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C’est en Italie que se joue l’avenir de l’Europe

Retour sur la situation italienne et les leçons qu’on en peut tirer pour la France

par Denis COLLIN, le 12 octobre 2018

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Depuis la for­ma­tion de cet étrange gou­ver­ne­ment Lega-M5S, l’Italie est deve­nue pour les pro­gres­sis­tes auto­pro­cla­més le repous­soir par­fait. Salvini est un fas­ciste, son gou­ver­ne­ment est fas­ciste et il n’y a pas à dis­cu­ter de tout cela. Celui qui demande une ana­lyse un peu plus appro­fon­die, un peu plus sub­tile est déjà en train de faire le jeu du fas­cisme, de tisser la toile des « rouge-brun » ou d’orga­ni­ser le front unique des « popu­lis­tes » et des sou­ve­rai­nis­tes, deux caté­go­ries que tout homme de gauche se doit d’abhor­rer par-dessus-tout.

Qu’on nous per­mette cepen­dant de reve­nir sur la situa­tion de l’Italie aujourd’hui et la réa­lité de ce gou­ver­ne­ment. Il faut d’abord com­men­cer par balayer les accu­sa­tions de fas­cisme, de retour aux heures som­bres de notre his­toire et autres calem­bre­dai­nes de la même farine. Le fas­cisme, c’es la vio­lence poli­ti­que et les bandes armées. Combien de per­ma­nen­ces syn­di­ca­les ont-elles été sac­ca­gées par les hordes sal­vi­nis­tes ? Combien d’anti­ra­cis­tes ou de « no border » ont-ils été contraints de boire de l’huile de ricin ? Combien d’intel­lec­tuels ont-ils été dépor­tés aux îles Lipari, com­bien de com­mu­nis­tes mis en prison, com­bien de dépu­tés socia­lis­tes assas­si­nés ? Bon vous me direz qu’il n’y a plus ni com­mu­nis­tes ni socia­lis­tes, mais la dis­pa­ri­tion de ces deux partis n’est pas abso­lu­ment un mau­vais coup de Salvini. Les diri­geants socia­lis­tes et com­mu­nis­tes, les Craxi et les Occhetto, ont été assez grands pour sabor­der tous seuls leurs pro­pres partis. Et la gauche ferait mieux de se deman­der pour­quoi les diri­geants com­mu­nis­tes se sont fait « hara-kiri » au congrès de Bologne en 1991. Pourquoi les d’Alema, Veltroni et tutti quanti qui ont pré­si­dés aux des­ti­nées du PDS l’ont-ils fondu dans ce truc infâme qu’est le PD, machine poli­ti­que entiè­re­ment au ser­vice du capi­ta­lisme mon­dia­lisé et de la poli­ti­que de l’Union Européenne, pro­fi­tant de chacun de ses pas­sa­ges au pou­voir pour faire ingur­gi­ter une nou­velle purge au peuple ita­lien. Comme le disait encore hier Romano Prodi, ancien chef de la « gauche », « ll fut obéir aux règles euro­péen­nes, même quand elles ne sont pas intel­li­gen­tes ». Tout est là.

Un deuxième ingré­dient du fas­cisme est l’alliance de la pègre avec l’armée et le grand capi­tal. On ne trouve évidemment rien de tout cela en Italie aujourd’hui. La pègre mafieuse, on peut en trou­ver à la Lega, sans aucun doute, mais elle s’est aussi très bien infil­trée dans les « hono­ra­bles » partis de gou­ver­ne­ment tra­di­tion­nels, au pre­mier chef Forza Italia et le PD qui a repris le pire des tra­di­tions de la démo­cra­tie chré­tienne ver­sion Andreotti et, en même temps, le goût de la magouille du PCI. Le procès qui s’est tenu l’an passé contre la « Mafia capi­tale » de Rome a bien mis tout cela en lumière. En tout cas, le grand capi­tal ne sou­tient pas vrai­ment Salvini et le jour­nal de la petite-bour­geoi­sie intel­lec­tuelle et de la bour­geoi­sie de gauche, la Repubblica ne lui fait guère de cadeaux. Le Corriere della Sera, la grande bour­geoi­sie du Nord faite jour­nal, ne lui est pas plus favo­ra­ble. Par contre la petite-bour­geoi­sie tra­di­tion­nelle et une partie des ouvriers lui appor­tent leur sou­tien, de même que cer­tai­nes frac­tions des capi­ta­lis­tes moyens, mais ceux-ci pré­fè­rent net­te­ment Berlusconi bien que l’atte­lage du cava­liere soit aujourd’hui assez brin­que­ba­lant et ne tire plus le Carroccio.

Idéologiquement la Lega est le pro­duit d’une bizarre trans­for­ma­tion. Née comme un mou­ve­ment séces­sion­niste du Nord, visant à cons­truire un soi-disant Padanie plus ou moins indé­pen­dante, ce parti était raciste sur­tout à l’égard des Italiens du Sud (Rome étant d’ailleurs sou­vent englo­bée dans le Sud). Du coup il était aussi outra­geu­se­ment pro-euro­péen : une Padanie indé­pen­dante aurait, selon ses chefs de l’époque, trouvé sa vraie place dans une Europe débar­ras­sée des États cen­tra­li­sa­teurs. En chan­geant ce qui doit être changé, on pour­rait rap­pro­cher ce mou­ve­ment de indé­pen­dan­tis­tes cata­lans qui eux ne sont pas des fas­cis­tes mais sont au contraire parés de toutes les vertus par la gauche et l’extrême gauche… Après l’élimination de Bossi qui avait trop mis les mains dans le pot de confi­ture, la Lega s’est tota­le­ment réo­rien­tée. Ne se conten­tant plus d’être un parti sup­plé­tif de Berlusconi, elle s’est trans­for­mée en parti natio­nal ita­lien, a cher­ché à s’implan­ter dans le Sud et est deve­nue pour le moins « euros­cep­ti­que ». Et son « racisme » à l’encontre des Italiens du Sud s’est tourné plutôt en xéno­pho­bie géné­rale, diri­gée cepen­dant plus direc­te­ment contre les vagues de « migrants ».

Encore faut-il com­pren­dre pour­quoi ses atta­ques contre les « migrants » ont ren­contré un assez large écho dans la popu­la­tion, ce qui a d’abord permis à la Lega de passer de 4 à 18% aux élections géné­ra­les et à Salvini une montée de popu­la­rité dans les son­da­ges (plus de 60% des Italiens). Généralement la xéno­pho­bie est assez bien par­ta­gée et aucune nation n’existe si ses citoyens ne pré­fè­rent pas leurs conci­toyens à l’étranger. Rousseau avait dit à ce sujet des mots défi­ni­tifs que les âmes cha­ri­ta­bles du mon­dia­lisme échevelé ne veu­lent plus enten­dre, bien que l’on sache que sous toutes les lati­tu­des les peu­ples aiment bien rester « maî­tres chez soi » (padrone da se), que les gou­ver­ne­ments exer­cent un contrôle vigi­lant à leurs fron­tiè­res et que per­sonne n’aime trop être envahi par des étrangers, sur­tout des étrangers aussi étranges. D’ailleurs les Français qui don­nent des leçons d’huma­nité à la Terre entière exer­cent un contrôle tatillon à la fron­tière franco-ita­lienne : on ne sait jamais un migrant pour passer de l’Italie à la France… Dans le cas de l’Italie, ces don­nées géné­ra­les n’avaient fina­le­ment qu’assez peu joué et les Italiens pen­dant des années se sont mon­trés bien plus accueillants que la plu­part de leurs voi­sins. L’Italie est proche de la Tunisie et de la Lybie et pen­dant des années sa marine s’est débrouillée seule pour sauver les bar­ques des tra­fi­quants qui fai­saient nau­frage. Des cen­tai­nes de mil­liers de réfu­giés ont été accueillis, soi­gnés et sou­vent inté­grés par un gou­ver­ne­ment qui accor­dait par ailleurs des aides sub­stan­tiel­les à chaque nouvel arri­vant. Pendant des années, les Italiens ont demandé aux autres gou­ver­ne­ments euro­péens de les aider, de pren­dre leur part de ce far­deau. En vain. L’UE se conten­tait de rap­pe­ler à l’Italie les contrain­tes de Maastricht. La montée d’un sen­ti­ment d’hos­ti­lité et à l’UE et aux immi­grés a sa racine là et pas ailleurs. Et Salvini a exploité ce sen­ti­ment. Ajoutons que la situa­tion « sécu­ri­taire » de cer­tains quar­tiers n’est pas tou­jours très agréa­ble. Il existe des mafias « rom » qui concur­ren­cent ou s’allient aux dif­fé­ren­tes bran­ches de la mafia ita­lienne. Dans cer­tai­nes régions du Sud des mafias nigé­ria­nes opè­rent à grande échelle et Salvini a eu beau jeu de dire qu’il vou­lait bien les bons immi­grés mais pas les voyous. Nous savons aussi que Salvini laisse fuiter « en privé » des propos moins poli­cés et qu’il libère des com­por­te­ments assez peu ragoû­tants – mais nous avons les mêmes à la maison. Salvini a même réussi à gagner l’électorat chré­tien dont les son­da­ges montre qu’il suit plus le chef de la Lega que le pape sur la ques­tion de l’accueil des réfu­giés et du coup voilà cet homme bien peu chré­tien qui fait l’apo­lo­gie de l’Europe chré­tienne… Enfin l’alliance avec Marine Le Pen – en ce moment c’est une vraie lune de miel entre ces deux-là – et les accoin­tan­ces avec Orban finis­sent de tracer le por­trait du vice-pre­mier minis­tre ita­lien. Un homme de droite, s’appuyant sur le sen­ti­ments d’hos­ti­lité aux étrangers sur l’anti-fis­ca­lisme qu’en France on dirait « pou­ja­diste ». Bref quelqu’un dont on sait qu’il est fon­da­men­ta­le­ment un adver­saire poli­ti­que.

Mais une fois ce por­trait dressé, on voit bien qu’il n’y a rien de fas­ciste là-dedans ou alors il faut carac­té­ri­ser la droite dans son ensem­ble de « fas­ciste ». Si on s’en tient aux paquets de décrets anti-immi­gra­tion adop­tés en conseil des minis­tres, l’Italie se trouve main­te­nant à peine au niveau de la France en matière de res­tric­tions. À côté de Collomb, Salvini est un peu « petits bras ». Et qui connait un tant soit peu l’Italie sait par­fai­te­ment que parler de « danger fas­ciste » en ce moment est une pure folie. Au contraire, l’événement inté­res­sant, celui qui aurait du inter­pel­ler les com­men­ta­teurs, c’est le ral­lie­ment de Salvini à une alliance avec le Movimento Cinque Stelle (M5S), un mou­ve­ment que l’on pour­rait plus volon­tiers situer « à gauche ». Partisan de l’inter­ven­tion de l’État dans une opti­que plutôt key­né­sienne mais en même temps plutôt écologiste et proche des thèses de la décrois­sance, cri­ti­que du pou­voir bureau­cra­ti­que et cor­rompu et par­ti­san de la démo­cra­tie directe, c’est appa­rem­ment l’exact opposé de la Lega ! Une pomme de dis­corde entre eux : la ligne TAV Lyon-Turin, à laquelle la Lega est favo­ra­ble alors que le M5S est très engagé dans les mou­ve­ments « no TAV ». Il y a cepen­dant deux points de conver­gence : d’abord la méfiance, pour ne pas dire plus, à l’égard de l’UE – plu­sieurs économistes M5S sont ouver­te­ment favo­ra­bles à la sortie de l’euro et tra­vaillent en ce sens – et ensuite le refus de l’immi­gra­tion de masse et la préoc­cu­pa­tion de l’iden­tité ita­lienne. Si, sur l’immi­gra­tion c’est Salvini qui a mené la danse, en revan­che sur le budget, ce budget qui a mis hors d’eux Juncker et Moscovici, c’est le M5S qui impose ses vues.

Le point capi­tal aujourd’hui, ce n’est pas la « nature » du gou­ver­ne­ment ita­lien, mais le fait qu’il ait engagé, pour la pre­mière fois, une dyna­mi­que de remise en ques­tion concrète, immé­diate du carcan de l’Union Européenne. Ici, en France, on a beau­coup parlé de la « déso­béis­sance », mais c’est ce gou­ver­ne­ment ita­lien-là qui la met en œuvre. Où cela conduira-t-il ? Il est dif­fi­cile de le dire. La Lega a été tirée en dehors de son espace tra­di­tion­nel, beau­coup d’Italiens met­tent leurs espoirs dans Salvini qui leur semble l’homme énergique dont l’Italie a besoin pour sortir du marasme. Ils se trom­pent cer­tai­ne­ment, mais leurs illu­sions sont un fait objec­tif. Pendant le même temps, Salvini a renou­velé pour les élections régio­na­les son pacte avec… Berlusconi ! Donc au niveau local la Lega sera alliée à un parti qui est dans l’oppo­si­tion au gou­ver­ne­ment Lega-M5S. Comment cela sera-t-il pos­si­ble ? En main­te­nant cette alliance avec Il Cavaliere, la Lega envoie un signal : nous ne sommes pas aussi fous que le M5S et nous n’irons pas jusqu’à la rup­ture avec l’UE ! D’un autre côté, l’affaire du budget pour­rait conduire Salvini plus loin qu’il ne l’aurait sou­haité. Si la spé­cu­la­tion se déchaîne contre l’Italie (le fameux spread, c’est-à-dire l’écart entre les taux alle­mands et ita­liens, qui a beau­coup aug­menté), le pays pour­rait se trou­ver dans une mau­vaise situa­tion. Mais fort heu­reu­se­ment, les Italiens n’ont pas fait confiance à un homme de gauche comme Tsipras. Les diri­geants M5S et cer­tains cadres de la Lega étudient sérieu­se­ment la pos­si­bi­lité de la sortie de l’euro pour sauver l’Italie face à la spé­cu­la­tion plus ou moins pilo­tée de Berlin ou Paris. Régulièrement, des sphè­res gou­ver­ne­men­ta­les, fui­tent des infor­ma­tions selon les­quel­les on se pré­pa­re­rait à mettre en cir­cu­la­tion en Italie une nou­velle mon­naie en lieu et place de l’euro. Les diri­geants seront-ils assez forts pour résis­ter aux pres­sions de l’UE ? Mystère.

Les Italiens ont un cer­tain nombre d’atouts à faire valoir dans cette partie tendue qui se jouent en ce moment. L’économie ita­lienne, bien qu’ayant eu beau­coup de mal à se sortir de la crise de 2008 reste expor­ta­trice net : tout le monde ne peut pas en dire autant, et sur­tout pas la France qui ne cesse de s’enfon­cer. La deuxième puis­sance indus­trielle d’Europe, der­rière l’Allemagne, ce n’est pas la France mais l’Italie. En outre, la dette publi­que ita­lienne, à la dif­fé­rence de la dette publi­que fran­çaise, est majo­ri­tai­re­ment déte­nue par les Italiens alors que nous, nous nous finan­çons sur les mar­chés mon­diaux, depuis que Pompidou en a fait la règle. Certes, le sys­tème ban­caire ita­lien est très fra­gile, mais pas beau­coup plus, fina­le­ment, que celui de ses voi­sins. En outre le fort enga­ge­ment des ban­ques fran­çai­ses dans les affai­res ita­lien­nes, notam­ment le Crédit Agricole qui a pris le contrôle de la plu­part des gran­des cais­ses d’épargne du Nord (Cariparma, Carispezia, etc.), va conduire les diri­geants fran­çais à avan­cer pru­dem­ment et les décla­ra­tions fan­fa­ron­nes du petit pré­si­dent fran­çais pèse­ront peu si l’effon­dre­ment des ban­ques ita­lien­nes entraîne celui du Crédit Agricole et de la Société Générale (rien que ça !). Enfin, der­nier atout : l’Italie n’est pas la faible Grèce mais l’un des mem­bres fon­da­teurs de l’UE qui fut portée sur les fonds bap­tis­maux à Rome voilà plus de soixante ans. La sortie de l’Italie de l’euro entraî­ne­rait sa sortie de l’UE – c’est qui a été dit aux Grecs pour les convain­cre de rester dans l’euro et d’en payer le prix – et ce serait la fin de l’UE, le détri­co­tage de tout un sys­tème économique avec une crise pro­fonde dans tous les pays euro­péens.

Donc la déso­béis­sance ita­lienne pour­rait être payante – encore une fois si ses diri­geants sont des prin­ces machia­vé­liens et non une varia­tion sur le thème archi-usé de la com­bine et de la tam­bouille à la sauce de la vieille démo­cra­tie chré­tienne. Les Italiens pour­raient obte­nir une sorte de rené­go­cia­tion des trai­tés, don­nant une plus grande marge aux gou­ver­ne­ments natio­naux. Bref, on pour­rait abou­tir à une situa­tion inter­mé­diaire entre le plan A et le plan B de la France Insoumise.

Évidemment, ça ne suit pas les che­mins prévus par nos bonnes gens « de gauche », évidemment, ce n’est pas très pur et on n’y trouve l’estam­pille « IGP, garanti de gauche ». Mais il faut partir des réa­li­tés, pas des lubies et des dis­cours impuis­sants de la « gauche de gauche ». Cela sup­pose que l’on soit capa­ble de hié­rar­chi­ser les com­bats, de mettre ce qui est déci­sif au pre­mier plan et de ren­voyer à des jours meilleurs les débats socié­taux qui ne peu­vent que divi­ser les clas­ses popu­lai­res. Aller jusqu’au bout d’une révo­lu­tion intel­lec­tuelle et poli­ti­que radi­cale. Si nous vou­lons tirer des leçons pour nous, en voici quel­ques-unes :

La pre­mière est qu’il y a une course de vitesse entre le FN/RN et ceux qui gar­dent encore en tête, sin­cè­re­ment, les idéaux émancipateurs du mou­ve­ment ouvrier. Si on ne veut pas avoir un Salvini fran­çais, il faut s’adres­ser à l’électorat popu­laire du FN/RN. Sinon, comme en Italie, les restes du mou­ve­ment com­mu­niste et socia­liste regar­de­ront impuis­sants une bataille dont les chefs sont peu relui­sants. Mais comme le disait à peu près Hegel, quand l’his­toire n’a de grands hommes, elle les invente.

Deuxième leçon : cesser de regar­der aujourd’hui avec les lunet­tes d’hier et de parler de fas­cisme à toutes les sauces. Marine Le Pen n’est pas plus fas­ciste que Salvini, même si elle n’a peut-être pas le cou­rage poli­ti­que de son com­père ita­lien. En tout cas le RN n’est pas un parti fas­ciste contre lequel il fau­drait faire une sorte de « cordon sani­taire ». La démo­cra­tie n’est pas mena­cée par les « hordes lepé­nis­tes » mais par les gens bien pro­pres sur eux qui contrô­lent l’État et les gran­des entre­pri­ses et ont engagé la grande bataille pour broyer tous les acquis sociaux et liqui­der toutes les liber­tés démo­cra­ti­ques. Et pour défen­dre notre pays, notre modèle social, nos valeurs répu­bli­cai­nes, il faut être prêt à faire alliance avec le diable et même avec la grand-mère du diable.

Troisième leçon : il faut un parti, cons­truit métho­di­que­ment, avec des sec­tions par ville et un local par sec­tion, des fédé­ra­tions dépar­te­men­ta­les, en sui­vant l’orga­ni­sa­tion répu­bli­caine du pays, avec des adhé­rents qui coti­sent et des secré­tai­res et des tré­so­riers, bref des choses assez « ancien monde » qui sont les seules à tenir dans le temps. Il faut cesser de citer Gramsci (sans l’avoir lu) mais faire du « gram­scisme pra­ti­que ». La gazeuse France Insoumise a tourné le dos à cette tâche et ne connait pas d’autre moyen de régler les dif­fé­rends au sein du mou­ve­ment que l’exclu­sion et l’omni­science du chef suprême. Un billet assuré pour la défaite.

Je crains de n’être pas entendu par le petit monde des mili­tants. Les défai­tes fran­ches, dit Régis Debray, ont l’avan­tage qu’on ne peut pas se raconter d’his­toi­res, qu’on est obligé de repren­dre le pro­blème à zéro. Nous n’avons pas eu de défaite fran­che et, en France, la décom­po­si­tion de la gauche se pour­suit et on fait comme si rien de sérieux ne s’était passé et comme si on pou­vait conti­nuer de rabâ­cher les mêmes lita­nies. Nous chas­sons les pho­bies. Mais il y en une qui se porte bien, c’est la démo­pho­bie, la crainte du peuple, la crainte de la parole qui vient d’en bas et que tous les poli­ti­ques se refu­sent à enten­dre. Il serait temps de se débou­cher les oreilles et d’enten­dre que ça branle dans le manche.