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1675-2013 : les « bonnets rouges » de Bretagne sont de retour

par LA SOCIALE, le 7 novembre 2013

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Comme en sep­tem­bre 1675, une « goutte d’eau a fait débor­der le vase », c’était hier des taxes pour finan­cer la guerre contre la Hollande [sic !], c’est aujourd’hui l’écotaxe, des­ti­née à finan­cer l’infra­struc­ture finan­cière. Comme en sep­tem­bre 1675, la révolte bre­tonne est sans doute annon­cia­trice d’une révo­lu­tion en ges­ta­tion. Car une « ana­lyse concrète de la situa­tion concrète » montre que le mal est plus pro­fond. Fermeture d’une myriade de PME avec des licen­cie­ments à la clé dans des bas­sins d’emplois mono-acti­vité, crise de la filière agro-ali­men­taire avec effet d’entraî­ne­ment en amont sur l’agri­culture elle-même, pau­vreté, misère et déclas­se­ment sont à l’œuvre en Bretagne. Le modèle économique breton subit de plein fouet le dum­ping sala­rial alle­mand orga­nisé par « l’amitié franco-alle­mande » via les « sala­riés déta­chés » sans aucune pro­tec­tion sociale : avec près de 7 mil­lions de salai­res infé­rieurs à 8,5 euros de l’heure et plu­sieurs mil­lions à 400 euros par mois, la défla­tion des salai­res alle­mands ôte toute com­pé­ti­ti­vité aux abat­toirs bre­tons.

Et nos gou­ver­nants ordo-libé­raux, ceux de gauche emboî­tant le pas de leurs pré­dé­ces­seurs de de droite, ne trou­vent rien de mieux que de char­ger la barque en accrois­sant le prix des trans­ports, avec une fis­ca­lité écologique censée être une inci­ta­tion à la relo­ca­li­sa­tion. Sarko-Borloo l’avaient rêvée, avec le Grenelle de l’envi­ron­ne­ment, Hollande-Duflot l’ont tentée, mais l’écotaxe connaît le même sort que la TVA dite sociale ou anti-délo­ca­li­sa­tions : ça fait pschitt. Ce n’est pas sur­pre­nant parce que les deux repo­sent sur la même concep­tion économique : sui­vant les prin­ci­pes de l’économie de marché, une taxe bien cali­brée sur la consom­ma­tion, finale ou inter­mé­diaire, de biens ou ser­vi­ces permet d’orien­ter les com­por­te­ments d’achat dans le sens sou­haité par les auto­ri­tés en charge de l’inté­rêt géné­ral.
Dans la vraie vie, ce beau prin­cipe n’est que du pipeau, tant il pose de pro­blè­mes. Il sup­po­se­rait en par­ti­cu­lier que le marché puisse four­nir sans res­tric­tion les pro­duits alter­na­tifs à ceux dont on veut limi­ter l’usage et que l’uti­li­sa­teur ne se reporte pas sur pire. Pénaliser le fumeur, bien sûr, mais le pauvre sera plus touché que le riche, et, double peine, le pauvre sera conduit à fumer de la contre­fa­çon, cer­tai­ne­ment plus nocive encore ! Ensuite, l’alter­na­tive n’est pas néces­sai­re­ment privée : quant au trans­port, la sub­sti­tu­tion du train au camion sup­pose des voies fer­rées, mais on sait com­bien la SNCF est inca­pa­ble d’orga­ni­ser le trans­port du fret. Et ce n’est pas en met­tant l’argent dans les LGV pour cadres supé­rieurs ou dans les aéro­ports pour les mêmes en inter­na­tio­na­lisé que l’on va réduire le trans­port des cochons par camion.

Pour faire passer la pilule, on nous a pré­senté l’écotaxe comme « relo­ca­li­sante » : le ren­ché­ris­se­ment du trans­port ren­drait aux abat­toirs bre­tons leur ren­ta­bi­lité, mais on ne nous dit pas à quel taux elle sera effi­cace, car il fau­drait savoir quelle sera la réac­tion alle­mande. Or ce n’est pas un phé­no­mène de marché, mais une déci­sion poli­ti­que, et les pos­si­bi­li­tés sont mul­ti­ples. En réa­lité, une taxe qui pré­tend modi­fier les com­por­te­ments ne peut être plus qu’une recette sup­plé­men­taire, elle sera alors cal­cu­lée de sorte qu’elle fasse entrer de l’argent : sur le car­bu­rant, le tabac, etc., on sait de com­bien de pour cent dimi­nue la consom­ma­tion après 1 % de hausse du prix, le rap­port entre les deux s’appelle l’élasticité de la demande ; après il n’y a plus qu’à ajus­ter l’arbi­trage entre ren­trées fis­ca­les et effets santé ou autres en veillant à ne pas trop faire bais­ser la demande, de sorte que, pour le tabac, par exem­ple, les ren­trées fis­ca­les ne bais­sent pas au-delà des économies de consul­ta­tions, médi­ca­ments, hos­pi­ta­li­sa­tion, etc., sinon l’État est per­dant, et c’est de l’argent gas­pillé, n’est-ce pas.
Même chose pour faire du « trans­port dura­ble », il faut des alter­na­ti­ves cré­di­bles, et quoi qu’il en soit, quelqu’un paiera la casse. Ainsi, l’Allemagne se porte bien au prix d’un énorme abais­se­ment des bas salai­res orga­nisé par les socia­lis­tes du SPD du temps de Schröder et conti­nué par la droite néo­li­bé­rale de Merkel. À l’autre bout de l’échelle, les Allemands les plus riches pros­pè­rent. [1]
De même, en France, la fis­ca­lité écologique est une fois de plus diri­gée contre les ouvriers, les employés et les cou­ches moyen­nes inter­mé­diai­res, et au béné­fice des cou­ches moyen­nes supé­rieu­res, comme sou­vent avec l’alliance PS-EELV. Avant-hier la taxe car­bone péna­li­sait les ouvriers, les employés et les cou­ches inter­mé­diai­res des zones péri-urbai­nes qui n’ont pas de ser­vice public de trans­port. Hier, une loi habi­tat dite Duflot pro­té­geait la pro­priété lucra­tive immo­bi­lière des pro­prié­tai­res des cou­ches moyen­nes supé­rieu­res. Aujourd’hui, une écotaxe pèse sur les pro­duits bre­tons situés à 350-400 km de Paris tout en épargnant les pro­duits venus de plu­sieurs mil­liers de kilo­mè­tres et pro­té­gés par le libre-échange néo­li­bé­ral ! L’écologie néo-libé­rale n’est qu’un alibi au matra­quage fiscal des cou­ches les plus fra­gi­les.

Plusieurs orga­ni­sa­tions poli­ti­ques ou syn­di­ca­les de gauche fus­ti­gent ce mou­ve­ment parce qu’il est inter­clas­siste et dis­pa­rate (des élus de gauche, des petits patrons, des agri­culteurs de la FNSEA, des ouvriers, des employés, etc.). Sans doute aurait-il été pré­fé­ra­ble que ces orga­ni­sa­tions soient capa­bles de repré­sen­ter la révolte bre­tonne. Malheureusement, elles n’ont pas été à la hau­teur des enjeux et n’ont pas pris la mesure du « ras le bol » social de cette région, qui s’est donc cris­tal­lisé en mou­ve­ment inter­clas­siste.
Au lieu de rai­son­ner abs­trai­te­ment en termes de clas­ses désin­car­nées et de trai­ter d’ « escla­ves » et de « nigauds » ces sala­riés qui se ran­gent der­rière qui ils peu­vent, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et poli­ti­ques de gauche seraient mieux ins­pi­rées de pro­cé­der à une ana­lyse concrète de la situa­tion. Elles pour­raient alors être en mesure de pro­po­ser une réelle alter­na­tive aux poli­ti­ques néo­li­bé­ra­les défi­nies au niveau euro­péen (ici, via la direc­tive « sala­riés déta­chés »), relayées loca­le­ment par des élus de droite ou de gauche et lar­ge­ment sou­te­nues par le patro­nat.
Pas plus que les élus locaux néo­li­bé­raux de gauche ou de droite, le gou­ver­ne­ment n’est en phase avec la révolte. Nous avons besoin d’un chan­ge­ment de modèle cultu­rel, social, économique et poli­ti­que.

Alors, déve­lop­pons une éducation popu­laire, ren­for­çons le Réseau Éducation Populaire.


Voir en ligne : Chronique d’Evariste


[1Selon les statistiques officielles, les 10 % les plus riches possédaient 45 % de la richesse privée du pays en 1995 et 53 % en 2008, alors que les 50 % du bas de l’échelle se partagent 1 % (contre 4 % en 1995). Entre les deux, les Allemands qui se situent entre le 6e et le 9e décile détiennent 46 % de ce patrimoine, contre 51 % au milieu des années 1990.