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Défense de la langue française, communisme, PCF, France Insoumise, philosophie

par Denis COLLIN, le 24 février 2018

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Georges Gastaud est le fondateur de l’association COURRIEL qui s’est consacrée à la défense de la langue française. Il est aussi un des animateurs du PRCF et de son journal Initiatives communistes. Depuis plusieurs années, nos chemins se sont croisés. Notamment sur la question de la rupture avec l’Union Européenne ou, plus récemment sur le soutien à apporter à la France Insoumise. Nous avons des divergences sérieuses avec le PRCF quant à l’appréciation du rôle du PCF ou de l’histoire de l’Union Soviétique. Mais quant aux tâches du présent, nos lecteurs trouveront de grandes convergences et c’est sans doute ce qui est le plus important. L’entrevue qui suit est, nous l’espérons la première contribution à une discussion nécessaire, tant est-il que la démocratie, la discussion franche de nos accords et de nos désaccords est l’ingrédient essentiel de l’unité dans l’action.

DC : Georges Gastaud, tu es pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, marxiste et je t’ai connu par ta défense de ta langue fran­çaise. Peux-tu expli­quer pour­quoi, avec l’asso­cia­tion COURRIEL, tu t’es engagé pour la défense du fran­çais ?

Commençons par des rai­sons de fait qu’on pour­rait super­fi­ciel­le­ment qua­li­fier de « sub­jec­ti­ves » : sans être un freu­dien enragé, on peut sup­po­ser qu’il y a tou­jours

quel­ques motifs incons­cients qui pous­sent à défen­dre sa langue… mater­nelle. Disons qu’ado­les­cent, j’ai vu sans plai­sir som­brer le dia­lecte nis­sard de mes grands-parents mater­nels ; j’ai saisi alors obs­cu­ré­ment que le deuil d’un parler est aussi celui d’un monde, qui en valait bien d’autres. Encore ce monde d’essence rurale s’effa­çait-il alors au profit de ce que les anciens eux-mêmes, qui ne s’adres­saient jamais aux enfants qu’en fran­çais, consi­dé­raient comme un « monde meilleur ». Mais ima­gine-t-on la déper­di­tion d’huma­nité que signi­fie­rait la relé­ga­tion irré­ver­si­ble du fran­çais, donc du (des) monde(s) fran­co­phone(s), le déclas­se­ment par­fai­te­ment pos­si­ble, voire pro­chain de cette immense maison com­mune, et pour­tant si variée, de mots, d’expres­sions, sans oublier cet immense fonds lit­té­raire, scien­ti­fi­que, phi­lo­so­phi­que, tech­ni­que, qui nour­rit à notre insu nos pen­sées et nos échanges ? Et pour céder la place à quoi, si ce n’est à une nov­lan­gue, voire à une non-langue étriquée, décultu­rée et dés-his­to­ri­ci­sée, ce Business Globish cor­seté par le confor­misme euro-atlan­ti­que et mana­gé­rial qui a rompu tout lien avec Shelley, Joyce ou Bob Marley ? Une langue unique euro­péenne et « trans­at­lan­ti­que », vers laquelle d’aucuns voguent aveu­glé­ment en se croyant « open », ne serait pas une moin­dre catas­tro­phe poli­ti­que, voire anthro­po­lo­gi­que, qu’une pensée unique, qu’une économie unique, qu’une poli­ti­que unique et pro­pre­ment glo­ba­li­tai­res. Comment des intel­lec­tuels cri­ti­ques, com­ment des résis­tants sociaux qui affron­tent si valeu­reu­se­ment le néo­li­bé­ra­lisme sur tant de ter­rains, peu­vent-ils lar­guer tout esprit cri­ti­que et capi­tu­ler « ludi­que­ment » devant ce qu’ils nom­ment la « ten­dance » (autre nom du rap­port des forces idéo-lin­guis­ti­ques réel­le­ment exis­tant !) pour s’excla­mer toute la sainte jour­née « yessss ! », « OK-d’accord », quand ce n’est pas car­ré­ment « O my God ! » ? C’en est au point qu’on voit par­fois fleu­rir dans les manifs des pan­car­tes pro­cla­mant « Academic Pride » ou « Make the public ser­vi­ces great again ! ». Jusqu’à l’iné­nar­ra­ble CFDT qui orga­nise par­fois le 1er mai un « Young Worker’s Day », à défaut d’impul­ser la résis­tance à la casse sociale ! Ne par­lons pas de ces écolos qui défen­dent, à juste raison, la bio­di­ver­sité indis­pen­sa­ble au vivant, mais le font de pré­fé­rence en anglais en contri­buant en toute incons­cience à la des­truc­tion de la diver­sité cultu­relle indis­pen­sa­ble à la struc­tu­ra­tion du phé­no­mène humain ! Tout cela illus­tre tris­te­ment ce que Kant eût appelé la « révolte à genoux » ! Est-il par ailleurs si dif­fi­cile de saisir que le pre­mier ser­vice public de France, socle par ailleurs de la Francophonie mon­diale dans sa diver­sité, est cette « langue fran­çaise, langue de la République » (arti­cle II-a, quo­ti­dien­ne­ment bafoué par Macron, de la Constitution) dont le ciselé quasi-frac­tal nous est pour­tant si pré­cieux quand nous amen­dons ensem­ble le moin­dre mandat syn­di­cal ?

La raison de cette capi­tu­la­tion lin­guis­ti­que, qui revient à graver le très tota­li­taire « TINA » that­ché­rien (« There Is No Alternative » : il n’y a pas d’alter­na­tive) dans nos logi­ciels les plus inti­mes, est aisée à percer : trop de mili­tants et d’intel­lec­tuels « résis­tants » sont secrè­te­ment flat­tés de parler anglais (du moins le croient-ils…), ou du moins de bara­goui­ner le glo­bish, ce signe de classe, de « dis­tinc­tion », eût dit Bourdieu, mar­quant l’appar­te­nance (illu­soire !) à l’élite « bran­chée » mon­diale*. C’est ainsi qu’on laisse Renault et PSA, après Volkswagen aban­don­nant l’alle­mand, bas­cu­ler illé­ga­le­ment toute leur doc tech­ni­que à l’anglais. C’est ainsi que des uni­ver­si­tés met­tent illé­ga­le­ment en place des mas­ters inté­gra­le­ment en anglais ou que Sciences po, creu­sant sui­ci­dai­re­ment le gouf­fre entre le peuple fran­çais et ses futu­res « élites » (mais rira bien qui rira le der­nier !), ensei­gne de plus en plus en anglais, l’angli­ci­sa­tion du lan­gage épousant ainsi l’amé­ri­ca­ni­sa­tion des conte­nus. Ne voit-on pas, sous cou­vert d’ « ouver­ture », l’énorme recul civi­li­sa­tion­nel que cela cons­ti­tue déjà pour notre peuple ? La « République en marche » de l’ex- « Young Leader » Macron, l’actuel pré­si­dent anglo­mane et ultra-atlan­tiste, retombe ainsi – c’est un comble ! – bien au-des­sous d’un… François 1er, lequel avait rem­placé le latin, langue des doctes et des clercs, par « le lan­gage mater­nel fran­çois » (Ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539), et qui avait créé le Collège de France, ouvert tous publics et où les plus grands savants du temps avaient l’obli­ga­tion d’ensei­gner dans la langue du pays... Est-il par ex. normal qu’il faille aujourd’hui parler par­fai­te­ment anglais pour lire cer­tai­nes revues scien­ti­fi­ques fran­çai­ses finan­cées par l’argent public, alors que, de par leur nature pion­nière, les arti­cles publiés sont déjà fort dif­fi­ci­les à lire en fran­çais ? Que devient alors le droit élémentaire de com­pren­dre du citoyen fran­çais tout juste bon à finan­cer la recher­che qui se mène en son nom sans pou­voir accé­der, ne serait-ce qu’en droit, à son contenu ? Qu’on est loin de Descartes, et de cette phase glo­ba­le­ment pro­gres­siste de notre his­toire où ger­mait la future nation bour­geoise, quand l’auteur du Discours de la méthode choi­sis­sait de s’expri­mer en fran­çais pour être entendu « même des femmes » : un propos d’allure sexiste, mais qui était au contraire fort avancé dans les condi­tions cultu­rel­les du 17ème siècle com­men­çant…

Bien entendu, je lie la défense du fran­çais, en France ou au Québec, mais aussi de l’ita­lien en Italie, de l’alle­mand en Allemagne, à la défense de l’État répu­bli­cain et de ses acquis sociaux dépe­cés sur l’autel de Maastricht, du CETA et du Traité trans­at­lan­ti­que, di TAFTA, qui revien­dra en force quand le gou­ver­ne­ment SPD-CDU sera cons­ti­tué en Allemagne. Faut-il dire qu’en tant que com­mu­niste, je n’ai pas d’illu­sion sur la « répu­bli­que » fran­çaise actuelle, dont la teneur démo­cra­ti­que n’a cessé de recu­ler au fur et à mesure que la grande bour­geoi­sie fran­çaise, deve­nue conser­va­trice et réac­tion­naire, a rené son « péché ori­gi­nel », la République jaco­bine de l’An II, et qu’avan­çaient du même pas l’hyper-pré­si­den­tia­li­sa­tion de la 5ème « République » et la mise en place ram­pante de l’Empire euro­péen. Mais, comme disait Rimbaud, « il faut être réso­lu­ment moderne : TENIR LE PAS GAGNE » : qui n’est même pas capa­ble de sauver ses conquis natio­naux, ceux de la loi laïque de 1905, ceux de 1936, ceux du CNR, ceux de mai 68, ceux d’un État-nation dans lequel le pro­lé­ta­riat et la petite bour­geoi­sie pro­gres­siste, tout en res­tant des cou­ches socia­les domi­nées, avaient gagné des posi­tions avan­cées, se ment à lui-même quand il promet de réins­tau­rer les conquê­tes socia­les à l’échelle euro­péenne (« socle social euro­péen », « ser­vice public euro­péen », « SMIG euro­péens » et autres niai­se­ries chères aux états-majors syn­di­caux euro-for­ma­tés) : car si l’oli­gar­chie « fran­çaise » ne cesse de dépla­cer le cadre des luttes de l’échelle natio­nale aux échelles sub- et supra-natio­na­les (métro­po­les, euro-régions, Union trans­at­lan­ti­que…), c’est parce que ce dépla­ce­ment du ter­rain socio­po­li­ti­que lui est infi­ni­ment favo­ra­ble, qu’à ces échelles-là le « tous ensem­ble » des exploi­tés est pour long­temps bien plus dif­fi­cile à cons­truire qu’il ne l’est dans le cadre d’un Etat-nation bour­geois qui n’a jamais pu conte­nir tota­le­ment l’inter­ven­tion popu­laire (1789, 1793, 1830, 1848, Commune de Paris, combat drey­fu­sard, lois pro­gres­sis­tes de 1901/1905, grèves de 36, réfor­mes pro­gres­sis­tes des minis­tres com­mu­nis­tes de la Libération, grève de masse de 68…). Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le MEDEF dans son mani­feste stra­té­gi­que de décem­bre 2011, inti­tulé Besoin d’Aire, où Mme Parisot et ses pairs appe­laient cyni­que­ment à sabor­der l’Etat nation pour « reconfi­gu­rer les ter­ri­toi­res » et passer « aux Etats-Unis d’Europe » et à l’ Union trans­at­lan­ti­que », le Baron Seillères ayant déjà pour sa part invité le conseil euro­péen à faire de l’anglais, dans toute l’Europe, la « langue des affai­res et de l’entre­prise ». TOUT SE TIENT, si bien que négli­ger la cohé­rence de fer de l’adver­saire de classe, en par­ti­cu­lier, lui lais­ser l’avan­tage stra­té­gi­que, et je le répète, anthro­po­lo­gi­que, du pas­sage à la langue unique, c’est par avance faire le choix de la défaite. Pour en reve­nir au combat lin­guis­ti­que, com­ment ne pas voir que l’ins­tau­ra­tion d’un moins-disant social euro­péen et trans­conti­nen­tal dévas­tant ce qui reste des salai­res, des pro­tec­tions socia­les et des ser­vi­ces publics passe néces­sai­re­ment par l’impo­si­tion d’un marché mon­dial du tra­vail tota­le­ment dé-seg­menté sur le plan lin­guis­ti­que pour mettre direc­te­ment en com­pé­ti­tion par­tout des mil­liards de tra­vailleurs poten­tiels, dont une bonne partie arri­vent « libre­ment » chez nous, « des rêves plein la tête », en réa­lité chas­sés de chez eux par les guer­res néo­co­lo­nia­les à répé­ti­tion que l’Occident et ses sur­geons pétro-monar­chi­ques entre­tien­nent d’un bout à l’autre de la Méditerranée.

Avec Macron, cette cohé­rence est arro­gam­ment assu­mée. Ce per­son­nage feint de vou­loir faire du fran­çais la seconde langue mon­diale alors même qu’il tra­vaille sur­tout à en faire… la langue seconde en France même ! Il n’est que de voir com­bien le chef de l’exé­cu­tif, chargé de pro­té­ger la Constitution (et aussi la loi Toubon-Tasca de 94, cons­tam­ment pié­ti­née par des entre­pri­ses où l’État est déci­sion­naire), n’a cessé de la contour­ner, non seu­le­ment en mul­ti­pliant les dis­cours en anglais en France même, mais en par­rai­nant toutes sortes d’ « évènements » (« Choose France », « One Planet’s Summit », « Make the planet great again », « France is back ! », etc.) où la langue de notre peuple était sys­té­ma­ti­que­ment priée de se fau­fi­ler par l’entrée de ser­vice… Par consé­quent, la moin­dre des choses si nous vou­lons rompre sur toute la ligne avec le Super-Thatcher fren­chie, c’est de cesser de « pren­dre langue » avec lui, c’est de lui oppo­ser la langue crue et drue des peu­ples et de la rue, y com­pris, pour­quoi pas, le moment venu, le « Dégage ! » qui avait surgi de Tunis au Caire, et que les peu­ples ont tou­jours brandi en temps oppor­tun à ceux qui vio­laient à la fois la sou­ve­rai­neté de la nation et les conquê­tes vita­les du monde du tra­vail.

Faut-il dire com­bien il serait aber­rant d’oppo­ser la défense du fran­çais « langue de la République » à celle de la « langue-monde » de la Francophonie inter­na­tio­nale ? Si le fran­çais sombre en France même, assas­siné (et au besoin, « muséi­fié » !) par les élites amé­ri­ca­ni­sées, la Francophonie mon­diale sera encore plus dés­ta­bi­li­sée qu’elle ne l’est aujourd’hui ! Les appels d’écrivains pseudo-anti­co­lo­nia­lis­tes, en réa­lité macro­niens, à « déna­tio­na­li­ser » le fran­çais igno­rent tota­le­ment la dia­lec­ti­que du patrio­tisme et de l’inter­na­tio­na­lisme qu’illus­tre la phrase de Jaurès selon laquelle « si un peu d’inter­na­tio­na­lisme éloigne de la patrie, beau­coup d’inter­na­tio­na­lisme y ramène ». En réa­lité, une France coupée de sa langue ne serait plus qu’un cou­teau sans manche dont on a jeté la lame, de même qu’un fran­çais déchu en France même serait très vite en danger mortel par­tout ailleurs : com­ment peut-on s’aveu­gler sur de telles évidences ? Refusant réso­lu­ment ce qui sub­siste par­fois de condes­cen­dance « fran­çaise » à l’encontre des « lit­té­ra­tu­res fran­co­pho­nes », mais accueillant cha­leu­reu­se­ment les apports natio­naux à la langue com­mune (Kateb Yacine ne par­lait-il pas de son fran­çais comme d’un « butin de guerre » ?), le fran­çais moderne doit appren­dre la dia­lec­ti­que hégé­lienne qui conçoit l’uni­ver­sel concret comme l’unité en mou­ve­ment des par­ti­cu­la­ris­mes concrets et de l’uni­ver­sel abs­trait, ce sque­lette sans chair !

DC : Tu contri­bues à Initiative Communiste, le jour­nal du PRCF. Peux-tu pré­sen­ter pour nos lec­teurs le PRCF ?

G.G. – Très volon­tiers.

Le PRCF est l’héri­tier le plus mar­quant de la pre­mière Coordination com­mu­niste du PCF qui mena le combat interne dans les années 90, alors que la direc­tion du parti optait pour une « muta­tion » social-démo­crate et euro­péiste qui a lit­té­ra­le­ment nau­fragé le mou­ve­ment popu­laire et le syn­di­ca­lisme de classe. Nous ne nous pré­sen­tons pas comme un parti mais comme un mou­ve­ment poli­ti­que, comme un « pôle » visant à faire renaî­tre un vrai parti com­mu­niste dans ce pays. « Renaître », cela impli­que que le PCF comme tel, comme parti com­mu­niste, est mort dans notre pays même si bien entendu, il reste des com­mu­nis­tes véri­ta­bles, quoi­que mino­ri­tai­res, dans ce qui porte encore l’étiquette com­mu­niste. Mais « renaî­tre » impli­que aussi de renouer les fils avec le meilleur de ce que fut le pre­mier PCF issu du Congrès de Tours. Non que nous consi­dé­rions que ce parti n’aurait jamais commis d’erreur, mais parce que glo­ba­le­ment, le PCF a tou­jours su rester du bon côté de la bar­ri­cade, celui des pro­lé­tai­res, et plus glo­ba­le­ment, celui des luttes pour la paix et contre l’impé­ria­lisme, du droit des peu­ples à dis­po­ser d’eux-mêmes et contre le colo­nia­lisme, de la démo­cra­tie contre le fas­cisme, de l’inter­na­tio­na­lisme contre les croi­sa­des anti­so­vié­ti­ques suc­ces­si­ves, du socia­lisme contre le capi­ta­lisme. Non seu­le­ment nous ne consi­dé­rons pas, pour le dire vite, que le léni­nisme est « obso­lète », mais nous disons que ce qui a failli en URSS, ce n’est pas un excès de marxisme, de léni­nisme, d’inter­na­tio­na­lisme pro­lé­ta­rien, de cen­tra­lisme démo­cra­ti­que, d’ancrage ouvrier et popu­laire, mais un défaut crois­sant, voire dans cer­tains cas un dévoie­ment de ces éléments indis­pen­sa­ble à la cons­truc­tion révo­lu­tion­naire. C’est ce qu’argu­mente mon livre récent Le nou­veau défi léni­niste (Delga, 2017). Le point stra­té­gi­que majeur pour notre pays et pour notre temps est que, pour que les tra­vailleurs rede­vien­nent sujet col­lec­tif du deve­nir social au lieu d’être, comme c’est le cas pré­sen­te­ment, tota­le­ment ato­mi­sés et neu­tra­li­sés poli­ti­que­ment (mais aussi socia­le­ment, « cultu­rel­le­ment » et syn­di­ca­le­ment) – ils ont besoin d’un parti de classe à eux, d’un parti marxiste net­te­ment démar­qué de la petite bour­geoi­sie, fût-elle pro­gres­siste et huma­niste. Car si le pro­lé­ta­riat se dis­sout d’emblée dans un mou­ve­ment sans fron­tiè­res, ce sont iné­vi­ta­ble­ment les sec­teurs les plus modé­rés et les plus « conci­liants » de l’alter­na­tive pro­gres­siste qui l’empor­tent et qui, de par leur posi­tion même dans les rap­ports de pro­duc­tion et dans les cir­cuits idéo­lo­gi­ques, cher­chent à ména­ger le plus pos­si­ble la classe au pou­voir, la social-démo­cra­tie qui la sert et, par-dessus tout, la sacro-sainte « cons­truc­tion euro­péenne » qui forme le cœur du projet néo-escla­va­giste de l’oli­gar­chie post-natio­nale fran­çaise. Cela ne signi­fie nul­le­ment qu’il faille vili­pen­der ladite petite bour­geoi­sie sur un mode mora­li­sant : il faut au contraire la défen­dre contre elle-même en cons­trui­sant ce que nous appe­lons un large « « Fr.A.P.P.E », un Front de résis­tance Antifasciste, Patriotique, Populaire et Ecologiste. Car ce front, la petite bour­geoi­sie ne peut pas en diri­ger la cons­truc­tion d’une manière consé­quente ni a for­tiori le mener dura­ble­ment à la vic­toire. Ici la ques­tion déci­sive est celle de l’atti­tude à l’égard de l’UE : les sec­teurs réfor­mis­tes (et poten­tiel­le­ment, contre-réfor­mis­tes, car le turbo-capi­ta­lisme néo­li­bé­ral ne laisse guère d’espace au réfor­misme tra­di­tion­nel, on le voit avec la déchéance pathé­ti­que du sieur Tsipras !) veu­lent ména­ger l’UE, l’euro, garder des pas­se­rel­les mul­ti­ples avec le PS euro-atlan­ti­que via B. Hamon, et leur atti­tude poli­ti­que va de l’ alter-euro­péisme rosâ­tre, qui promet l’introu­va­ble « Europe sociale » alors même que l’UE fait inter­dire la grève en Grèce, à une valse-hési­ta­tion entre un « plan A » et un « plan B » dont la dua­lité même vaut son pesant d’illu­sion sur la « réfor­ma­bi­lité » de la dic­ta­ture euro­péenne…

Il faut bien saisir que nous n’oppo­sons en rien l’entre­prise de recons­truc­tion du parti com­mu­niste, du parti de classe et de combat, à la cons­truc­tion d’un large front pro­gres­siste inté­grant tous les sec­teurs qui, cons­ciem­ment ou objec­ti­ve­ment, sont atta­chés à l’héri­tage de la Révolution fran­çaise et du CNR et qui, pour défen­dre cet héri­tage fron­ta­le­ment atta­qué par Macron, sont prêts à mettre en cause la sacro-sainte « cons­truc­tion euro­péenne » de l’oli­gar­chie et de ses sui­veurs. Historiquement, c’est bien lors­que le PCF a porté du même pas son iden­tité pro­lé­ta­rienne et de très larges allian­ces anti­fas­cis­tes, patrio­ti­ques et inter­na­tio­na­lis­tes comme le Front popu­laire ou, durant la Résistance, comme le « Front natio­nal de lutte pour l’indé­pen­dance et la liberté de la France », que le monde du tra­vail s’est placé au centre de la vie natio­nale et que, symé­tri­que­ment, une (re-) cons­truc­tion natio­nale pro­gres­siste a été portée par la classe tra­vailleuse. Pour nous, la ques­tion poli­ti­que déci­sive est celle des « quatre sor­ties » : il faut sortir par la gauche, par la voie pro­gres­siste, par les natio­na­li­sa­tions démo­cra­ti­ques (inter­ven­tion des tra­vailleurs et des usa­gers dans les ges­tions), par la coo­pé­ra­tion avec tous les pays du monde, par la démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de la vie poli­ti­que, de l’euro, cette aus­té­rité conti­nen­tale faite mon­naie, de l’UE, ce broyeur de peu­ples, de l’OTAN, cette machine à mon­dia­li­ser les guer­res US, et à terme, du capi­ta­lisme, ce mode de pro­duc­tion dont la remon­dia­li­sa­tion contre-révo­lu­tion­naire ne peut plus appor­ter que des régres­sions socia­les.

De ce point de vue, nous nous démar­quons radi­ca­le­ment des « sou­ve­rai­nis­tes » de droite qui pré­ten­dent qu’on peut répa­rer la nation, aujourd’hui dépe­cée par la « cons­truc­tion » euro­péenne, sans affron­ter le capi­ta­lisme. D’une part, ce sou­ve­rai­nisme-là n’appor­te­rait rien, s’il était poli­ti­que­ment pos­si­ble, à la classe tra­vailleuse qui est pré­ci­sé­ment le socle de la nation. Or com­ment sauver la nation en conti­nuant d’ « enfon­cer » le peuple tra­vailleur, qui en est la base ? Mais dans les condi­tions fran­çai­ses, ce sou­ve­rai­nisme bour­geois ne peut nul­le­ment res­tau­rer l’indé­pen­dance natio­nale quand même il le vou­drait : contrai­re­ment au Brexit, qui est adossé aux Etats-Unis de Trump, la sortie fran­çaise de l’UE ne peut pas se faire par la droite tout bon­ne­ment parce que toute l’oli­gar­chie fran­çaise est fana­ti­que­ment enga­gée dans la « cons­truc­tion » euro­péenne dans le sillage de Berlin ; il n’est que de voir l’évolution de Peugeot, dont le PDG fut un temps favo­ra­ble au pro­duire en France et hos­tile à Maastricht, et qui s’oriente désor­mais comme Renault vers la délo­ca­li­sa­tion mas­sive de sa pro­duc­tion avec l’aide de cer­tains « syn­di­cats » com­plai­sants. Et sur­tout, qui n’a vu l’évolution du FN qui a implosé durant la cam­pa­gne pré­si­den­tielle parce que la partie la plus nota­bi­lisé de ce parti bour­geois a mis le holà au dis­cours timi­de­ment euros­cep­ti­que incarné par F. Philippot ? Et c’est bien dans le cadre de l’euro et de l’UE-OTAN, dans cette belle Europe blan­che, « chré­tienne » (pardon à mes amis prê­tres-ouvriers !) et impé­riale, que toutes les extrê­mes droi­tes euro­péen­nes, de Marion Maréchal à Orban en pas­sant par le Polonais Kaczynski et par les minis­tres crypto-nazis du gou­ver­ne­ment autri­chien, conçoit son « patrio­tisme » gros­siè­re­ment isla­mo­phobe, eth­ni­ciste, anti­com­mu­niste et « iden­ti­taire ». C’est pour­quoi le PRCF mène, avec ces moyens encore modes­tes, mais avec un vrai dyna­misme, toute une cam­pa­gne idéo­lo­gi­que et cultu­relle qui prend appui sur nos livres, sur Initiative com­mu­niste (24 pages cou­leurs men­suel­les, tota­le­ment por­tées par des béné­vo­les), sur notre site www.ini­tia­tive-com­mu­niste.fr, sur la revue théo­ri­que « EtincelleS ». En par­ti­cu­lier, nous pro­mou­vons l’ana­lyse dia­lec­tico-maté­ria­liste du fait natio­nal… et du fait inter­na­tio­nal. À ceux qui oppo­sent naï­ve­ment « le » patrio­tisme à « la » mon­dia­li­sa­tion, et qui de ce fait, entre­tien­nent la tenaille idéo­lo­gi­que qui broie notre peuple entre la xéno­pho­bie FN/LR et l’euro-mon­dia­lisme « en marche », nous répon­dons par une ana­lyse de classe : sur la base de l’anti­ca­pi­ta­lisme et de l’anti­fas­cisme, nous oppo­sons le patrio­tisme popu­laire, celui des ouvriers et des pay­sans atta­chés au pro­duire et déci­der en France, au natio­na­lisme eth­ni­que (et à ses contre-varian­tes régio­na­lis­tes, com­mu­nau­ta­ris­tes, « reli­gieu­ses », etc.). De même nous oppo­sons, sur une ligne de classe maté­ria­liste l’inter­na­tio­na­lisme pro­lé­ta­rien de nou­velle géné­ra­tion (appelé à se déve­lop­per à l’heure des trans­na­tio­na­les) au mon­dia­lisme néo­li­bé­ral qu’incar­nent les Clinton, Obama, Renzi et autre Macron. Dialectiquement, le patrio­tisme popu­laire et répu­bli­cain est l’allié poten­tiel et objec­tif de l’inter­na­tio­na­lisme pro­lé­ta­rien (car un inter­na­tio­na­liste véri­ta­ble souf­fre quand il voit détruire la Grèce, mère des Lumières, ou l’Italie, patrie de la Renaissance, pour ne parler que d’elles) ; et ces deux alliés poten­tiels s’oppo­sent ensem­ble objec­ti­ve­ment au couple mor­ti­fère que com­po­sent, d’une part, l’Europe supra­na­tio­nale des finan­ciers, et d’autre part ces sou­pa­pes de sécu­rité à l’auto­cui­seur maas­trich­tien que sont les extrê­mes droi­tes « euros­cep­ti­ques » : de purs « flanc-garde de l’Europe atlan­ti­que », comme eût dit Jacques Duclos…

Pour mener ce combat, le PRCF poten­tiel­le­ment majo­ri­taire (on l’a bien vu en mai 2005 !), le PRCF « tend la main » à tous les patrio­tes anti­fas­cis­tes, anti­ra­cis­tes et anti-impé­ria­lis­tes (pas de com­plai­sance pour les inter­ven­tions néo­co­lo­nia­les de la « Françafrique » ou de la « Françarabie » !), mais aussi à tous les inter­na­tio­na­lis­tes, pourvu qu’ils rom­pent tout lien, fût-ce celui, par­ti­cu­liè­re­ment délé­tère du Parti de la gauche euro­péenne, avec la fas­ci­sante et bel­li­queuse UE (com­ment appe­ler autre­ment une ins­ti­tu­tion qui fait inter­dire la grève, qui encou­rage la cri­mi­na­li­sa­tion des PC à l’Est, qui pac­tise avec le gou­ver­ne­ment pro­nazi de Kiev et qui suit aveu­glé­ment l’OTAN dans son projet irres­pon­sa­ble de confron­ta­tion avec la Russie** ?) ?

DC : Quelle appré­cia­tion portes-tu sur le PCF aujourd’hui ? On dit que la direc­tion pour­rait être mise en mino­rité au pro­chain congrès. Qu’en est-il ?

De même que tous les fon­da­teurs du PRCF – dont cer­tains sont des figu­res de proue de la Résistance com­mu­niste - , j’ai milité durant des décen­nies au PCF, alors même que j’étais en désac­cord crois­sant avec sa direc­tion bien avant l’avè­ne­ment du piteux Robert Hue. Je com­prends donc et salue les cama­ra­des qui conti­nuent d’y mener le combat interne sur des bases marxis­tes. Cependant, toute notre expé­rience his­to­ri­que prouve que ce parti est défi­ni­ti­ve­ment « muté », ce qui ne signi­fie pas seu­le­ment que, de son propre aveu, il n’a plus rien à voir idéo­lo­gi­que­ment avec la Révolution d’Octobre et le Congrès de Tours, mais qu’il est désor­mais du mau­vais côté de la bar­ri­cade sur la ques­tion stra­té­gi­que de l’accep­ta­tion ou du refus de prin­cipe de la « cons­truc­tion euro­péenne », sans parler de la totale inca­pa­cité du PCF-PGE à se dépren­dre de sa socialo-dépen­dance dans les ter­ri­toi­res. Rappelons aussi que durant cinq ans, entre 97 et 2002, ce parti alors repré­senté au gou­ver­ne­ment Jospin, a par­ti­cipé sans états d’âme (par l’entre­mise de Mme Buffet et de M. Gayssot) à un gou­ver­ne­ment qui bom­bar­dait Belgrade, pri­va­ti­sait à tour de bras et pré­pa­rait la France à la mon­naie unique, que M. Hue décla­rait pour­tant « anti­no­mi­que de pro­grès social ». Bref, qu’a encore objec­ti­ve­ment de com­mu­niste un tel parti, ne serait-ce qu’en par­tant des cri­tè­res de classe qui défi­nis­sent ce mot dans le Manifeste com­mu­niste de 1848 ?

Cela dit, est-il pos­si­ble que la direc­tion lau­ren­tine soit mise en mino­rité au pro­chain congrès du PCF ? Remarquons sim­ple­ment que les prin­ci­pa­les ten­dan­ces qui contes­tent la direc­tion le font sur sa droite, soit pour se rap­pro­cher plus net­te­ment du PS, soit pour dis­sou­dre le parti dans la F.I. (pas sûr que ce soit là un ren­fort pour la gauche de ce mou­ve­ment si cela se pro­duit : et je ne parle pas ici des com­mu­nis­tes qui, à titre per­son­nel, mili­tent à la FI sans aban­don­ner l’espoir de recons­truire par ailleurs un parti com­mu­niste) même s’il existe aussi au PCF une ten­dance, qui veut « faire vivre et déve­lop­per le PCF », qui se réclame du léni­nisme et à laquelle nous sou­hai­tons d’avan­cer autant que faire se peut au pro­chain congrès. N’empê­che : que le futur secré­taire natio­nal s’appelle Laurent, Chassaigne, Cohen-Séat ou autre, qu’est-ce que cela chan­gera pour la classe ouvrière et pour l’indé­pen­dance natio­nale si ce parti conti­nue comme devant de pour­fen­dre l’héri­tage léni­niste, de ral­lier sage­ment le PS (voire Macron !) à chaque second tour d’élection, et à vendre le pitoya­ble men­songe de l’Europe sociale et de l’ « euro au ser­vice des peu­ples ». Alors que Macron vient d’avouer à la BBC que si le peuple fran­çais devait voter sur l’UE, le Frexit l’empor­te­rait sans doute, c’est peu dire que le parti d’avant-garde que vou­lait être le PCF de Cachin et Duclos, s’est tris­te­ment mué aujourd’hui en arrière-garde qui freine le mou­ve­ment popu­laire sur la ques­tion stra­té­gi­que de l’euro-rup­ture. Et quand le Parti de gauche fran­çais exige que le Parti de la gauche euro­péenne (PGE) exclue de ses rangs Tsipras et Syriza, faute de quoi le PG fran­çais quit­tera le PGE, MM. Gysi et Laurent (res­pec­ti­ve­ment pré­si­dent et vice-pré­si­dent du PGE) pren­nent aus­si­tôt la défense de Syriza – c’est-à-dire de bri­seurs de grève paten­tés qui se com­por­tent en huis­siers de Merkel auprès de leur peuple mar­ty­risé ! – au nom de la « tolé­rance » et du « plu­ra­lisme »…

Bref la grande ques­tion qui est posée aux com­mu­nis­tes qui mili­tent encore au PCF (la pré­ci­sion vaut d’être dite car il y a beau­coup de com­mu­nis­tes hors PCF et beau­coup d’anti­com­mu­nis­tes dans la direc­tion du PCF !) est, tout d’abord, de ne pas « tout miser » sur le congrès à venir. Il serait plus sage de pri­vi­lé­gier l’action com­mune avec les com­mu­nis­tes non cartés au PCF qui sou­hai­tent un Frexit pro­gres­siste, et sur­tout, de trai­ter enfin expli­ci­te­ment la ques­tion : si, au sortir du congrès, la ligne « euro-cons­truc­tive » conti­nue, qu’elle soit portée par M. Laurent ou par d’autres, les marxis­tes encore actifs dans le PCF aide­ront-ils le PRCF et d’autres à créer les condi­tions de la recons­truc­tion d’un vrai parti com­mu­niste ? Car « il y a le feu ! » . Non seu­le­ment il ne ser­vi­rait pas à grand-chose de recons­ti­tuer un vrai PC quand Macron aura tôt cassé (et il va un train d’enfer !), mais, comme dit Marx, « l’his­toire ne repasse pas les plats ». Or, en 2020, nous fête­rons le 100ème anni­ver­saire du Congrès de Tours où les révo­lu­tion­nai­res se sépa­rè­rent fort salu­tai­re­ment des réfor­mis­tes de la SFIO qui avaient sou­tenu l’union sacrée impé­ria­liste de 14/18. Mais 2020 sera-t-il une « belle com­mémo » de plus, ou cette échéance four­nira-t-elle un temps fort de la marche à la renais­sance com­mu­niste alors que le mou­ve­ment ouvrier et la nation labo­rieuse crè­vent lit­té­ra­le­ment de ne plus dis­po­ser d’un parti com­mu­niste révo­lu­tion­naire et fédé­ra­teur ? Quelles que soient les formes que pren­drait un nou­veau congrès de Tours, ce contenu de prin­cipe ne peut que demeu­rer : union orga­ni­sa­tion­nelle des révo­lu­tion­nai­res, sépa­ra­tion orga­ni­sa­tion­nelle des révo­lu­tion­nai­res et des euro-réfor­mis­tes. En tout cas, alors que le pays sombre, qui peut croire que l’avenir soit à la conso­li­da­tion sans fin d’une ten­dance révo­lu­tion­naire s’ins­tal­lant pour long­temps dans un micro-parti social-démo­crate dis­cré­dité et déri­vant ? Il faut qu’un jour les révo­lu­tion­nai­res « du dedans » et « du dehors » se retrou­vent dans la même orga­ni­sa­tion sans les euro-réfor­mis­tes qui n’ont d’autre poli­ti­que que de dia­bo­li­ser le léni­nisme et que d’enchaî­ner le mou­ve­ment ouvrier au prin­cipe de la « cons­truc­tion » euro­péenne. La main tendue du PRCF est donc per­ma­nente en direc­tion des éléments révo­lu­tion­nai­res du PCF et aussi, sur un autre plan, en direc­tion de tous les pro­gres­sis­tes fran­che­ment euro-cri­ti­ques. Pour autant, expé­rience cent fois faite de ce combat, nous ne croyons pas plus à la pos­si­bi­lité de réfor­mer le réfor­misme du dedans que nous ne croyons – expé­rience à l’appui – à la pos­si­bi­lité de réfor­mer du dedans la dic­ta­ture euro­péenne, cette machine qui tout à la fois réprime les com­mu­nis­tes qui résiste et « pour­rit » du dedans les partis qui en sou­tien­nent le prin­cipe. Il faut faire du neuf et rompre avec la vieille poli­ti­que d’union des euro-gau­ches à laquelle le PCF-PGE s’est arrimé. Il faut cesser de partir de la ques­tion secondaire « carte du PCF ou pas carte ? » et partir du nou­veau, de la ligne de masse, bonne pour le peuple, donc bonne aussi pour son futur parti com­mu­niste, qu’est la ligne des quatre sor­ties, de l’euro, de l’UE, de l’OTAN et du capi­ta­lisme. Et il faut pres­ser le pas : car l’UE en crise ne cesse de se fas­ci­ser et Macron, l’homme des ordon­nan­ces à tout-va, du fli­cage d’inter­net et de la bana­li­sa­tion de l’état d’urgence, frap­pera très vite et très fort les « rouges » (sur­tout s’ils ont l’intel­li­gence de ne pas mépri­ser le dra­peau tri­co­lore…) si le mou­ve­ment popu­laire s’embrase et que l’UE tape du poing sur la table pour que sa feuille de route des­truc­tive soit tenue « au carré »…

DC : Tu dis dans un édito récent que "La FI est à la croi­sée des che­mins" ? Quels sont les che­mins qui s’offrent à la FI ?

Je rap­pelle que, pre­nant à contre­pied les obser­va­teurs fati­gués (et igno­rants !) qui assi­mi­lent le léni­nisme assumé du PRCF à un dog­ma­tisme, nous avons apporté à J.-L. Mélenchon un « sou­tien cri­ti­que, mais dyna­mi­que et cons­truc­tif » lors de la pré­si­den­tielle. Nous avons jugé qu’il serait posi­tif qu’un grand mou­ve­ment de masse osât poser enfin, fût-ce de manière inconsé­quente (« l’UE, on la change ou on la quitte ! »), la ques­tion d’un éventuel Frexit pro­gres­siste. Mépriser cette avan­cée idéo­lo­gi­que, dédai­gner le débat de masse que la for­mule de Mélenchon pour­rait ouvrir si tous les com­mu­nis­tes et si tous les pro­gres­sis­tes favo­ra­bles au Frexit allaient ensem­ble le pro­po­ser aux manifs et à l’entrée des entre­pri­ses, dire som­mai­re­ment « pouah, Mélenchon est un admi­ra­teur de Mitterrand ! », « c’est un ancien trots­kard », un « c’est un social-dém’ invé­téré », ce n’est pas de la poli­ti­que pro­lé­ta­rienne, - une poli­ti­que qui se doit d’exploi­ter à fond tout élément sus­cep­ti­ble de remo­bi­li­ser notre classe -, c’est au contraire ce que Lénine eût iro­ni­que­ment nommé du « purisme révo­lu­tion­naire » ou de la « morgue com­mu­niste ». En outre, nous avons regardé en réa­lis­tes l’état du rap­port des forces poli­ti­ques en France, un pays non pas fas­ciste, certes, mais en voie de fas­ci­sa­tion et de glis­se­ment ultra­réac­tion­naire, où, depuis Sarkozy, l’exis­tence même d’un espace poli­tico-social pro­gres­siste est de plus en plus mena­cée d’élection en élection. Fortement enga­gés dans la lutte pour le syn­di­ca­lisme de classe, et sachant l’extrême fra­gi­lité des direc­tions syn­di­ca­les euro-assa­gies (on l’a vu lors du très faible tour de piste contre les ordon­nan­ces tra­vail), nous nous sommes dits que face au trio Le Pen-Fillon-Macron (voire Valls, au début des « pri­mai­res » socia­lis­tes), la situa­tion des luttes ne serait pas la même à l’automne 2016 selon que JLM aurait fait un score à deux chif­fres ou qu’il eût été laminé au pre­mier tour. Et fran­che­ment, les mili­tants du PCF qui se lais­sent diver­tir par l’anti-mélen­cho­nisme pri­maire de leurs diri­geants – à la droite de JLM sur la plu­part des ques­tions, UE, euro, Cuba, Venezuela, rap­port au PS, à Tsipras, au PGE, aux direc­tions confé­dé­ra­les euro-ali­gnées ! – ne voient pas à quel point leur direc­tion – car c’est bien Laurent la voix auto­risé du PCF ! – est cou­pa­ble d’avoir flirté avec B. Hamon jusqu’à la veille du 1er tour : la situa­tion actuelle n’eût-elle pas gran­de­ment dif­féré pour le rap­port des forces socio­po­li­ti­que si Mélenchon avait accédé au second tour (il aura manqué peu de voix pour cela) en éjectant irré­mé­dia­ble­ment la Le Pen et en talon­nant dure­ment Macron (voire en le devan­çant in extre­mis : un infime « trou de souris » exis­tait pour cela) ? On a même lu sous la plume de cama­ra­des marxis­tes que la vic­toire de JLM serait un danger pour le mou­ve­ment popu­laire, « pas encore prêt » pour cela ; comme si l’actuelle vic­toire de Macron-Thatcher était un moin­dre mal et comme si le PCF avait eu tort de miser sur le Front popu­laire en 1936 alors que Thorez, Frachon et Duclos avaient 10 000 bonnes rai­sons de se méfier de Blum. Mais, comme le disait nar­quoi­se­ment Lénine, « qui craint le loup n’aille pas en forêt ! »…

J’en viens à ta ques­tion. La F.I. est un mou­ve­ment inté­res­sant, dyna­mi­que, mais néces­sai­re­ment com­po­site socia­le­ment, et dans lequel pré­do­mine actuel­le­ment la petite bour­geoi­sie alter-euro­péiste, même si nombre de syn­di­ca­lis­tes de classe ont fait mou­ve­ment vers elle en entraî­nant de nom­breux ouvriers. En par­ti­cu­lier, le PRCF, qui prô­nait une « mani­fes­ta­tion natio­nale de combat » pour appe­ler au bras de fer inter-pro au prin­temps 2016, a publi­que­ment appré­cié la pro­po­si­tion faite par JLM le 23 sep­tem­bre 2016 d’orga­ni­ser à Paris une grande manif sur les Champs-Elysées, syn­di­cats devant et partis pro­gres­sis­tes der­rière, pour balayer les ordon­nan­ces scé­lé­ra­tes (pro­po­si­tion aus­si­tôt enter­rée par la direc­tion de la CGT, sans parler de FO ou de la FSU). Par ailleurs, la F.I. porte un patrio­tisme de gauche, un « indé­pen­dan­tisme fran­çais » de belle venue, une sen­si­bi­lité popu­laire, un ancrage jaco­bin (fra­gile certes, voir les décla­ra­tions inconsé­quen­tes de JLM sur la Corse), et, poten­tiel­le­ment, une alliance (trop fluc­tuante à notre goût) du dra­peau tri­co­lore et du dra­peau rouge sym­bo­li­sant la cons­truc­tion d’un bloc « natio­nal-popu­laire » (Gramsci) centré sur le monde du tra­vail. Mais de puis­san­ces forces social-démo­cra­tes, cer­tai­nes ten­dant au régio­na­lisme, au néo-com­mu­nau­ta­risme, voire à l’anti­com­mu­nisme et à l’alter-euro­péisme, tra­vaillent la F.I. et y occu­pent des posi­tions soli­des, sur­tout en l’absence d’une inter­ven­tion popu­laire orga­ni­sée, unie, des forces fran­che­ment com­mu­nis­tes, des syn­di­ca­lis­tes com­ba­tifs, des pro­gres­sis­tes anti-UE sur la ques­tion stra­té­gi­que, véri­ta­ble maillon faible de la domi­na­tion capi­ta­liste, qu’est le Frexit pro­gres­siste. Si bien qu’au lieu de s’inter­ro­ger ad vitam aeter­nam sur l’avenir de la F.I. comme si nous étions tous des obser­va­teurs extra-ter­res­tres indif­fé­rents au sort de notre pays malade, nous devrions être un tout petit peu plus stoï­ciens et, dis­tin­guant « les choses qui dépen­dent de nous » de celles qui nous échappent, nous devrions nous deman­der d’abord ce que nous pou­vons et devons faire dans toutes les manifs, dans toutes les luttes, à la porte d’un max d’entre­pri­ses – notam­ment à l’occa­sion des affron­te­ments de clas­ses et de l’élection supra­na­tio­nale qui appro­che, pour mener sur des bases de gauche, anti­ca­pi­ta­lis­tes, une grande cam­pa­gne pour que la France sorte de l’UE. Cela déplaira aux forces incu­ra­ble­ment social-maas­trich­tien­nes qui pèsent sur la F.I. du dedans et du dehors (« Ensemble », direc­tion du PCF, de « Génération », etc.), mais cela aidera ceux qui veu­lent comme nous cons­truire la nou­velle FFI, la France Franchement Insoumise à l’UE du capi­tal qui peut seule entraî­ner der­rière elle, non pas les sym­pa­thi­ques mais peu signi­fi­ca­tifs sui­veurs de Benoît Hamon, mais des mil­lions d’ouvriers, d’employés, de pay­sans, qui cam­pent dans l’abs­ten­tion, dont beau­coup se détour­nent du FN en crise, et qui veu­lent sim­ple­ment vivre décem­ment de leur tra­vail dans un pays indé­pen­dant qui cons­truit l’avenir.

DC : Tu es phi­lo­so­phe et tu as entre­pris une sorte de recons­truc­tion du marxisme dans tes der­niers ouvra­ges. Quel est ton propos ?

J’ai tra­vaillé avec achar­ne­ment dans plu­sieurs direc­tions :

Sur le plan théo­rico-poli­ti­que, j’ai tenté d’expli­quer les condi­tions mul­ti­fac­to­riel­les des pro­ces­sus contre-révo­lu­tion­nai­res enche­vê­trés qui ont sapé puis détruit l’expé­rience his­to­ri­que issue d’Octobre 17, puis de la vic­toire his­to­ri­que de Stalingrad. Cet effort s’est tra­duit en 97 par la publi­ca­tion au Temps des ceri­ses de Mondialisation capi­ta­liste et projet com­mu­niste. Le point cen­tral était de conce­voir dia­lec­ti­que­ment les liens entre l’exter­mi­nisme, dont j’ai tenté de mon­trer qu’il est le « stade suprême du capi­ta­lisme-impé­ria­lisme », et la contre-révo­lu­tion, fût-elle tra­ves­tie en « bou­le­ver­se­ments démo­cra­ti­ques à l’Est ». On expli­quait alors, Pierre Juquin par exem­ple, mais aussi en URSS Gromyko puis Gorbatchev, que la guerre nucléaire d’exter­mi­na­tion (dont la pro­ba­bi­lité avait grimpé en flèche, de même que les bud­gets d’arme­ment, sous Reagan et sous Bush Senior) n’avait pas de sens poli­ti­que, donc pas de signi­fi­ca­tion de classe, puisqu’elle détrui­rait le socia­lisme et le capi­ta­lisme, donc le maître et l’esclave à la fois. Partant de relec­tu­res de Clausewitz, de la dia­lec­ti­que maî­trise-ser­vi­tude de Hegel, mais aussi de cer­tai­nes ana­ly­ses nietz­schéen­nes du nihi­lisme, j’ai montré au contraire que le nihi­lisme capi­ta­liste-impé­ria­liste, pre­nant la forme d’un exter­mi­nisme flam­boyant (cf A. Glucksmann : « je pré­fère suc­com­ber avec mon enfant que j’aime dans un échange de Pershings et de SS plutôt que l’ima­gi­ner entraî­ner vers quel­que Sibérie pla­né­taire » : Raphaël savait d’avance à quoi s’en tenir !) ne pou­vait qu’avoir un énorme impact géo­po­li­ti­que. En effet, le capi­ta­lisme et le socia­lisme ne sont abso­lu­ment pas symé­tri­ques par rap­port à la ques­tion du sens, des rap­ports de la vie et de la valeur et par­tant, du chan­tage occi­den­tal à la pan-des­truc­tion (« plutôt morts que rouges »). Cela permet de conce­voir le com­mu­nisme contem­po­rain comme un anti-exter­mi­nisme consé­quent en sai­sis­sant à la fois la dimen­sion de classe de ce com­mu­nisme et sa portée uni­ver­sa­liste (aujourd’hui, il faut par ex. appli­quer l’ana­lyse de l’exter­mi­nisme à la lutte anti­ca­pi­ta­liste contre la van­da­li­sa­tion de l’envi­ron­ne­ment).

Par ailleurs, j’ai aussi tra­vaillé la ques­tion de la dia­lec­ti­que des formes et de l’essence dans le champ socio­po­li­ti­que. Le révi­sion­nisme poli­ti­que vient sou­vent du fait que l’on prend des chan­ge­ments de forme, par­fois même des chan­ge­ments d’appa­rence (et certes, la forme et l’appa­rence comp­tent en poli­ti­que, comme en tout domaine !), par ex. les formes évolutives de la pro­lé­ta­ri­sa­tion, les formes pseudo-libé­ra­les du néo­ca­pi­ta­lisme mono­po­liste d’Etat, etc. pour des chan­ge­ments de nature. En tous domai­nes, donc aussi en poli­ti­que, il faut médi­ter la pro­fonde remar­que dia­lec­ti­que d’Engels selon laquelle « à toute décou­verte fai­sant époque le maté­ria­lisme doit chan­ger de forme ». Par ex., il faut sortir de la sidé­ra­tion acca­blée sur la baisse appa­rente du nombre de pro­lé­tai­res en col bleu, qui n’est d’ailleurs pas véri­fiée au plan mon­dial, et regar­der de près les formes nou­vel­les, et plus dures encore que par le passé, de pro­lé­ta­ri­sa­tion et de surex­ploi­ta­tion qu’impli­que la pré­ca­ri­sa­tion galo­pante, notam­ment l’ubé­ri­sa­tion, des « ser­vi­ces ». Je ne reviens pas sur la dia­lec­ti­que du natio­nal et de l’inter­na­tio­nal que j’ai tenté de percer dans Marxisme et uni­ver­sa­lisme (2015, Delga).

En phi­lo­so­phie géné­rale, j’ai tenté d’inva­li­der le procès en obso­les­cence qui est intenté depuis long­temps au maté­ria­lisme dia­lec­ti­que, trop sou­vent confondu avec les formes les plus dog­ma­ti­ques du « diamat » des années 50. Tout d’abord, cette ten­dance fon­da­men­tale de l’his­toire de la philo – qui remonte pour le moins à Héraclite ! – ne se confond pas avec la philo marxiste non seu­le­ment parce qu’il y a, en scien­ces, en philo, dans le champ esthé­ti­que, des posi­tions objec­ti­ve­ment dia-maté­ria­lis­tes qui igno­rent le marxisme, mais parce que des tra­vaux marxis­tes par­fai­te­ment res­pec­ta­bles ne se récla­ment pas de la dia­lec­ti­que maté­ria­liste (même si, de mon point de vue, celle-ci porte sou­vent à leur insu les plus belles réus­si­tes de ces non-dia­lec­ti­ciens pro­cla­més). Les cinq tomes de mon Lumières com­mu­nes, tra­jec­toire dia-maté­ria­liste en phi­lo­so­phie géné­rale (Delga, 2016, qui sera pro­chai­ne­ment com­plété d’un tome 5 sur la praxis inti­tulé Fin(s) de l’his­toire) trai­tent d’abord de la concep­tion maté­ria­liste de la phi­lo­so­phie et établissent notam­ment, à partir d’une ana­lyse archi­tec­to­ni­que des notions de dia­lec­ti­que de la nature, de reflet et de praxis, la dimen­sion essen­tiel­le­ment (pas seu­le­ment) logico-onto­lo­gi­que de la philo marxiste : sans en igno­rer les méri­tes, je me heurte au praxisme, à l’anthro­po­lo­gisme et à l’épistémologisme qui domi­nent la réflexion marxiste, et plus encore, la « marxo­lo­gie », depuis la fin des années 50.

Le second tome traite de la théo­rie dia-maté­ria­liste de la connais­sance et insiste sur le contenu hau­te­ment dia­lec­ti­que de la caté­go­rie si sou­vent mal com­prise de reflet (le tome II est com­plété par une réflexion épistémologique et ten­dan­ciel­le­ment poli­ti­que sur ce que serait une clas­si­fi­ca­tion dyna­mi­que des scien­ces s’appuyant sur la généa­lo­gie de leurs objets res­pec­tifs).

Le tome III inti­tulé Sciences et dia­lec­ti­que de la nature se risque à confron­ter la dia­lec­ti­que maté­ria­liste au mou­ve­ment des scien­ces (maths, scien­ces dites cosmo-phy­si­ques, chimie, bio­lo­gie..) en mon­trant qu’une concep­tion tant soit peu géné­rale de la nature et de l’his­toire n’a rien d’une « utopie scien­tiste » : tout au contraire, à notre époque, c’est du champ scien­ti­fi­que lui-même qu’émergent les ques­tions du sens et de la connexion géné­rale entre les choses : de plus en plus, le sté­rile enfer­me­ment de chacun dans sa spé­cia­lité se mue en obs­ta­cle épistémologique comme j’essaie de le mon­trer notam­ment à propos de la phy­si­que de l’infime et de la cos­mo­go­nie.

Du reste la ques­tion n’est jamais de savoir si l’on doit ou pas faire grand cas de l’idée de concep­tion du monde (CDM), une notion aussi chère à Gramsci qu’à Engels : car chacun, et plus encore chaque pen­seur – si posi­ti­viste qu’il se croit – a néces­sai­re­ment une ou plu­sieurs « CDM » dès lors qu’il donne sens à sa vie ; reste à savoir si telle CDM est accor­dée aux gran­des ten­dan­ces du savoir ou non, si elle est cohé­rente ou décom­po­sée : et lors­que des marxis­tes se déro­bent à cette recons­truc­tion du sens, son exi­gence ne dis­pa­raît pas, c’est la classe domi­nante qui impose alors les cohé­ren­ces idéo­lo­gi­ques et mana­gé­ria­les secrè­tes indis­pen­sa­bles à sa domi­na­tion idéo­lo­gi­que. Il me semble en effet que « les lumiè­res com­mu­nes » étant très gra­ve­ment mena­cées par la déchéance his­to­ri­que rapide du capi­ta­lisme, et aussi hélas par la pro­di­gieuse cen­sure du marxisme à laquelle a donné lieu la re-mon­dia­li­sa­tion de l’exploi­ta­tion capi­ta­liste, il faut réta­blir l’ini­tia­tive dia-maté­ria­liste en phi­lo­so­phie si l’on veut « réar­mer » les lumiè­res, ou plutôt les « lucio­les » pas­sa­ble­ment vacillan­tes qu’évoquait naguère Pasolini de manière vision­naire. Rien qui s’oppose en l’occur­rence aux exi­gen­ces scien­ti­fi­ques si l’on com­prend, comme moi, la « ligne » du maté­ria­lisme dia­lec­ti­que comme celle d’un ratio­na­lisme consé­quent et auto­cri­ti­que qui, à partir du repé­rage des contra­dic­tions motri­ces de chaque pro­ces­sus, s’efforce de com­pren­dre la réa­lité dans son mou­ve­ment « sans addi­tion étrangère », disait Engels. Bref, n’y ayant pas de sur­na­ture, de deus ex machina pro­dui­sant le monde ou le déve­lop­pant, il faut bien que la matière-uni­vers-nature soit et se meuve d’elle-même (maté­ria­lisme), et que les pro­ces­sus de son déve­lop­pe­ment et de ses bifur­ca­tions lui soient imma­nents (dia­lec­ti­que de ce que Politzer appe­lait l’ « auto-dyna­misme » des pro­ces­sus natu­rels). « Ce monde-ci, disait déjà poé­ti­que­ment Héraclite, aucun des dieux ni des hommes ne l’a créé, mais il est un feu per­ma­nent qui s’allume avec mesure et qui s’éteint avec mesure »…

En ce sens, le maté­ria­lisme dia­lec­ti­que marxiste est le contraire d’une idéo­lo­gie et encore plus, d’une idéo­lo­gie dog­ma­ti­que : il n’est autre que la ten­dance phi­lo­so­phi­que aussi cohé­rente, ins­truite, ratio­na­liste et empi­ri­que que pos­si­ble qui vise à saisir ce que Hegel nom­mait « le déve­lop­pe­ment de la chose même », et que Marx, qui savait, comme le dira Lénine, que « la vérité est tou­jours concrète », appe­lait de son côté la « logi­que spé­ciale de l’objet spé­cial ». Et c’est là qu’appa­raît l’apport du marxisme par rap­port au maté­ria­lisme dia­lec­ti­que « spon­tané » de l’anti­quité : en liant cette ten­dance, que l’on voit se des­si­ner dès Thalès de Milet, au maté­ria­lisme his­to­ri­que, à l’émancipation géné­rale des clas­ses domi­nées et à la dia­lec­ti­que émergente de la nature, en entre­pre­nant à son propos un impres­sion­nant tra­vail caté­go­riel (Hegel, puis Lénine), en l’arri­mant à une théo­rie maté­ria­liste du reflet comme recons­truc­tion du réel par la voie de la pensée, le marxisme permet – en droit, car la tâche est iné­pui­sa­ble – de donner à la dia­lec­ti­que une forme plei­ne­ment ration­nelle qui four­nit un ter­rain d’alliance sans pré­cé­dent aux scien­ces, aux mou­ve­ments émancipateurs et à la phi­lo­so­phie stricto sensu pour pro­mou­voir les lumiè­res com­mu­nes, deux mots que je consi­dère comme les plus beaux, les plus char­gés d’his­toire et les plus uni­ver­sels de notre langue.

Le tome 4 de Lumières com­mu­nes traite de l’anthro­po­lo­gie et s’efforce de mon­trer qu’à l’inverse du réduc­tion­nisme qu’on lui objecte, l’appro­che his­to­rico-maté­ria­liste nous permet d’appro­cher fine­ment les ques­tions du lan­gage, de la suj­bec­ti­vité, de la liberté et de l’axio­lo­gie (la ques­tion des « valeurs »). Comme je l’ai dit, le tome 5 à paraî­tre dans l’année por­tera sur la praxis, notam­ment sur les ques­tions direc­te­ment poli­ti­ques, éthiques et esthé­ti­ques, et plus glo­ba­le­ment sur cette « sagesse de la révo­lu­tion » dont un de mes livres pré­cé­dents édité par le Temps des ceri­ses, avait dressé l’esquisse.

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