Accueil > International > L’Italie, c’est la France

L’Italie, c’est la France

par Denis COLLIN, le 23 novembre 2018

Enregistrer au format PDF

L’UE euro­péenne, notam­ment sous la pres­sion des diri­geants fran­çais (Le Maire, Macron qui parle de la « lèpre popu­liste », et leur porte-parole à Bruxelles, Moscovici) a engagé une épreuve de force avec le gou­ver­ne­ment ita­lien de Conte en lan­çant une pro­cé­dure dis­ci­pli­naire pour défi­cit exces­sif. La méca­ni­que des trai­tés est en route. Pour avoir osé faire une partie de qu’ils avaient promis à leurs électeurs les diri­geants du gou­ver­ne­ment ita­lien sont pour­sui­vis par la police poli­ti­que des euroi­no­ma­nes. Quel est le crime du gou­ver­ne­ment Conte ? Afficher un budget en défi­cit de 2,4% du PIB ? Mais alors la France avec ses 2,8% devrait être pour­sui­vie. Oui, mais rétor­quent les pro­cu­reurs-fal­si­fi­ca­teurs, l’Italie a une trop grosse dette avec 132% du PIB. Certes, mais on peut vivre avec une grosse dette publi­que : le Japon est à 250% de son PIB et per­sonne ne s’inquiète pour l’avenir du Japon. Et alors que la France est pres­que entiè­re­ment endet­tée sur les mar­chés finan­ciers inter­na­tio­naux, l’État ita­lien est endetté envers… les Italiens (pour plus des 2/3), et donc cette affaire ne regarde que les Italiens. Les cré­tins euro­péis­tes et la presse à leur solde nous dévoi­lent l’hor­reur : la dette est de 37000 euros par Italien. Ça veut dire que chaque Italien pos­sède une créance de 25000 euros sur lui-même ! Quelle hor­reur pour les gar­diens de la doc­trine et de la foi qui règnent à Bruxelles. Et d’ailleurs le budget de Conte pré­sente un excé­dent avant ser­vice de la dette, donc il est fon­ciè­re­ment sain au regard des doc­tri­nes ortho­doxes. Ajoutons que le gou­ver­ne­ment ita­lien est fondé à dépen­ser un peu plus d’argent que les enga­ge­ments de ses pré­dé­ces­seurs : l’état du réseau rou­tier, laissé en partie à l’aban­don par les poli­ti­ques aus­té­ri­tai­res des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents demande un gros effort, comme l’a montré la catas­tro­phe du pont Morandi à Gênes. Enfin ce gou­ver­ne­ment – mais quelle mouche les a piqués ? – veut hono­rer sa pro­messe de garan­tir à tous les citoyens ita­liens un revenu mini­mal de 700€ par mois.

Mais voilà, Conte n’obéit pas à la dis­ci­pline bud­gé­taire de la zone euro et de la BCE, dirigé pré­sen­te­ment par un cer­tain Mario Draghi, ancien ban­quier chez Goldman-Sachs. Donc le gou­ver­ne­ment ita­lien doit être puni. Voilà ce qu’est l’Union Européenne : une cage d’acier pour briser les peu­ples et les nations. Et l’achar­ne­ment des sbires du genre Moscovici contre l’Italie est un achar­ne­ment poli­ti­que et non une exi­gence économique. Il faut mon­trer que la volonté des peu­ples doit plier devant les règles de l’ordo­li­bé­ra­lisme des euroi­no­ma­nes. Comme le disait Juncker, à jeun, la démo­cra­tie s’arrête aux trai­tés euro­péens. Une bonne manière de dire que l’UE est fon­ciè­re­ment, cons­ti­tu­tion­nel­le­ment, l’enne­mie de la démo­cra­tie. Et la lèpre qui ronge les nations, c’est pré­ci­sé­ment cette orga­ni­sa­tion bureau­cra­ti­que au ser­vice de la finance qu’est l’UE.

Où cela va-t-il mener ? Si l’Italie est condam­née à la suite de la pro­cé­dure, elle pour­rait avoir à payer une amende de plu­sieurs mil­liards d’euros pour n’avoir pas fait assez d’efforts et n’avoir pas suivi les recom­man­da­tions de la Commission. Bref la police des « mar­chés » va faire donner ses bri­ga­des. Mais si l’Italie ne veut pas payer l’amende qui ira la cher­cher ? Moscovici revê­tira-t-il son treillis pour mar­cher sur Rome ? Et si l’Italie ne veut tou­jours pas payer ? On va lui couper les fonds euro­péens. Mais comme elle est contri­bu­teur net, il lui suf­fira de ne pas payer sa part des contri­bu­tions euro­péen­nes pour être gagnante. Les décé­ré­brés de la Commission ris­quent donc de perdre la face et d’accen­tuer la crise de l’UE. Ils veu­lent mettre en œuvre pour l’Italie une stra­té­gie à la grec­que. Mais l’Italie n’est pas la Grèce, elle est la deuxième puis­sance indus­trielle de l’UE, der­rière l’Allemagne mais devant la France et elle n’est pas diri­gée par un lâche de gauche (pléo­nasme ?) mais par des « popu­lis­tes » dont la pos­ture virile leur vaut un large sou­tien du peuple ita­lien. Ils pour­raient donc, ces têtes rabou­gries de l’UE, pous­ser Salvini à aller beau­coup plus loin qu’il ne l’envi­sa­geait lui-même. Les diri­geants ita­liens du reste ne font pas mys­tère du fait qu’ils se pré­pa­rent à toutes les hypo­thè­ses, y com­pris la sortie de l’euro et disent à qui veut les enten­dre qu’une nou­velle mon­naie ita­lienne pour­rait être émise en quel­ques jours. Et comme on ne peut pas sortir de l’euro sans sortir de l’UE, ainsi que cela a été répété aux Grecs, la rup­ture avec l’Italie son­ne­rait le glas de l’UE. Ni plus ni moins. À la veille de la pan­ta­lon­nade des élections au « par­le­ment » (sic) euro­péen, ça la fiche mal !

Reste une der­nière hypo­thèse qui se mitonne actuel­le­ment dans les cou­loirs de la Kommandantur de l’UE, celle d’un coup d’État à froid : comme en 2012, on orga­nise une intense spé­cu­la­tion contre l’Italie. La bourse de Milan s’effon­dre et le fameux « spread » s’envole et on impose la démis­sion du gou­ver­ne­ment ita­lien et la nomi­na­tion d’un gau­lei­ter pour admi­nis­trer cette pro­vince rebelle – en 2012, ce fut Mario Monti, lui aussi sorti de chez Goldman-Sachs (cette banque est vrai­ment le gou­ver­ne­ment mon­dial). Le gou­ver­ne­ment par la crise est la méthode pré­fé­rée des « libé­ris­tes » (des démo­pho­bes qui ne jurent que par la liberté du marché). Voir Dario Gentili, Crisi come arte di governo (Quodlibet, Macerata 2018). Comment le gou­ver­ne­ment ita­lien réa­gi­rait-il à une grave crise finan­cière ? Salvini n’est pas un révo­lu­tion­naire et ses liens avec les milieux d’affai­res sont assez forts, sans comp­ter la pres­sion de son ancien et tou­jours en partie allié, Silvio Berlusconi. Le M5S de son côté est un mou­ve­ment assez « gazeux » et ne dis­po­sant sans doute pas de la colonne ver­té­brale suf­fi­sante pour affron­ter le gros temps. Et donc la pos­si­bi­lité qu’un coup d’État finan­cier réus­sisse ne pas être écartée.

Tout cela nous concerne de très près. D’abord, une pro­fonde crise finan­cière aurait des réper­cus­sions immé­dia­tes en France. Les gros­ses ban­ques fran­çai­ses comme le Crédit Agricole et la Société Générale qui ont fait leurs emplet­tes dans les établissements finan­ciers ita­liens se trou­ve­raient tout par­ti­cu­liè­re­ment expo­sées. Et l’effon­dre­ment d’une ces gran­des ban­ques ouvri­rait en grand la crise chez nous. Mais il y a plus impor­tant : le peuple de notre pays est en butte aux coups répé­tés portés par ce gou­ver­ne­ment des euroi­no­ma­nes. Nous, citoyens de ce pays, nous sommes les frères et sœurs ou les cou­sins des citoyens ita­liens et nous nous heur­tons aux mêmes pro­blè­mes qu’eux alors que « notre » gou­ver­ne­ment, pour notre plus grand mal­heur s’en prend à l’Italie, ce peuple si proche, depuis si long­temps. Notre sort est étroitement lié au sort de peuple ita­lien. Le résul­tat de la lutte des gilets aura un impact impor­tant sur le bras de fer Moscovici/Conte. Et réci­pro­que­ment. Un vieux mot me vient : inter­na­tio­na­lisme, ce qui veut fra­ter­nité des peu­ples contre les oppres­seurs et non dis­so­lu­tion des nations.

Un der­nier mot, tous ceux qui pré­ten­dent lutter contre l’Europe « libé­rale » en demande plus d’Europe, font évidemment fausse route.