Accueil > Actualité > L’attentat de Nice, causes réelles et dangers prévisibles ...

L’attentat de Nice, causes réelles et dangers prévisibles ...

par Jacques COTTA, le 20 juillet 2016

Enregistrer au format PDF

Après le crime de masse commis à Nice Promenade des anglais, des cer­ti­tu­des plus contra­dic­toi­res les unes que les autres ont été for­mu­lées d’heure en heure, de jour en jour, par les mêmes hommes poli­ti­ques, com­men­ta­teurs et « spé­cia­lis­tes du ter­ro­risme » sur un ton ne souf­frant aucune dis­cus­sion. Chaque décla­ra­tion avait l’ambi­tion de nous éclairer sur la per­son­na­lité du tueur, sur ses moti­va­tions, sur ses liens avec l’orga­ni­sa­tion ter­ro­riste inter­na­tio­nale.

Ainsi a-t-on appris suc­ces­si­ve­ment :

a/ que l’assas­sin au camion était un membre de Daech et que « son impli­ca­tion dans les rangs de l’orga­ni­sa­tion ter­ro­riste » ne fai­sait aucun doute.

b/ puis qu’il était sans doute « un loup soli­taire », « n’étant pas l’objet d’une fiche S », mais ayant tout de même été déjà pour­suivi pour vio­len­ces, avant qu’on apprenne qu’il avait été pris dans une alter­ca­tion avec un auto­mo­bi­liste, ce qui est selon les chif­fres offi­ciels le cas d’un conduc­teur sur deux. Dans le même regis­tre, qu’il était vio­lent avec sa femme ce qui là encore le range dans la moitié des hommes qui vivant en couple ont un com­por­te­ment pour le moins répré­hen­si­ble.

c/ puis que le même était connu pour son goût du porc, de l’alcool, des rela­tions sexuel­les débri­dées, pour un com­por­te­ment assez éloigné de celui que reven­di­quent en règle géné­rale les dji­ha­dis­tes

d/ puis qu’il s’agi­rait d’un « fou », un « désé­qui­li­bré » en ins­tance de divorce, criblé de dettes, qui aurait « pété les plombs ».

e/ Enfin, pour bou­cler la boucle, que l’assas­sin s’était radi­ca­lisé à toute vitesse dans les der­niers jours, se lais­sant d’ailleurs « pous­ser la barbe une semaine envi­ron avant l’assas­si­nat de plus de 80 per­son­nes, hommes, femmes et enfants » à l’issue du feu d’arti­fice du 14 juillet, ce qui là encore le range dans une caté­go­rie bien four­nie.

Tout cela évacue la seule ques­tion qui vaille : quel que soit le profil exact et sans doute contra­dic­toire du tueur, com­ment et pour­quoi a-t’il répondu aux recom­man­da­tions des chefs isla­mis­tes radi­caux dont aucun lien appa­rent ne peut lais­ser paraî­tre des rela­tions par­ti­cu­liè­res en déci­dant d’assas­si­ner par tous les moyens –là un camion loué pour l’occa­sion- les « mécréants » en masse ? Où a-t-il donc trouvé l’énergie pour com­met­tre les crimes du 14 juillet alors que quel­ques jours avant il était tota­le­ment insoup­çon­na­ble ?

L’énergie du tueur

Un fou isolé, déprimé, pas­sant à l’acte aujourd’hui dans le crime de masse comme il aurait pu le faire hier par un simple sui­cide ? L’expli­ca­tion est un peu courte.

C’est une idéo­lo­gie qui est en cause, sans d’ailleurs que l’assas­sin n’ait un réel besoin d’y adhé­rer dans le détail. L’ambiance suffit. Cette idéo­lo­gie qui trouve son expres­sion dans l’affi­chage de la bar­ba­rie la plus élaborée rap­pelle le Nazisme qui il y a un peu plus de 70 ans embra­sait l’Europe et le monde. A y regar­der de plus près d’ailleurs, les pro­fils des assas­sins et plus géné­ra­le­ment des bandes dji­ha­dis­tes n’est pas très éloigné de celui des bandes nazis qui dès le début semaient la ter­reur : rela­tions entre la pègre, le « lum­pen­pro­lé­ta­riat » et le grand capi­tal, haine féroce de la culture expri­mée spec­ta­cu­lai­re­ment aujourd’hui dans les des­truc­tions des œuvres mil­lé­nai­res lorsqu’hier il s’agis­sait de faire des bra­siers avec les œuvres lit­té­rai­res, haine de la démo­cra­tie, du débat, gros­siè­reté des ana­thè­mes et « argu­ments » met­tant en scène aujourd’hui le mécréant comme hier le juif, etc…

Peu à peu cette idéo­lo­gie s’impose comme une évidence, forte des capi­tu­la­tions suc­ces­si­ves sur le ter­rain de la laï­cité notam­ment. C’est une suc­ces­sion d’aban­dons au nom du « res­pect des dif­fé­ren­ces » qui ont abouti à oppo­ser une caté­go­rie à une autre, à rendre per­cep­ti­bles les appels au meur­tre dans des têtes qui pour­tant n’ont pas for­cé­ment grand-chose à voir avec les pré­di­ca­teurs de Daech ou autres fous de dieu.

Au len­de­main du meur­tre de masse de Nice, on entend un « mea culpa » monter au sein des élites promp­tes à condam­ner une laï­cité trop stricte au profit d’une laï­cité « ouverte » qui se carac­té­ri­se­rait par l’accep­ta­tion des reli­gions, des signes reli­gieux, des valeurs reli­gieu­ses dans la sphère publi­que. Mais n’est-ce pas pré­ci­sé­ment cela qui a armé le tueur ? La ques­tion est impor­tante car de sa réponse découle une cer­taine per­cep­tion des dan­gers qui guet­tent notam­ment la société fran­çaise. Car alors le tueur de Nice ne serait pas un « dingue » isolé, mais expri­me­rait la pos­si­bi­lité pour des mil­liers qui aujourd’hui s’igno­rent de passer à l’acte en tuant mas­si­ve­ment, his­toire d’en finir de façon spec­ta­cu­laire, en rem­plis­sant une mis­sion dont l’ordre diffus vien­drait d’ailleurs.

Existe-t-il un autre remède vis-à-vis de l’ennemi isla­mi­que aujourd’hui que celui uti­lisé hier contre la reli­gion catho­li­que : la réaf­fir­ma­tion des valeurs de la répu­bli­que et l’intran­si­geance à tous les niveaux pour en impo­ser le res­pect sans faille. L’ennemi a une base théo­ri­que et toute capi­tu­la­tion est cou­pa­ble. L’adap­ta­tion de la répu­bli­que aux valeurs reli­gieu­ses – toutes les valeurs reli­gieu­ses, sin­gu­liè­re­ment aujourd’hui celles de l’islam- est cou­pa­ble. Les exem­ples dans le temps abon­dent. Les can­ti­nes sco­lai­res, la non mixité des pis­ci­nes, le rejet des femmes qua­li­fiées d’impu­res, le refus de leur serrer la main… Le Droit doit s’impo­ser sans conces­sion.

Ces ques­tions poli­ti­ques sont au centre de la situa­tion ouverte avec Charlie Hebdo, le Bataclan et Nice. Et force est de cons­ta­ter que la capi­tu­la­tion est là géné­rale…

Dans son hom­mage rendu à trois poli­ciers assas­si­nés le 13 jan­vier, François Hollande décla­rait notam­ment que « la folie ter­ro­riste qui les a frap­pés n’avait ni cou­leur, ni reli­gion » [1]. N’y a-t-il pas dans cette simple phrase le concen­tré d’une capi­tu­la­tion lar­ge­ment par­ta­gée. Est-il rai­son­na­ble de rame­ner ces actes à de sim­ples mani­fes­ta­tions de folies ? Leurs auteurs à de sim­ples désé­qui­li­brés ? Cela alors que ces actes ont une cou­leur et une reli­gion qui en reven­di­que le contenu, un Islam qui a pris la teinte noire radi­cale du dra­peau de Daech quand sa cou­leur verte du dra­peau Saoudien porte déjà atteinte aux Droits de l’Homme et du Citoyen. Il faut nommer l’ennemi et le situer en tant qu’ennemi, rap­pelle à juste titre Fatiha Boudjahlat.

Capitulations par­ta­gées par une « droite » et une « gauche » qui appel­lent ensem­ble au dia­lo­gue et à la mesure une fois passés les effets de manche. Capitulation sur tous les fronts – sans oublier celui des rela­tions inter­na­tio­na­les- rap­pe­lée par le juge anti-ter­ro­riste Trévidic lorsqu’il déclare notam­ment que « pro­cla­mer qu’on lutte contre l’islam radi­cal tout en ser­rant la main au roi d’arabie saou­dite revient à dire que nous lut­tons contre le nazisme tout en invi­tant Hitler à notre table ». Sans parler des rela­tions déve­lop­pées, entre­te­nues et pas tota­le­ment désin­té­res­sées [2] avec le « pro­gres­siste » Qatar dont la France cons­ti­tue un de ses ter­rains de chasse pri­vi­lé­giés…

Au lieu d’abor­der ces ques­tions qui ne sont là qu’ébauchées, nous assis­tons à un concert mono­tone sur l’union natio­nale. Mais là encore, der­rière les décla­ra­tions de cir­cons­tance, de quoi s’agit-il vrai­ment ?

Droite Gauche, l’union nationale réalisée

Après Charlie Hebdo, après le Bataclan, la Promenade des Anglais à Nice a pro­vo­qué une pro­fonde émotion, à la hau­teur de l’acte commis et de ses consé­quen­ces. Une minute de recueille­ment a été res­pec­tée dans toute la France. Et au sommet de l’état le pré­si­dent de la répu­bli­que et le pre­mier minis­tre en ont appelé, comme pré­cé­dem­ment, à « l’union natio­nale contre le ter­ro­risme ». Requête appa­rem­ment igno­rée cette fois par les lea­ders de l’oppo­si­tion qui n’ont pas manqué le len­de­main même de l’atten­tat de mettre l’exé­cu­tif en cause pour « son inca­pa­cité à assu­rer la sécu­rité des fran­çais ».

L’union natio­nale fis­su­rée ? A y regar­der de plus près, les ques­tions de pos­ture (à quel­ques mois des pri­mai­res des uns et des autres en vue des pré­si­den­tiel­les) n’ont-elles pas pris le pas pour camou­fler une union natio­nale bien fice­lée sur le fond des posi­tions expri­mées.

a/ A l’inté­rieur, Hollande, Valls, Juppé, Sarkozy, Lemaire, Le Pen, etc… sont ensem­ble par­ti­sans d’une reconduc­tion de « l’état d’urgence » dont l’inef­fi­ca­cité pour le sujet traité ne fait aucun doute pour per­sonne. De l’aveu même du minis­tre de l’inté­rieur, 3000 per­qui­si­tions, 300 pla­ce­ments à rési­dence, voilà le bilan depuis que l’état d’urgence a été décrété. 300 pla­ce­ments à rési­dence qui pour l’essen­tiel concer­nent des mili­tants qui contes­tent la poli­ti­que gou­ver­ne­men­tale et qui n’ont stric­te­ment rien à voir avec les ques­tions liées aux atten­tats.

Mais qu’importe. En ces temps tra­gi­ques il faut pour les hommes poli­ti­ques « rouler des méca­ni­ques ». Donc les uns et les autres sont enga­gés dans une suren­chère sur le ter­rain de l’auto­ri­ta­risme, ren­for­çant le carac­tère anti démo­cra­ti­que de la 5ème répu­bli­que, tout en niant d’ailleurs le carac­tère tota­le­ment illu­soire des mesu­res prises.

b/ A l’exté­rieur, François Hollande annonce le « ren­for­ce­ment des frap­pes » en Syrie et en Irak. Le débat entre res­pon­sa­bles de « gauche » et de « droite » ne porte alors pas sur l’oppor­tu­nité d’une telle déci­sion. Sans doute sur le ton­nage des bombes déver­sées. Sans que nul ne s’inter­roge sur la néces­sité ou l’effi­ca­cité de guer­res dans les­quel­les nous sommes enga­gés…

Mais là aussi qu’importe. Œil pour œil, dent pour dent. C’est la loi du Talion qui doit pour les res­pon­sa­bles poli­ti­ques de « gauche » comme de « droite » à tout prix s’impo­ser. Et le fait que les bom­bar­de­ments et la des­truc­tion des états –l’Irak, la Syrie…- créent désor­dre et sus­ci­tent des voca­tions telles que celle qui a frappé à Nice ne mérite visi­ble­ment pas dis­cus­sion…

Depuis main­te­nant des années (sans doute faut-il remon­ter à l’atten­tat de New-York contre les Twins Towers en 2001), un dis­cours s’est imposé comme repré­sen­tant celui de la raison. Nous serions en « guerre contre le ter­ro­risme ». Et comme cela est le cas géné­ra­le­ment sur un champ de bataille, il nous fau­drait taper fort, vite et sans état d’âme pour anéan­tir l’ennemi et sortir vic­to­rieux de la confron­ta­tion.

Tous les res­pon­sa­bles poli­ti­ques repren­nent le même ver­biage et se font donc concur­rence pour sug­gé­rer les mesu­res les plus radi­ca­les.

  • Que cela n’ait rien réglé depuis plus de dix ans, que la situation ait empiré, que le remède n’ait fait qu’accentuer le mal, tout le monde semble s’en moquer éperdument.
  • Que le massacre de population civiles par centaines et milliers n’émeuve pas grand monde car la Syrie, l’Irak, etc… c’est loin, peu importe.
  • Que l’horreur que provoque la politique des gouvernements occidentaux hors de leurs frontières soit banalisée, pratiquement niée, peu importe.
  • Que l’indifférence de fait face aux massacres en Syrie, en Irak, etc… soit à la hauteur des larmes versées sur la promenade des anglais, là encore peu importe.
  • Que l’action militaire consensuelle jette sur les routes et les mers des centaines de milliers de réfugiés –qu’on refuse par ailleurs derrière l’argument du terrorisme notamment de recueillir dignement- là toujours peu importe.
  • Que les bonnes âmes soient amenées sans même s’en rendre compte à stigmatiser l’étranger (l’assassin de Nice n’était-il pas tunisien) alors que les « bastions islamistes » sont français, là toujours, peu importe.

Pourtant la réa­lité est là.

Comme l’indi­que à juste titre Dominique de Villepin [3] (il est assez cocasse de se retrou­ver Villepiniste en la matière, mais Villepin est bien le seul à avoir tenu tête à la folie va-t-en guerre qui s’est expri­mée en Irak notam­ment), le concept même de « guerre contre le ter­ro­risme » pro­cède d’une incom­pré­hen­sion cou­pa­ble des pro­ces­sus en cours. Et désarme pour abor­der les défis.

Notre pro­blème porte un nom. Plusieurs même. Il suffit de se réfé­rer à leurs décla­ra­tions suc­ces­si­ves pour iden­ti­fier Hollande, Valls, Juppé, Sarkozy, Lemaire, Macron, Fillon, Le Pen etc…

Leur ana­lo­gie sur le ter­rain de la « sécu­rité » malgré les mira­ges des­ti­nés à duper les fran­çais est sans ambi­guïté. Ils sont sur le même regis­tre, sécu­ri­taire par et pour la 5ème répu­bli­que qu’ils ne se pri­vent d’ailleurs pas de mettre en cause une fois dans l’oppo­si­tion.

Mais leur ana­lo­gie est iden­ti­que sur le ter­rain social, qui concerne les fran­çais au quo­ti­dien. La loi El Kohmri en a été, en est une cruelle illus­tra­tion. Les oppo­si­tions ne sont que façade. Ils sont d’accord sur le fond et ne diver­gent qu’à la marge. Et c’est aussi pour tenter d’affron­ter l’oppo­si­tion sociale et poli­ti­que qui s’est expri­mée dans le pays que le « ter­ro­risme » trouve sa fonc­tion et son « uti­lité » en per­met­tant le ren­for­ce­ment d’un arse­nal juri­di­que auto­ri­taire inef­fi­cace sur le ter­rain annoncé, mais d’une totale effi­ca­cité sur le ter­rain social et poli­ti­que dont cher­chent à s’empa­rer des cen­tai­nes de mil­liers…


[1On pourra consulter l’article de Fatiha Boudjahlat, Secrétaire nationale du MRC à l’Education engagée pour la laïcité et l’égalité femme-homme, au titre évocateur « Après les attentats, l’appel qui manque à la Nation : Réarmons la République ! » http://www.huffingtonpost.fr/fatiha-boudjahlat/appel-18-juin-daech-apres-les-attentats-nation-rearmons-la-republique_b_10571024.html

[2Nous sommes actuellement passés de la 4ème place à la seconde pour la vente d’armes dans le monde.

[3On retrouvera la déclaration de Dominique de Villepin sur le rôle de la puissance dans les relations internationales à l’adresse suivante https://www.youtube.com/watch?v=FC_34rc-NGE et sur le concept de terrorisme, de guerre, et sur les responsabilités diverses et variées des différents gouvernements à l’adresse https://www.youtube.com/watch?v=aY90k2IL9zw