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Après la victoire de Bolsonaro

Ni rire, ni pleurer, comprendre

par Denis COLLIN, le 30 octobre 2018

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La vic­toire de Bolsonaro au Brésil, après celle de Trump aux USA ou de Duarte aux Philippines, ajou­tée aux succès des soi-disant popu­lis­mes en Europe ((Lega en Italie, montée de l’AFD en Allemagne, vic­toi­res de Orban en Hongrie ou du PIS en Pologne, et bien d’autres encore), tout cela pro­duit des « ana­ly­ses » géné­ra­les à lon­gueur de jour­naux. Nous avons droit à la pous­sée des popu­lis­tes natio­na­lis­tes triom­phants, l’ombre noire de l’extrême-droite qui s’étend sur le monde, et ainsi de suite.

Ces géné­ra­li­sa­tions sont à la fois déses­pé­ran­tes et désar­man­tes. Je prends un seul exem­ple : le Brésil et l’Italie. Certes Salvini (comme le Pen) sou­tient Bolsonaro. Mais Bolsonaro est à cent lieues de la poli­ti­que et des objec­tifs de la Lega sal­vi­niste. Il n’est pas du tout opposé au libé­ra­lisme économique. Au contraire c’est un ultra-libé­ral, hos­tile à l’inter­ven­tion de l’État, sous toutes ses formes et il devrait consi­dé­rer la poli­ti­que sou­te­nue par Salvini comme du pur com­mu­nisme ! Bolsonaro est sou­tenu par les USA. Il veut sortir le Brésil des BRICS qui pour­raient appa­raî­tre comme une alter­na­tive face aux pri­vi­lè­ges du dollar sur le marché mon­dial et il ne vise qu’à remet­tre le capi­ta­lisme bré­si­lien dans subor­di­na­tion à l’égard du capi­tal amé­ri­cain. Il n’est donc ni pro­tec­tion­niste ni sou­ve­rai­niste, à la dif­fé­rence des « popu­lis­tes » euro­péens. Des dif­fé­ren­ces aussi impor­tan­tes sont éliminées chez nos com­men­ta­teurs atti­trés au profit de géné­ra­li­sa­tions creu­ses.

On me dira : soit, mais tous ces gens sont des enne­mis de la démo­cra­tie, donc ce sont bien tous des fas­cis­tes. Là encore on évacue tout ce qui fait la réa­lité de la vie poli­ti­que. À ma connais­sance, ni l’AFD, ni la Lega, ni les partis « popu­lis­tes d’extrême-droite » euro­péens qui gou­ver­nent par­fois avec des partis « de gauche » (comme en Slovaquie) ou plus sim­ple­ment libé­raux (comme au Danemark ou en Autriche) ne sont pas des enne­mis de la démo­cra­tie. Ils ne remet­tent en cause ni le plu­ra­lisme, ni la sépa­ra­tion des pou­voirs, ni les liber­tés publi­ques fon­da­men­ta­les. C’est déjà moins vrai des diri­geants hon­grois ou polo­nais qui taillent à la serpe dans « l’État de droit ». Mais ni la Pologne du PIS ni la Hongrie ne sont des dic­ta­tu­res fas­cis­tes ou alors les mots n’ont plus aucun sens. Si le res­pect strict de la démo­cra­tie est le seul cri­tère, il faudra com­plé­ter la liste des régi­mes rap­pe­lant « les heures som­bres de notre his­toire » : par exem­ple la Chine, la Corée du Nord, Cuba, le Venezuela, la Russie sans parler de tous les pays musul­mans, se retrou­ve­ront dans le même sac.

L’ima­gi­na­tion, dont les capa­ci­tés sont sou­vent très res­trein­tes, nous conduit à isoler tel ou tel trait par­ti­cu­lier de choses très dif­fé­ren­tes pour en faire des géné­ra­li­tés alors que l’intel­lect demande que l’on fasse des dis­tinc­tions adé­qua­tes et que l’on déter­mine pré­ci­sé­ment les objets de notre pensée. Essayons cepen­dant de déga­ger des règles assez géné­ra­les, quel­ques abs­trac­tions rai­son­nées qui nous per­met­traient de tenter recons­truire le réel par le moyen de la pensée et de pré­voir le dérou­le­ment pos­si­ble des événements.

Tout d’abord, la mon­dia­li­sa­tion est en crise. Contrairement à ce qu’avaient annoncé les pro­phè­tes appoin­tés qui pré­di­saient la fin de l’his­toire, le triom­phe de la démo­cra­tie indi­vi­dua­liste et de l’économie de marché, l’his­toire ne s’est pas mise en congé au len­de­main de la chute du mur de Berlin. Le marché sans fron­tiè­res a tout à la fois rendu plus féroce la concur­rence entre les nations et vu l’émergence de nou­vel­les forces qui veu­lent aussi leur part du gâteau. La dis­lo­ca­tion des sys­tè­mes de pro­tec­tion sociale d’un côté, l’explo­sion des iné­ga­li­tés de l’autre ont semé la peur et rendu poten­tiel­le­ment plus vio­len­tes toutes les socié­tés. Les mou­ve­ments de popu­la­tion font naître par­tout de nou­vel­les crain­tes. C’est un trait que l’on retrouve pres­que par­tout, bien que sous des formes pro­fon­dé­ment dif­fé­ren­tes et même anta­go­ni­ques. Au Brésil les clas­ses domi­nan­tes, habi­tuées à régler les conflits sociaux par l’assas­si­nat (les esca­drons de la mort) se heur­tent à la vio­lence d’un ban­di­tisme qui res­sem­ble très sou­vent à celui des pos­sé­dants. En Europe, les peu­ples atten­dent au contraire que l’État les pro­tège. Les mou­ve­ments qui por­tent vers Bolsonaro ou Duarte sont donc rigou­reu­se­ment contrai­res aux mou­ve­ments qui pous­sent vers Le Pen ou Salvini.

La crise de la mon­dia­li­sa­tion exprime la pro­fonde crise géné­rale du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Face aux consé­quen­ces graves de la « crise écologique » pro­duit du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, les clas­ses domi­nan­tes sont aux abois. Les plus luci­des savent qu’il faut chan­ger et rapi­de­ment. Mais aux USA comme au Brésil, les pos­sé­dants refu­sent de regar­der le destin qui les attend. Ils déci­dent donc que l’avenir de la Terre n’est qu’un pré­texte fal­la­cieux avancé par leurs enne­mis et qu’il faut donc conti­nuer comme avant, comme si de rien n’était, dépen­ser sans comp­ter des hydro­car­bu­res, détruire les res­sour­ces natu­rel­les et la bio­di­ver­sité pour pro­duire du soja et des ani­maux engrais­sés indus­triel­le­ment. Trump et Bolsonaro par­ta­gent cet aveu­gle­ment qui n’est pas le leur mais celui d’une classe domi­nante d’autant plus cupide et rapace qu’elle se sait condam­née et espère se sauver elle-même, le monde dût-il périr. Rien de sem­bla­ble chez les « popu­lis­tes » euro­péens qui sou­hai­tent reve­nir en arrière, arrê­ter la marche folle du capi­ta­lisme, sans remet­tre en cause le capi­ta­lisme lui-même. Position inco­hé­rente mais dif­fé­rente pro­fon­dé­ment de celle de Trump et de Bolsonaro.

Il faut encore sou­li­gner que la démo­cra­tie libé­rale tra­di­tion­nelle est à l’agonie. Elle est rem­pla­cée soit par les brutes de la « droite décom­plexée ». Trump, Duarte ou Bolsonaro sont des diri­geants sans « surmoi » qui expri­ment sans fard la vio­lence de la domi­na­tion capi­ta­liste. De leur côté, les « partis cen­tris­tes » se sont trans­for­més en machi­nes oli­gar­chi­ques, mépri­sant la démo­cra­tie et ren­for­çant les liens entre l’État et le capi­tal finan­cier. Les exem­ples fran­çais et ita­lien, avec Emmanuel Macron et Matteo Renzi illus­trent par­fai­te­ment cette ten­dance, même si Renzi s’est cassé les dents sur la résis­tance du par­le­men­ta­risme ita­lien.

Il y a enfin un autre point commun à toutes les situa­tions que je viens d’évoquer : l’effon­dre­ment de ce qu’on appe­lait jadis « la gauche ». En Italie comme en France, en Allemagne ou au Brésil, la gauche s’est effon­drée. En Italie, elle a pure­ment et sim­ple­ment dis­paru et seul le M5S au pou­voir en coa­li­tion avec la Lega pour­rait incar­ner ce qu’il en reste. En France, elle repré­sente main­te­nant un bon quart des électeurs. En Allemagne le SPD ne cesse de des­cen­dre per­dant en quel­ques années la moitié de ses électeurs. Le PT bré­si­lien, empê­tré dans la « ges­tion loyale » du capi­ta­lisme et dans la cor­rup­tion a aban­donné depuis long­temps toute volonté de trans­for­ma­tion sociale. Quand la bour­geoi­sie a pris l’offen­sive en 2013 avec les gran­des mani­fes­ta­tions contre la cor­rup­tion, le PT a été inca­pa­ble de répon­dre, comme il est resté comme pétri­fié quand son allié Temer a orga­nisé le véri­ta­ble coup d’État qu’a été la des­ti­tu­tion de la pré­si­dente Dilma Roussef. La coa­li­tion avec les « libé­raux » du MDB a lit­té­ra­le­ment tué le PT. La popu­la­rité de Lula, sym­bole des pre­miè­res heures glo­rieu­ses du PT n’a pas suffi, ni à créer un mou­ve­ment popu­laire pour la libé­ra­tion de l’ancien pré­si­dent, ni à créer la force d’entrai­ne­ment suf­fi­sante pour faire du PT la force vive d’un front de défense de la démo­cra­tie. Pour ter­mi­ner sur ce point, on remar­quera que le PT comme les vieux partis socia­lis­tes d’Europe occi­den­tale ou le parti démo­crate amé­ri­cain a délaissé le prio­rité à la défense des tra­vailleurs au profit des ques­tions socié­ta­les (trans­gen­res, homo­sexuels, etc.) ce qui n’a pas peu contri­bué à la perte d’une bonne partie de son électorat.

Mais ces traits géné­raux s’expri­ment dans des formes dif­fé­ren­ciées dans chaque pays, sui­vant les rap­ports de clas­ses par­ti­cu­liers, les tra­di­tions ou la démo­gra­phie. Des pays vieillis­sants comme l’Italie ou l’Allemagne n’ont abso­lu­ment pas la pro­pen­sion à la vio­lence fas­ci­sante que l’on peut trou­ver dans un pays jeune comme le Brésil. Il ne faut donc pas céder au déses­poir et cesser de repren­dre cette lita­nie des « heures som­bres de notre his­toire » qui rend tout confus. La catas­tro­phe bré­si­lienne – dont nul ne sait quel impact elle aura sur le reste de l’Amérique Latine – sert l’impé­ria­lisme domi­nant nord-amé­ri­cain, alors que la mise en cause de la dis­ci­pline de fer de l’UE sert la sou­ve­rai­neté des peu­ples, affai­blit le bel­li­cisme anti­russe et va dans le sens de la néces­sité de coo­pé­ra­tions renou­ve­lées entre les peu­ples.