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Encore une fois sur la situation italienne : sortir des vieux schémas

par Denis COLLIN, le 27 mai 2018

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Le peuple italien calomnié n’a pas voté pour des fascistes mais contre la ruineuse politique d’austérité de l’Union Européenne

Dans Libération, le prin­ci­pal repré­sen­tant de l’oppo­si­tion à Macron est inter­rogé, à la veille de la jour­née dite de « marée popu­laire » du samedi 26 mai. Au détour d’un long entre­tien sur lequel il fau­drait reve­nir en détail, on lui pose cette ques­tion : « Comment ana­ly­sez-vous l’alliance entre la Ligue et le Mouvement Cinq Etoiles, en train de pren­dre le pou­voir à Rome ? » Réponse du pré­si­dent du groupe LFI : « C’est une catas­tro­phe. Cette cala­mité porte de forts relents d’extrême droite, comme le montre l’inter­dic­tion faite aux francs-maçons d’entrer au gou­ver­ne­ment. Le contenu de leur ligne économique est clai­re­ment de droite : réduire l’impôt sur le revenu à une flat-tax à 10 % ou à 20 %. La mau­vaise nou­velle, c’est qu’ils ont pris le pou­voir. La bonne, c’est qu’on va pou­voir les affron­ter mieux qu’aupa­ra­vant ». On reste inter­dit devant cette réponse qui voit l’insou­mis en chef pren­dre sa place dans le concert des forces qui veu­lent empê­cher à tout prix que soit res­pec­tée la volonté du peuple ita­lien. Mélenchon veut donc affron­ter cette « catas­tro­phe », cette « cala­mité » qui « porte de forts relents d’extrême droite ». Dans cette bataille contre l’alliance Salvini-Di Maio, il y a déjà beau­coup de monde : Bruno Le Maire, Pierre Moscovici, les diri­geants alle­mands et fran­çais, la presse du capi­tal et quel­ques autres encore. Et Mélenchon, de façon tout à fait incom­pré­hen­si­ble vient brouiller les cartes et appor­ter un sou­tien indi­rect aux diri­geants euro­péis­tes de la caste en Italie et en Europe.

Voyons ce qu’il en est. Les élections ita­lien­nes, comme nous l’avons expli­qué dans un arti­cle récent de La Sociale ont exprimé une vague de révolte contre l’Union Européenne, contre la poli­ti­que d’aus­té­rité menée par le gou­ver­ne­ment du PD, contre les mesu­res anti-ouvriè­res comme le « Job Act » de Renzi et contre la mise en pièces du sys­tème des retrai­tes. Voilà le sens du vote de la majo­rité du peuple ita­lien et notam­ment de ses cou­ches les plus pau­vres. Les « forts relents » qui incom­mo­dent les nari­nes du chef de LFI sont ceux du « déga­gisme », qu’il met ordi­nai­re­ment à toutes les sauces mais qui est par­fai­te­ment bien­venu ici : les prin­ci­paux partis de la classe domi­nante, le PD (« centre gauche ») et Forza Italia de Berlusconi sont défaits. Voilà l’essen­tiel ! D’ailleurs, eux, l’ont bien com­pris. Renzi et Berlusconi sont prêts à s’allier pour mener la vie dure à la nou­velle alliance que la presse qua­li­fie, mépri­sante, de « popu­liste ».

Chose impor­tante : le « centre droit » a explosé et Salvini, le chef de la Lega, a engagé des négo­cia­tions avec Di Maio du M5S. Et cela débou­che sur un pro­gramme de gou­ver­ne­ment qui réclame la rené­go­cia­tion des trai­tés euro­péens, l’annu­la­tion de la réforme des retrai­tes, le des­ser­re­ment de la dis­ci­pline maas­trich­tienne, et toute une série de mesu­res de relance pour amé­lio­rer le niveau de vie des Italiens. Bien que ce ne soit pas dans le pro­gramme on parle même, ô hor­reur, de natio­na­li­ser la com­pa­gnie aérienne Alitalia en dif­fi­cultés sérieu­ses.

Certes, la fin de la pro­gres­si­vité de l’impôt sur le revenu récla­mée par Salvini est une fort mau­vaise idée, contra­dic­toire avec l’ins­pi­ra­tion key­né­sienne géné­rale du pro­gramme de gou­ver­ne­ment. La res­tric­tion de l’immi­gra­tion et l’expul­sion des clan­des­tins est sans doute dis­cu­ta­ble, mais les don­neurs de leçons fran­çais devraient se mettre un peu à la place des Italiens qui accueillent les réfu­giés que la police fran­çaise empê­che vigou­reu­se­ment de passer la fron­tière. On doit aussi savoir que dans cer­tai­nes régions, notam­ment en Campanie, se sont ins­tal­lées de nou­vel­les mafias, nigé­ria­nes par exem­ple, qui colo­ni­sent com­plè­te­ment cer­tai­nes villes, choses que l’on ignore com­plè­te­ment si on ne lit que la presse « bobo » et fré­quente uni­que­ment les belles âmes… Salvini a d’ailleurs modéré ses propos sur l’immi­gra­tion décla­rant qu’il vou­lait expul­ser les voyous (ce qui est assez normal !) mais sou­hai­tant « bien­ve­nue aux braves gens ».

Bref, un gou­ver­ne­ment cri­ti­qua­ble, mais en rien fas­ciste ! Les « hordes leghis­tes » ne défer­lent pas pour détruire les locaux syn­di­caux. Normal : voilà déjà un moment que bien des mili­tants syn­di­caux sont passés à la Lega délais­sant ce parti mons­trueux qu’est le PD. Quand le pré­si­dent ita­lien Mattarella (PD, démo­crate-chré­tien) fait de l’obs­truc­tion à la nomi­na­tion du nou­veau gou­ver­ne­ment, quand il s’oppose à la nomi­na­tion à l’économie de Savona, notoire oppo­sant à l’euro, c’est lui qui met la démo­cra­tie en danger, et non Salvini ou Di Maio.

La prin­ci­pale crainte concer­nant la coa­li­tion M5S/Lega, ce n’est pas qu’elle appli­que son pro­gramme mais bien qu’elle ne l’appli­que pas pour com­plaire à la caste. On peut aussi lui repro­cher quel­ques contra­dic­tions et quel­ques inconsé­quen­ces, mais sûre­ment pas d’en faire l’ennemi prin­ci­pal. Il serait temps, gran­de­ment temps d’en finir avec les réflexes condi­tion­nés de la gauche qui pré­fère un riche bour­geois euro­péiste libé­ral à un « popu­liste » un peu rugueux.