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Le feu dans la maison

par Denis COLLIN, le 2 août 2018

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La cani­cule remet à l’ordre du jour le réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que. Les deux choses n’ont pour­tant rien à voir puis­que la météo et le climat sont deux objets scien­ti­fi­ques dif­fé­rents. Pas plus qu’un hiver rigou­reux ne signe le refroi­dis­se­ment de la Terre, un été chaud ne prouve rien en ce qui concerne le réchauf­fe­ment… Cette pré­ci­sion étant faite, il semble assuré que le réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que est un fait empi­ri­que dont les mesu­res et les indi­ces indi­rects s’accu­mu­lent qui vien­nent confir­mer les pré­vi­sions du GIEC, c’est-à-dire de la très grande majo­rité des scien­ti­fi­ques qui tra­vaillent sur ce sujet. On peut dis­cu­ter de la part que prend l’acti­vité humaine dans ce phé­no­mène. Beaucoup de cher­cheurs pen­sent qu’elle est pré­pon­dé­rante, une mino­rité sou­tient qu’elle est mar­gi­nale. Je me gar­de­rai bien de tran­cher dans un domaine qui n’est pas de ma com­pé­tence. La majo­rité n’a pas tou­jours raison, mais n’a pas néces­sai­re­ment tort non plus !

Abordons la ques­tion en parieur pas­ca­lien. Si le réchauf­fe­ment de la pla­nète est dû à l’acti­vité humaine, alors nous n’avons rien de mieux à faire qu’à en tirer toutes les consé­quen­ces en appre­nant à réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Si l’acti­vité humaine est mar­gi­nale dans le réchauf­fe­ment, nous n’aurons rien perdu à dimi­nuer nos dépen­ses énergétiques. Donc il n’y a aucun risque mais tout à gagner à pren­dre au sérieux cette ques­tion.

Le pro­blème est que ni les auto­ri­tés ni les bavards sti­pen­diés ne pren­nent cette ques­tion au sérieux. Après qu’un cli­ma­to­lo­gue soit venu nous mettre en garde (+3,5° avant la fin du siècle), le pré­sen­ta­teur du jour­nal se réjouit des ventes record d’avions et annonce une crois­sance annuelle du trafic aérien de 5% dans les pro­chai­nes années. La contra­dic­tion saute aux yeux mais à pas à ceux de ce pré­sen­ta­teur. On se lamente parce que ce jour, le 1er août, nous avons déjà consommé notre « capi­tal » de Terre renou­ve­la­ble (forêts, capa­ci­tés d’absorp­tion du CO2 …) mais plus que jamais les routes d’Europe sont par­cou­rues par des norias de camions (diesel) por­teurs de contai­ners. Le minis­tre Darmanin annonce de nou­vel­les sur le gazole, frap­pant les par­ti­cu­liers, mais la SNCF, en voie de pri­va­ti­sa­tion, voit une baisse conti­nuelle du trafic de fret par le rail. Ça n’a pas de lien direct avec le réchauf­fe­ment, mais, pour para­che­ver le tableau, on apprend que, en France, la consom­ma­tion de pes­ti­ci­des a aug­menté de 12,5% : on est bien en pleine tran­si­tion écologique !

Pour tout ce qui concerne les ques­tions écologiques, donc, les dis­cours offi­ciels peu­vent se résu­mer avec Shakespeare : « Words ! Words ! Words ! » (Hamlet). Les pitre­ries de Hulot ou l’oppor­tu­nisme sans limite de de Rugy ont contri­bué dans des pro­por­tions incal­cu­la­bles à dis­cré­di­ter l’écologie, en tant que théo­rie des condi­tions l’habi­ta­tion dura­ble de l’homme et en tant que poli­ti­que. Alors jamais n’a été aussi vraie la sen­tence de Marx : le capi­tal détruit les deux sour­ces de la richesse, la Terre et l’homme. Alors que jamais la néces­sité de pro­té­ger la civi­li­sa­tion humaine contre les rava­ges du capi­ta­lisme n’a été aussi criante.

Précisons. La ques­tion n’est pas de « sauver la pla­nète » qui est à l’hori­zon de 5 mil­liards d’années, selon les évaluations de cer­tains astro­no­mes. La ques­tion n’est pas non plus de « défen­dre la nature » qui n’a nul besoin d’être défen­due : au pire, les hommes peu­vent rendre invi­va­ble la sur­face de la Terre mais ils ne peu­vent même pas détruire la vie sur Terre. Alors détruire la nature qui compte des mil­liards d’étoiles comme le soleil dans des cen­tai­nes de mil­liards de galaxies comme la Voix Lactée… pour ce qu’on connait aujourd’hui ! Non, la seule ques­tion est celle de la défense de la civi­li­sa­tion (humaine, cela va de soi car il n’en a pas d’autre sur Terre) et donc la pos­si­bi­lité pour notre espèce de conti­nuer d’habi­ter la pla­nète, la seule que nous puis­sions habi­ter à hori­zon pen­sa­ble.

Or cette tache tout à la fois modeste et vitale est une mis­sion impos­si­ble tant que la loi fon­da­men­tale de l’acti­vité humaine est la loi de l’accu­mu­la­tion illi­mi­tée du capi­tal, la loi de la « valo­ri­sa­tion de la valeur ». Dans le jargon de l’économie capi­ta­liste, cette valo­ri­sa­tion de la valeur a pour petit nom « crois­sance » laquelle se mesure en aug­men­ta­tion du PIB. On peut peur inven­ter toutes sortes de trucs et ficel­les pour valo­ri­ser la valeur sans pro­duc­tion : toutes les pré­ten­dues « indus­tries finan­ciè­res » repo­sent jus­te­ment là-dessus. Mais en der­nière ins­tance, il faut pro­duire réel­le­ment de la valeur, c’est-à-dire des mar­chan­di­ses : il faut de l’énergie, des matiè­res pre­miè­res, des usines, … et, chose pas annexe du tout, des débou­chés !

Or cette logi­que de la valo­ri­sa­tion de la valeur est par­fai­te­ment anti­no­mi­que à une pro­duc­tion orien­tée vers la réa­li­sa­tion des besoins humains. Valeur d’usage et valeur sont en contra­dic­tion, comme le sou­li­gne Marx dans la pre­mière sec­tion du Capital. Notre besoin est de nous dépla­cer aisé­ment, pas d’avoir une voi­ture et encore moins une voi­ture qui pour­rait rouler à 250 km/h. Donc des trans­ports en com­muns déve­lop­pés, des voi­tu­res en coo­pé­ra­ti­ves et des voi­tu­res qui durent long­temps, qui sont peu coû­teu­ses à entre­te­nir ou à répa­rer, tout cela fait un joli pro­gramme de déve­lop­pe­ment qui pour­rait être dura­ble, mais c’est anti­no­mi­que avec ce qu’atten­dent les capi­taux qui sont inves­tis dans sec­teur de la pro­duc­tion auto­mo­bile qui ne fonc­tionne qu’avec le renou­vel­le­ment des modè­les, l’obso­les­cence et la mise à la casse aux frais de l’État des anciens modè­les. Ici, on voit clai­re­ment que la loi du marché et la prise en compte des impé­ra­tifs d’économie (au sens pre­mier du terme) des res­sour­ces et du tra­vail humain entrent en conflit ouvert.

Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste n’est opposé à la mode du « vert ». Tout un capi­ta­lisme « vert » s’est déve­loppé, un capi­ta­lisme qui n’a rien d’écologique mais se sert du label vert comme argu­ment de vente. Ainsi les pro­mo­teurs d’éoliennes font-ils de bonnes affai­res : ces éoliennes qui défi­gu­rent les pay­sa­ges de cer­tai­nes régions rap­por­tent beau­coup puis­que l’opé­ra­teur public achète l’électricité près de trois fois le prix moyen du kWh. Des mil­lions de tonnes de béton sont cou­lées par­fois dans de bonnes terres agri­co­les pour ins­tal­ler ces engins à la pro­duc­tion aléa­toire qui sont censés rem­pla­cer les vieilles cen­tra­les électriques. Les effets de des­truc­tion de l’envi­ron­ne­ment ne font l’objet d’aucune étude com­plète – on sait par exem­ple que les éoliennes et les oiseaux ne font pas bon ménage. Les éoliennes ins­tal­lées en mer pour­raient contri­buer à rava­ger le pla­teau conti­nen­tal. Bref, toutes vertes qu’elles soient les éoliennes n’ont pas grand-chose d’écologique.

Dans la série « les Shadocks », les plus vieux se sou­vien­nent que les Shadocks pom­paient pour action­ner une pompe à cos­mo­gol, car­bu­rant mira­cle répandu dans l’uni­vers des Shadocks. Mais pour nous il n’y a pas de cos­mo­gol et nous pou­vons pomper et pomper encore on ne peut pas consom­mer de l’énergie sans la pro­duite et la pro­duire coûte cher sur tous les plans. La seule énergie écologique et bon marché est celle qu’on ne dépense pas. Ce qui n’est pos­si­ble que si on aban­donne l’objec­tif de la crois­sance à tout prix.

Soit, nous rétor­quera-t-on, mais si on pro­duit deux fois moins de voi­tu­res parce qu’elles durent plus long­temps et qu’on prend plus le train, ça fera explo­ser le chô­mage ! On est aussi au cœur du pro­blème : la pro­duc­tion ne vise pas à la satis­fac­tion des besoins mais à « donner du tra­vail », c’est-à-dire en réa­lité à pro­duire de la plus-value. Chacun d’entre nous sait qu’il n’est pas moins riche, mais plus si l’hiver a été clé­ment et que la consom­ma­tion en chauf­fage a été plus faible*****. Mais un hiver clé­ment fait bais­ser le PIB puis­que les mar­chands de fuel, de gaz ou d’électricité auront moins vendu. En vérité, il faut pren­dre le pro­blème exac­te­ment à l’envers et com­men­cer par pla­ni­fier. L’hor­ri­ble mot « plan » vient d’être pro­noncé et déjà nous voilà mena­cés des hor­reurs du sys­tème sovié­ti­que. Pourtant chaque capi­ta­liste sait très bien qu’à l’inté­rieur de son entre­prise il doit pla­ni­fier, se donner des objec­tifs et suivre leur réa­li­sa­tion. Chaque entre­pre­neur se flatte d’avoir trouvé le bon « busi­ness plan ». Pourquoi une nation ou un groupe de nation ne pour­raient-ils pas avoir un plan pour faire des économies ?

Sans aucun doute le terme de « décrois­sance » popu­la­risé en France par Serge Latouche et par le jour­nal « La décrois­sance » est-il un mau­vais terme. Il laisse penser faci­le­ment que nous n’aurions pas d’autre solu­tion que reve­nir « en arrière » et nous éclairer à la bougie. Jean-Marie Harribey pro­pose de sépa­rer crois­sance et déve­lop­pe­ment. Par exem­ple si on est capa­ble de sup­pri­mer tota­le­ment les intrants chi­mi­ques en agri­culture, il y a aura bien décrois­sance de l’indus­trie chi­mi­que mais déve­lop­pe­ment de la pro­duc­ti­vité réelle de l’agri­culture. Ce qui, soit dit en pas­sant, n’est pos­si­ble qu’en déve­lop­pant l’agro­no­mie en tant que science des milieux vivants.

Plus fon­da­men­ta­le­ment, il faut sortir des logi­ques fon­da­men­ta­les du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, chan­ger nos maniè­res de penser, en finir avec l’utopie désas­treuse de la crois­sance illi­mi­tée (des forces pro­duc­ti­ves, de la puis­sance humaine, etc.) et retrou­ver le vieil idéal grec de la juste mesure, contre l’hybris propre au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. De ce point de vue, si Marx reste le maître indé­pas­sa­ble pour com­pren­dre la dyna­mi­que du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, le marxisme ortho­doxe et son « pro­gres­sisme » invé­téré est impuis­sant pour abor­der les enjeux de notre époque.