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Qui était l’homme au camion ?

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 18 juillet 2016

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Les médias enfer­ment la réflexion sur les mas­sa­creurs entre psy­cho­lo­gie et socio­lo­gie. Acte d’autant plus facile qu’il s’agit là de leur com­por­te­ment géné­ral !

Pyschologie ? Etait-il radi­ca­lisé ? Fou ? Malade ? etc. Un héros, certes néga­tif, mais un héros tout de même car les médias vont parler cent fois plus de lui, que des sur­vi­vants !

Sociologie ? Mais non, il est le fruit de la misère sociale, de l’exclu­sion d’où, dans une part de la « gauche », sa trans­for­ma­tion incroya­ble en « révolté » [1].

Au cours d’une réu­nion publi­que, en réponse à une ques­tion, Paul Ariès avait résumé ainsi l’his­toire de l’huma­nité : l’homme a d’abord consommé la nature, puis d’autres hommes (l’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme) et, sur la même pente il finira par se consom­mer lui-même. Le sui­cide est si ancien que la reli­gion catho­li­que (je ne sais pour les autres) l’a mis au ban de la société.

Si hier le sui­cide était per­son­nel, l’expres­sion d’une liberté ( !), aujourd’hui il a ten­dance à deve­nir l’expres­sion d’un fait social, sinon pour­quoi se sui­ci­der en fai­sant plon­ger un avion ou en condui­sant un camion ?

Les médias ont pour fonc­tion de noyer la réa­lité sous un flot d’infor­ma­tions (quand hier la cen­sure disait le bien !) où il devient très dif­fi­cile de dis­cer­ner la vie. Avec les mas­sa­creurs, l’essen­tiel consiste donc à éviter d’ana­ly­ser la mort du poli­ti­que qu’exprime cette société où l’homme est un loup pour lui-même, une mort sou­vent en Une des jour­naux mais en ce qu’elle a de poli­ti­cien.

Islamisme, Inquisition, Fascisme

Quand Paul Ariès évoquait ce stade his­to­ri­que où l’homme allait se consom­mer lui-même, il répon­dait à une ques­tion sur la scien­to­lo­gie dite « Eglise de scien­to­lo­gie ». Une reli­gion si moderne, si actuelle qu’elle inverse la pro­blé­ma­ti­que reli­gieuse : d’un moule dans lequel le croyant devait s’ins­crire (d’où le besoin de croire), on passe à un moule où le croyant devient le point de départ (et son argent avec), c’est-à-dire dieu ! La scien­to­lo­gie a indus­tria­lisé, sous forme de secte, ce besoin qui, dans les librai­ries, occupe des rayons entiers sous le titre : le déve­lop­pe­ment per­son­nel. L’homme libre a le ver­tige et il devient son propre ver­tige.

Face à cette société de la liberté et aux souf­fran­ces engen­drées, l’isla­misme répond par l’incor­po­ra­tion apai­sante de l’homme dans une nou­velle com­mu­nauté. L’homme au camion a sa propre psy­cho­lo­gie et sa propre his­toire sociale mais comme tous les mas­sa­creurs, il exprime un au-delà de lui-même et de son his­toire. Il n’est pas un héros, il est un martyr, et les médias en cher­chant sans cesse à répon­dre : « Qui est-il ? » conforte ce rôle de martyr. Un martyr qui peut deve­nir déca­dent ! A tuer des per­son­na­li­tés comme les jour­na­lis­tes, c’est la noto­riété mon­diale assu­rée, noto­riété à la dimen­sion des jour­na­lis­tes de Charlie. Les assas­sins de Kennedy n’ont pas cher­ché la noto­riété. A tuer n’importe qui, c’est tomber bien bas, si bien que Gilles Keppel y voit un signe de fai­blesse de la mou­vance isla­miste dont il annonce le décès depuis si long­temps. Un signe de fai­blesse car cet acte ne sus­cite aucun sou­tien. En retour, per­sonne ne peut dire : « Je ne suis pas Charlie ». Le lec­teur l’a peut-être noté, j’ai évité le terme de « ter­ro­riste » car semer la ter­reur n’est qu’une des formes de l’assas­si­nat orga­nisé du poli­ti­que… par l’isla­misme.

Inquisition, Fascisme

J’ai moi-même pensé que les « fous de dieu » étaient une forme actuelle de l’Inquisition. L’Inquisition a semé la ter­reur mais contre un ratio­na­lisme en cons­truc­tion, donc Galilée a eu droit à un procès. Il ne s’agis­sait pas de poser une bombe chez lui mais de démon­trer par le rai­son­ne­ment qu’il ne rai­son­nait pas !

Dernièrement, à Avignon, j’ai vu une belle pièce de théâ­tre où pour com­bat­tre l’isla­misme, les artis­tes s’appuient sur un Don Quichotte (le repré­sen­tant de l’utopie) tom­bant sous les coups de l’Inquisition aux airs clai­re­ment isla­mis­tes. Le geste est appré­cia­ble car il pousse vrai­ment à la réflexion mais, il a eu sur moi, l’effet inverse : l’isla­misme n’est pas un archaïsme, un ves­tige du passé qui aurait du mal à mourir, mais une réponse concrète aux pro­blè­mes concrets d’aujourd’hui. Pour Marx, les contra­dic­tions du capi­ta­lisme condui­saient à cet homme nou­veau dans l’uni­vers du socia­lisme où la soli­da­rité aurait rem­placé l’exploi­ta­tion de l’homme par l’homme. Vision opti­miste de l’his­toire en un temps où le capi­ta­lisme n’avait pas déployé toutes ses consé­quen­ces néfas­tes. Comme il va de soi, l’isla­misme n’est pas l’islam, mais une forme nou­velle qui permet à un groupe, face à la mort du poli­ti­que, de s’ins­tal­ler dans une nou­velle fonc­tion diri­geante.

Oui, l’Inquisition fut aussi une prise de pou­voir poli­ti­que par le reli­gieux, contre la montée en puis­sance de la bour­geoi­sie (expri­mée par le pro­tes­tan­tisme) mais à une époque où de toute façon le reli­gieux avait l’essen­tiel du pou­voir. Depuis deux siè­cles, les reli­gions ont été rédui­tes, pour les catho­li­ques au ter­ri­toire étroit du Vatican et par­tout confron­tées à la mort du sacré. En ce sens, l’isla­misme est un retour en arrière mais pas seu­le­ment. Et je ne cesse de m’étonner quand, une cer­taine « gauche », y voit des révol­tés alors que nulle part l’isla­misme au pou­voir n’a fait le moin­dre geste en faveur des peu­ples sous leur coupe ! Il n’y a pas pire contra­dic­tion que la Bolivie de Morales appe­lant à la res­cousse l’Iran pour obte­nir des hôpi­taux gra­tuits… où les infir­miè­res loca­les sont obli­gées de porter le voile isla­mi­que. Bref l’expli­ca­tion de l’isla­misme par l’inqui­si­tion peut deve­nir un ana­chro­nisme.

Fascisme

J’ai moi-même pensé que les mas­sa­creurs étaient une des formes actuel­les du fas­cisme. L’homme qui loue un camion, laisse un chèque de cau­tion, choi­sit un date, un lieu, et fonce dans la foule était-il l’expres­sion d’un fas­cisme ? Le fas­cisme, ce qu’il est tou­jours, a d’abord était une prise de pou­voir du poli­ti­que sur l’économique (comme la révo­lu­tion de 1917). Nous étions à un moment où le pou­voir économique du capi­ta­lisme deve­nait tel qu’il tuait lui aussi le poli­ti­que, mais la riposte a consisté à affi­cher un retour du poli­ti­que, et non pas à s’insé­rer dans la mort du poli­ti­que, pour y faire son nid. Le fas­cisme s’est exprimé par la créa­tion de partis fas­cis­tes deve­nus partis de masse (sous l’effet volon­taire ou la contrainte).

De la scien­to­lo­gie à l’isla­misme l’essen­tiel tient dans le pou­voir d’une secte de gens « élus » pour diver­ses rai­sons. Dans tous les cas, nous sommes face à l’expres­sion de « liber­tés » dévoyées or l’enga­ge­ment fas­ciste entrait dans l’ordre d’une sou­mis­sion assu­mée. L’homme se consomme lui-même quand il ima­gine que cette consom­ma­tion est l’effet de sa liberté (mettre le voile, c’est mon choix !). Des com­men­ta­teurs en revien­nent sou­vent – sous diver­ses formes – à La Boétie, et à ce cons­tat que le pou­voir des puis­sants n’est rien d’autre que l’aban­don par le citoyen de sa propre sou­ve­rai­neté. L’homme s’auto-exploi­tant et donc s’auto - détrui­sant dans la joie ? Après tout, il en a bien le droit, il est libre ! Sauf que depuis La Boétie, que d’expé­rien­ces vécues de révo­lu­tions ! Pour une part, l’isla­misme et un contraire du fas­cisme même si les deux se res­sem­blent par l’idéo­lo­gie (voir une démons­tra­tion minu­tieuse et fabu­leuse de Latifa Ben Mansour) puis­que le poli­ti­que est rem­placé par la fusion entre pou­voir économique et pou­voir reli­gieux. Deux sectes finis­sant par s’épauler au nom d’un féo­da­lisme nou­veau. Pouvoir de l’argent et pou­voir du reli­gieux pou­vant débou­cher sur une autre phase du capi­ta­lisme alors que des cou­rants capi­ta­lis­tes ont vite com­pris que le fas­cisme n’était pas solu­ble dans le pou­voir de l’argent. Les finan­ciers et finan­ceurs de Franco en firent la dou­lou­reuse expé­rience.

Conclusion : La France

Une ques­tion revient sou­vent : mais pour­quoi la France ? A partir du moment où l’isla­misme n’est pas une ques­tion franco-fran­çaise, les expli­ca­tions par les ques­tions de poli­ti­que inté­rieure ou d’actua­lité, res­tent mar­gi­na­les. Pour preuve : les isla­mis­tes répè­tent sur les chaî­nes de leur télé (comme alja­zeera) que c’est à Poitiers que les Arabes furent arrê­tés ! (les Arabes sont mino­ri­tai­res parmi les musul­mans !) D’autres pré­fè­rent en reve­nir à la guerre d’Algérie.

Au début des années 70 j’ai cons­taté à ma grande sur­prise que l’image de la France dans les pro­fon­deurs des USA, c’est encore la Révolution. Puis j’ai décou­vert que cette image est la même (mais en ver­sion posi­tive) en Amérique du sud. Je ne cesse d’être fas­ciné par le nombre de gens qui y por­tent comme prénom Victor Hugo (Chavez n’en ayant eu que la moitié). Plus encore, pour les défen­seurs du pou­voir reli­gieux, la France c’est his­to­ri­que­ment et non cir­cons­tan­ciel­le­ment, Satan. D’où le retour en force de cette confu­sion : la laï­cité c’est l’athéisme.

Pour moi, aux Amériques, le Mexique joue le rôle de la France, le Mexique qui connaît une vague d’atten­tats sans équivalent et qui, là-bas aussi, seraient commis par des « insur­gés »… mafieux. L’insur­rec­tion authen­ti­que du Chiapas [2] n’a pas été battue par les mili­tai­res, mais par le crime orga­nisé ! Et la tra­duc­tion pra­ti­que, c’est la Mafia pre­nant en charge les fonc­tions du poli­ti­que : orga­ni­ser la sécu­rité, les ser­vi­ces sociaux, la santé etc. A son profit bien sûr, et avec une par­ti­cu­la­rité par rap­port à l’isla­misme : l’uti­li­sa­tion des chan­sons à sa gloire, ce qui donne un air plus joyeux aux mas­sa­creurs.

Cette France révo­lu­tion­naire qui a existé, qui a donné le sys­tème métri­que au monde entier (ou pres­que) est en per­ma­nence déva­lo­risé par les médias qui avan­cent d’autres modè­les pour la honte de notre pays. Ailleurs il y a de gran­des régions (c’est faux !) donc la France a besoin de gran­des régions, ailleurs sur l’eutha­na­sie on demande l’opi­nion des reli­gieux, alors en France aussi…etc. D’où toute la ques­tion : comme être fiers de notre his­toire sans tomber dans le coco­rico ? com­ment être pour la nation fran­çaise sans tomber dans le natio­na­lisme ? com­ment rap­pe­ler la force de notre modèle sans le figer, sans l’idéa­li­ser ? Kateb Yacine disait qu’en tant qu’Algérien, il avait gardé la langue fran­çaise comme trésor de guerre ; dans la guerre actuelle gar­dons notre his­toire comme un trésor por­teur d’avenir.


[1J’approuve sur ce site l’article d’Yvon Quiniou.

[2Il arriva à Alain Gresh, dans le Monde diplomatique, d’établir un parallèle entre insurgés du Chiapas et frères musulmans d’Egypte, les deux civilisations étant dotées de pyramides !