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Podemos et les Espagnes

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 17 juin 2018

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Pendant des siè­cles les Espagnes n’ont fait qu’une, sous la tutelle de la royauté. Avec l’âge des répu­bli­ques, les Espagnes ne savaient plus trop com­ment tenir ensem­ble. Franco est venu impo­ser son ordre et ce n’est pas par hasard s’il a sou­haité confier sa suc­ces­sion à une dynas­tie.

Même sym­bo­li­que, le roi est celui d’Espagne. Dans les faits une alter­nance poli­ti­que s’est mise en place avec une droite tour­née vers le centre et une gauche tour­née vers le centre.

L’entrée dans le Marché commun a pu pen­dant long­temps confir­mer cette alter­nance « douce » d’autant que le pays a été for­te­ment sub­ven­tionné par l’Europe, comme le Portugal et la Grèce qui étaient dans le même wagon. Mais voilà que le Mur de Berlin tombe, et que l’Europe s’ouvre à l’Est, celle du Sud deve­nant secondaire. Les trois pays vont entrer en crise à partir de la secousse de 2008 et dans les trois pays un autre type de gauche va naître. Dans la foulée de Syrisa, Podemos et le Bloc de Gauche ten­tent de sortir des sen­tiers clas­si­ques de la gauche à partir des situa­tions loca­les.

Pour Podemos qui va naître avec les Elections euro­péen­nes de 2014 un des défis reste le même que celui des partis clas­si­ques pour­tant for­te­ment contes­tés : com­ment tenir ensem­ble les Espagnes ?

Podemos est un parti espa­gnol pour qui l’Espagne reste l’hori­zon commun, en consé­quence, il peut subir des accu­sa­tions l’assi­mi­lant à la droite ou au PSOE. Sauf que Podemos ne sou­haite pas un main­tien de l’Espagne contre la volonté des natio­na­li­tés, donc il est d’accord pour le réfé­ren­dum d’auto­dé­ter­mi­na­tion, ce que ni le roi, ni les autres partis ne peu­vent accep­ter.

Sauf que le débat interne de Podemos, en plus du débat poli­ti­que géné­ral, est tra­versé par la ques­tion des Espagnes.

Ce parti n’est pas né de féo­da­li­tés loca­les mais d’une volonté cen­trale sauf que ça ne le dis­pense pas d’être secoué par les tur­bu­len­ces.

Les médias ont beau­coup parlé du cas cata­lan. Podemos res­tant ferme sur sa double posi­tion, dif­fi­cile cepen­dant à faire admet­tre dans un contexte de pola­ri­sa­tion : non à l’indé­pen­dance mais oui au réfé­ren­dum d’auto­dé­ter­mi­na­tion.

Aujourd’hui le cas de l’Andalousie déplace la ques­tion et les élections au Parlement de la région en mars 2019 posent pro­blème.

Ces der­niers temps l’Espagne a été réduite au face à face Madrid-Barcelone, comme si Séville n’avait plus rien à dire. Je rap­pelle qu’en 1992 dans le grand souci d’équilibre du pou­voir cen­tral, Barcelone a eu les Jeux Olympiques et Séville la Foire inter­na­tio­nale.

Ce qui com­pli­que la situa­tion pour Podemos c’est que l’Andalousie a tou­jours été entre les mains du PSOE (la droite du PSOE par­fois plus à droite que la droite elle-même) en alliance plus ou moins stable, avec Izquierda Unida. De 52% en 1982 à 35% aujourd’hui pour le PSOE. Le PP a pris le pou­voir entre 2012 et 2015 suite aux divi­sions de la gauche. En 2015 le PSOE s’est retrouvé avec 35% et le PP avec 26%. Pour sa pre­mière can­di­da­ture Podemos est arrivé à 14% et IU uni aux Verts à 6%. De plus Podemos en Andalousie est animé par la dépu­tée euro­péenne repré­sen­tante de l’aile dite anti­ca­pi­ta­liste, Teresa Rodriguez.

Pour bien com­pren­dre la situa­tion notons par exem­ple que Pedro Sanchez a pris dans son gou­ver­ne­ment, pour les finan­ces, celle qui s’occu­pait des finan­ces en Andalousie, acte indis­pen­sa­ble pour béné­fi­cier de l’appui de son adver­saire n°1 dans le PSOE, Susana Diaz qui dirige… l’Andalousie.

Pour les der­niè­res légis­la­ti­ves, Podemos a réa­lisé une alliance avec IU, une alliance qui n’a pas été concluante puis­que les résul­tats électoraux ont été infé­rieurs à ceux de Podemos seul. Cette alliance va-t-elle être reconduite aux pro­chai­nes euro­péen­nes ? Le mode de scru­tin ne l’impose pas mais le titre d’une liste uni­tai­res a été avancé : Unidas Podemos cam­biar Europa.

L’alliance Podemos-IU en Andalousie peut deve­nir une alliance entre féo­da­li­tés, par-dessus la direc­tion natio­nale de Podemos. En consé­quence cette direc­tion a mis quatre condi­tions à cette alliance :

 Que Podemos ne dis­pa­raisse pas dans cette alliance. Il est prévu un seul sigle : Adelante anda­lu­cia

 Qu’elle se fasse après consul­ta­tion des adhé­rents (dans un vote pré­cé­dent 98% deman­daient la pré­sence du sigle)

 Que la direc­tion natio­nale puisse assis­ter aux négo­cia­tions

 Que la trans­pa­rence soit géné­rale.

Tenir ensem­ble les Espagnes va, dans tous les cas, pour Podemos, deve­nir un casse-tête. Sur le site poli­ti­que de ce parti on peut uti­li­ser cinq lan­gues : cas­tillan, basque, astu­rien, gali­cien et cata­lan. Il vient juste d’ajou­ter l’anglais. Une façon d’affi­cher une prise en compte des natio­na­li­tés mais ces natio­na­li­tés ne peu­vent « s’émanciper » de la stra­té­gie cen­trale. Pas ques­tion comme chez les com­mu­nis­tes d’hier d’avoir d’un côté un PCE avec sa stra­té­gie et un PSUC avec la sienne. Quant au PSOE c’est un conglo­mé­rat de féo­da­li­tés qui inter­di­sent toute stra­té­gie poli­ti­que cen­trale.

Une affaire d’ordre privé, a com­pli­qué les rela­tions entre Podemos et Teresa Rodriguez. Son mari de Podemos, le maire de Cádiz, José María González, dit Kichi, a dénoncé l’achat par Iglesias et sa femme Irene Montero d’un chalet de 600000 euros ce qui lui semble indi­gne d’un diri­geant de Podemos. Le dif­fé­rent est cepen­dant plus poli­ti­que : il a sou­tenu l’indé­pen­dance de la Catalogne.

L’appa­ri­tion de Ciudadanos qui veut réno­ver la droite au nom de l’Espagne et contre les Espagnes a été un fac­teur qui a bloqué la pro­gres­sion de Podemos. En Catalogne par exem­ple, les cou­ches popu­lai­res peu cata­la­nis­tes ont en partie penché vers Ciudadanos quand socia­le­ment elles auraient dû, comme pour l’élection de la maire de Barcelone, rester du côté de Podem-Podemos.

Placer au pre­mier plan la lutte sociale, avant les luttes natio­na­li­tai­res, ne peut pas être simple quand tout l’appa­reil économique, poli­ti­que et cultu­rel, répète : l’Espagne d’abord, et la crise après.