Accueil > Actualité > EHPADS : Une déflagration nationale...

EHPADS : Une déflagration nationale...

par Elisabeth DES, le 15 février 2018

Enregistrer au format PDF

Le jeudi 27 juillet 2017 à 17 heures s’est ache­vée à Foucherans dans le Jura l’une des plus lon­gues grèves que la France ait connue. Faute de réponse adé­quate d’un gou­ver­ne­ment n’ayant pas pris la mesure d’une situa­tion de mons­trueuse mal­trai­tance et oppo­sant une fin de non-rece­voir, une mobi­li­sa­tion natio­nale mas­sive, d’une ampleur iné­dite de plus de 30°/° des sala­riés des 7752 « Ehpads » va se déployer sur tout le ter­ri­toire, au cœur des gran­des métro­po­les comme dans les peti­tes agglo­mé­ra­tions. Ils répon­dent à l’appel de sept syn­di­cats : CGT, CFDT, FO, Unsa, CFTC, CFE-CGC et SUD sou­te­nus par l’asso­cia­tion des direc­teurs au ser­vice des per­son­nes âgées (AD-PA). Cette inter­syn­di­cale excep­tion­nelle demande l’abro­ga­tion des dis­po­si­tions légis­la­ti­ves rela­ti­ves à la réforme de la tari­fi­ca­tion des « EHPADS » en appli­ca­tion depuis 2017, et l’appli­ca­tion d’un ratio d’un agent pour un rési­dent contre celui actuel de 0,57… contras­tant hon­teu­se­ment avec celui des pays du Nord de l’Europe …et de la Suisse où il est de 1,2 .

Comment s’étonner de cette una­ni­mité alors que des témoi­gna­ges de soi­gnants si concor­dants conver­gent de tout le pays… relayés tant par les médias offi­ciels que par les réseaux sociaux ?

La cadence infer­nale des soins, des repas confi­nant au gavage, la douche au mieux heb­do­ma­daire, par­fois men­suelle, la dis­pa­ri­tion du rela­tion­nel si indis­pen­sa­ble pour des êtres humains confron­tés au nau­frage de la dépen­dance, les res­tric­tions sur le nombre de cou­ches, les sommes déri­soi­res consa­crées à l’ali­men­ta­tion des pen­sion­nai­res sont dévoi­lées à la popu­la­tion. De Moselle, de Bretagne, d’Ardèche, de la région PACA, du Nord, les témoi­gna­ges de sala­riés des « Ehpads » ano­ny­mes ou non se mul­ti­plient . Si « EHPADS » publi­ques, pri­vées et asso­cia­ti­ves se mobi­li­sent ensem­ble, les pro­fits engran­gés par ces struc­tu­res pri­vées, pays de l’or gris sont par­ti­cu­liè­re­ment impres­sion­nants : ce busi­ness plus ren­ta­ble que les hyper­mar­chés garan­tit un ren­de­ment de 5 à 6°/°. Le coût médian d’une cham­bre dans ce sec­teur est de 2620 euros alors que le mon­tant moyen des retrai­tes en France s’élève à 1376 euros… Le groupe Korian et ses 24158 lits a mul­ti­plié par 2,4 entre 2012 et 2015 le mon­tant des divi­den­des versés à ses action­nai­res. Ce groupe, comme Orpea ou Domus Vi va béné­fi­cier de la baisse des coti­sa­tions sala­ria­les et convo­que la santé connec­tée.

L’entrée en appli­ca­tion depuis jan­vier 2017 d’une tari­fi­ca­tion kaf­kaïenne, repo­sant pour le calcul de la partie dépen­dance du budget sur « un point unique dépar­te­men­tal », basé sur une moyenne des dépen­ses his­to­ri­ques du dépar­te­ment, et un « point GIR » censé tra­duire le niveau de dépen­dance des rési­dents d’un établissement, n’a pu que contri­buer à mettre le feu aux pou­dres après dix années de dégra­da­tion pro­gres­sive des condi­tions de tra­vail .

Selon la Fédération Hospitalière de France 200 mil­lions d’euros vont être reti­rés aux établissements publics qui ne réa­li­sent pas de gains finan­ciers. En Midi-Pyrénées, l’ « Ehpad » Saint-Jacques de Grenade-sur-Garonne accueillant 225 per­son­nes âgées dépen­dan­tes pour­rait perdre 260 000 euros, soit 8 postes chaque année. Mais la révé­la­tion de la double mal­trai­tance dans de si nom­breux « Ehpads » ne conduit pas seu­le­ment à évoquer des enjeux finan­ciers et les dif­fi­cultés poten­tiel­les que ren­contre­ront les clas­ses moyen­nes, elle contraint à s‘inter­ro­ger sur la prise en charge du vieillis­se­ment de la popu­la­tion alors qu’un fran­çais sur 4 a actuel­le­ment plus de 60ans .

Pendant com­bien de temps pourra-t-on tolé­rer une ges­tion pure­ment comp­ta­ble de la dépen­dance déconnec­tée de son vécu quo­ti­dien, la souf­france humaine pous­sée à son paroxysme deve­nant une gigan­tes­que source de pro­fits dans une société vouée au seul culte de la ren­ta­bi­lité ? S’il parait aussi illu­soire dans le contexte de mar­chan­di­sa­tion de la santé d’espé­rer éveiller les cons­cien­ces des action­nai­res ayant investi dans un busi­ness à l’abri des ralen­tis­se­ments économiques que d’ un pré­si­dent et une minis­tre de la santé pour­tant méde­cin, que se pas­sera-t-il si la coor­di­na­tion exem­plaire des « Ehpads » mobi­li­sées contre la mal­trai­tance s’étend aux hôpi­taux publics ? Les rési­dents dépen­dants des « Ehpads » en lutte se retrou­vent également sur les bran­cards des cou­loirs des ser­vi­ces d’urgen­ces …

Et en ce soir du 13 février 2018, la péti­tion lancée par le méde­cin qui res­tera le cou­ra­geux urgen­tiste ayant révélé en 2003 le désas­tre sani­taire engen­dré par la cani­cule ainsi que le doc­teur Christophe Prudhomme et Sabrina Alibenali, « Dignité des per­son­nes âgées, des moyens pour nos Ehpads » a déjà recueilli 543 487 signa­tu­res… Une magni­fi­que raison d’espé­rer qu’un débat de société s’ins­talle sur le sort réservé à « nos aînés ». Chaque per­sonne âgée, pré­cieuse sen­ti­nelle de notre mémoire col­lec­tive, recèle un par­cours privé et pro­fes­sion­nel, des sou­ve­nirs lumi­neux ou pesants, et en cas de dépen­dance le main­tien à domi­cile ne pourra pas obli­ga­toi­re­ment être envi­sagé dans le contexte de pau­pé­ri­sa­tion, d’iso­le­ment crois­sant et de déser­ti­fi­ca­tion médi­cale .

C’est dire si un tel débat de société s’impose et ce dans les plus brefs délais .