impor­tant de la der­nière pré­si­den­tielle fran­çaise). C’est le vide poli­ti­que ainsi ouvert qui a d’abord poussé à la for­ma­tion de la coa­li­tion M5S-Lega.

Mais cette crise poli­ti­que elle-même a des raci­nes plus pro­fon­des. L’Italie a par­ti­cu­liè­re­ment souf­fert de la poli­ti­que de l’UE, du pacte de sta­bi­lité et des trains de contre-réfor­mes impo­sées par les diri­geants alle­mands et fran­çais, la main dans la main. Moscovici, petit appa­rat­chik socia­liste devenu bureau­crate bruxel­lois est l’incar­na­tion de la suf­fi­sance, du mépris arro­gant et de la bêtise crasse de ces poli­ti­ciens fran­çais et alle­mands. Le PD, entiè­re­ment sous la coupe des finan­ciers a imposé une bru­tale poli­ti­que de régres­sion sociale. C’est notam­ment Matteo Renzi, une sorte de Macron toscan, issu de l’aile Démocrate chré­tienne du PD qui s’est par­ti­cu­liè­re­ment illus­tré : réforme des retrai­tes, « job acts » (une sorte de loi tra­vail), tout y est passé. C’est contre cette poli­ti­que-là que les électeurs ita­liens ont voté, tout comme ils ont voté contre la fausse alter­na­tive d’un Berlusconi allié avec les autres partis du PPE.

Personne ne s’y trompe – à part un cer­tain nombre de jour­na­lis­tes (sic), sti­pen­diés de la pensée unique – la « crise poli­ti­que » ita­lienne est une révolte contre l’UE. Bien qu’ils aient mis beau­coup d’eau dans leur chianti, M5S et Lega effraient tout le monde. Ils ont parlé de réfé­ren­dum sur l’euro, ils ont demandé l’annu­la­tion de la dette ita­lienne à l’égard de la BCE (250 mil­liards d’euros) et s’ils ont renoncé à ces deux objec­tifs, leur pro­gramme reste un insup­por­ta­ble camou­flet à l’ordo-libé­ra­lisme franco-alle­mand. L’annu­la­tion de la réforme des retrai­tes (qui avait porté à 67 ans l’âge de la retraite) et le revenu de citoyen à 780 euros par mois à quoi il faut ajou­ter la demande de rené­go­cia­tion des trai­tés, voilà déjà de quoi semer la pani­que chez les « belles âmes » euro­péis­tes. Que feront réel­le­ment Salvini et Di Maio : per­sonne ne le sait ! Peut-être capi­tu­le­ront-ils et fini­ront-ils comme de vul­gai­res Tsipras, ce bon élève expert en tra­hi­son ? Peut-être enga­ge­ront-ils sous la pres­sion de leurs pro­pres électeurs, un vrai bras de fer avec les ins­ti­tu­tions euro­péen­nes ? L’essen­tiel est que le pro­blème est posé, et posé par le gou­ver­ne­ment de la troi­sième puis­sance économique de l’Europe qui garde un vrai appa­reil indus­triel et ne se contente pas d’impo­ser la cui­sine ita­lienne comme la cui­sine domi­nante dans le monde d’aujourd’hui, mais pour­rait fort bien réveiller toutes les poten­tia­li­tés qu’il recèle si s’ouvrait une réelle pers­pec­tive poli­ti­que nou­velle.

Il y a certes dans la coa­li­tion M5S-Lega des sujets d’inquié­tude et des contra­dic­tions explo­si­ves. Comment donner à l’État les moyens d’agir en bais­sant l’impôt sur le revenu qui per­drait son carac­tère pro­gres­sif ? Comment aug­men­ter le niveau de vie des Italiens ? Concernant l’immi­gra­tion, on voit mal com­ment Salvini va faire pour expul­ser 500.000 « voyous » tout en res­tant ouvert « aux braves gens ». On sait que la Lega est un parti très xéno­phobe et cepen­dant avant de lancer la pierre aux Italiens, on rap­pel­lera que c’est l’UE qui a fait porter à l’Italie et à la Grèce le poids prin­ci­pal de la « crise des réfu­giés ». SI tous les pays d’Europe étaient aussi « xéno­pho­bes » que l’Italie, la situa­tion serait vrai­ment bonne pour les réfu­giés et les immi­grés ! Les gens qui se noient en Méditerranée, c’est la marine ita­lienne qui les repê­che ! Et Lampedusa n’est ni en Allemagne, ni en France. Disons les choses clai­re­ment : les voix que Salvini a récol­tées sur la base du rejet de l’immi­gra­tion, c’est la poli­ti­que de l’UE qui lui a don­nées. Et si Salvini est un fas­ciste, que faut-il dire de Collomb ?

Le der­nier aspect et non des moin­dres concerne la poli­ti­que inter­na­tio­nale. M5S et Lega ne par­ta­gent en rien l’hys­té­rie anti­russe des Macron et tutti quanti. Ils sont favo­ra­bles à la levée des sanc­tions économiques contre Moscou et ils pour­ront, s’ils le veu­lent, donner un coup sérieux au bel­li­cisme atlan­tiste de l’UE. Peut-être leur man­quera-t-il la virtù néces­saire ! Mais inu­tile de jeter le manche après la cognée. Loin d’être une catas­tro­phe, la nou­velle situa­tion ita­lienne doit être com­prise pour ce qu’elle est : la pre­mière mani­fes­ta­tion d’une ouver­ture dans une situa­tion euro­péenne ver­rouillée. Qu’on se méfie des Salvini, di Maio et autres et de leurs partis, c’est bien natu­rel. Si j’étais Italien, je ne serais pas à la Lega et pas plus au M5S. Mais ce n’est pas ce qui est en ques­tion ici. Ce qu’il faut com­pren­dre, c’est la dyna­mi­que des événements, rien de plus, rien de moins.