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Le coup d’État permanent d’Emmanuel Macron

par Denis COLLIN, le 28 février 2018

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Les contre-réfor­mes sui­vent les contre-réfor­mes à un rythme effréné. Après les ordon­nan­ces qui déman­tè­lent le code de tra­vail, après la mise en place (avant même que la loi ne soit votée) du « par­cour­sup », la grande trieuse d’étudiants, après l’annonce du dyna­mi­tage du lycée et du bac­ca­lau­réat par Blanquer, c’est au tour de la SNCF en atten­dant les retrai­tes, l’hôpi­tal et la Sécurité Sociale et cer­tai­ne­ment la loi de 1905. Sans parler du ren­for­ce­ment de l’arse­nal sécu­ri­taire et des modi­fi­ca­tions annon­cées de la Constitution visant à réduire dras­ti­que­ment le nombre de par­le­men­tai­res. Et même quand les « par­te­nai­res sociaux » (syn­di­cats et patrons) se met­tent d’accord sur une réforme de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, le gou­ver­ne­ment la reto­que parce qu’il lui faut un « big bang ».

Tout cela des­sine un profil : nous vivons sous le régime du « coup d’État per­ma­nent ». On se sou­vient peut-être que François Mitterrand avait ainsi qua­li­fié le régime de la Vème République dans un pam­phlet publié en 1964. La com­pa­rai­son s’impose et elle n’est pas en faveur de Macron qui ne jouit ni de la popu­la­rité ni du pres­tige du géné­ral de Gaulle et pié­tine encore plus que lui les droits des par­le­men­tai­res et les acquis de la répu­bli­que. Si on avait pu qua­li­fier de bona­par­tiste l’entre­prise du géné­ral de Gaulle, on ajou­tait sou­vent qu’il s’agis­sait d’un « bona­par­tisme bâtard » qui n’avait pu aller jusqu’au bout de la liqui­da­tion du par­le­men­ta­risme et des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. L’entre­prise de Macron consiste à aller jusqu’au bout de tous les traits auto­ri­tai­res, « monar­chi­ques », anti­syn­di­caux et anti­so­ciaux de la Vème répu­bli­que.

Remettons les choses en pers­pec­ti­ves. Tous les gou­ver­ne­ments fran­çais (y com­pris les der­niers de Mitterrand) se sont donné pour mis­sion de mettre en œuvre les choix euro­péens et la dis­ci­pline de l’UE, telle qu’elle découle du traité Maastricht de 1992 adopté à l’ini­tia­tive de François Mitterrand. La dis­ci­pline de l’UE a un objec­tif : impo­ser à l’échelle euro­péenne « l’ordo-libé­ra­lisme » qui n’est pas une spé­cia­lité alle­mande mais le plan commun de la classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale visant à concen­trer toutes les forces de l’État pour garan­tir la « liberté du marché », c’est-à-dire le pou­voir sans limite du capi­tal. Mais les gou­ver­ne­ments fran­çais se sont régu­liè­re­ment heur­tés à la résis­tance des tra­vailleurs et plus géné­ra­le­ment des clas­ses popu­lai­res et de la jeu­nesse. Rappelons pour mémoire le vaste mou­ve­ment de 1995 contre la réforme Juppé, les mou­ve­ments de 2003 contre la réforme Fillon des retrai­tes, les mou­ve­ments contre le CPE, et tant d’autres encore. Vieux poli­ti­cien plus « radsoc » que gaul­liste, Chirac avait sou­vent cédé. Jospin, élu à la suite de la dis­so­lu­tion sur­prise de 1997 avait mis en œuvre un vaste pro­gramme de pri­va­ti­sa­tions (de France-Télécom aux auto­rou­tes) pour appli­quer les accords de Dublin et Barcelone. La mise en concur­rence sur le réseau ferré – qui motive l’actuel plan de « réforme » de la SNCF – découle d’accords signés par Jospin et Chirac. Mais les consé­quen­ces de tout cela avaient été sou­vent dif­fé­rées. La ten­ta­tive de Sarkozy de repren­dre la main a, elle aussi, lar­ge­ment failli. Malgré ses rodo­mon­ta­des, Sarkozy, un intru dans l’esta­blish­ment domi­nant, s’est plus sou­vent qu’a son tour incliné et a été contraint de donner quel­ques gages pour faire passer ses réfor­mes. Du point de vue de la classe domi­nante, le quin­quen­nat Hollande a été net­te­ment meilleur que celui de Sarkozy, se ter­mi­nant sur une quasi-ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de l’état d’urgence et sur le vote de la loi Macron-El Khomry. Mais tout cela res­tait très fra­gile. Une partie de la majo­rité « socia­liste » tom­bant dans la fronde contre le pré­si­dent qui déserta le champ de bataille la queue basse, renon­çant à bri­guer un deuxième mandat.

L’opé­ra­tion Macron est née du cons­tat fait par les clas­ses diri­gean­tes que la Vème République sous sa forme tra­di­tion­nelle ne pou­vait plus servir à la réa­li­sa­tion des plans du capi­tal finan­cier. La démis­sion de Macron et le lan­ce­ment de son mou­ve­ment, patronné par les magnats de la presse et du capi­ta­lisme « high tech » sont le point de départ de cette opé­ra­tion de dyna­mi­tage du « vieux monde », une opé­ra­tion qui s’appa­rente à un coup d’État. Si « déga­gisme » il y a, pour repren­dre une ana­lyse, à mon sens erro­née, de Jean-Luc Mélenchon, c’est la volonté de déga­ger de la route tous les obs­ta­cles à la mise en coupe réglée des tra­vailleurs, à la liqui­da­tion des ser­vi­ces publics et de tous les acquis sociaux. Le pro­gramme de coup d’État a été for­mulé voilà une ving­taine d’années par Denis Kessler : défaire tout ce qui a été fait par le pro­gramme du Conseil Nationale de la Résistance. Ce n’est pas donc un simple pro­gramme de « réfor­mes », mais une véri­ta­ble contre-révo­lu­tion visant à annu­ler tout ce qui reste de cette révo­lu­tion ina­che­vée qu’a été la Libération en 1945. Il y a une dif­fé­rence entre Macron et Berlusconi : Macron n’est pas lui-même mil­liar­daire, en dépit de ses rap­ports avec Rothschild, alors que Berlusconi dis­po­sait en per­sonne de la force de frappe média­ti­que. Mais pour le reste les forces socia­les sont les mêmes avec des objec­tifs sem­bla­bles.

La machine média­ti­que mise en route au ser­vice de Macron, il fal­lait déga­ger la route des obs­ta­cles éventuels et donc éliminer le can­di­dat de la droite, François Fillon. On attend qu’il soit offi­ciel­le­ment dési­gné et sor­tent bizar­re­ment toutes sortes de scan­da­les le tou­chant : affaire Pénélope, l’affaire des cos­tu­mes, etc. Fillon est un per­son­nage falot, sans colonne ver­té­brale poli­ti­que, passé du ségui­nisme au « that­ché­risme à la fran­çaise ». Mais évidemment la concor­dance des temps de l’affaire Fillon ne résulte pas du hasard. Il n’y a sans doute pas eu de « cabi­net noir » à l’Élysée. Hollande est assez tordu pour com­bi­ner ce genre de coup, mais ce n’était pas néces­saire. Les macro­nis­tes avaient leurs pro­pres réseaux d’infor­ma­teurs et leurs pro­pres moyens d’orga­ni­ser des fuites. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le peuple qui a dégagé Fillon, mais les amis de Macron pour lais­ser la voie libre à leur fondé de pou­voir. Sans « l’affaire » et le dis­cré­dit jeté sur le can­di­dat LR, celui-ci avait de bonnes chan­ces au moins d’être qua­li­fié pour le second tour et même de l’empor­ter et Macron aurait dis­paru sans gloire de la scène poli­ti­que. Mais il ne suf­fi­sait pas de dis­cré­di­ter Fillon, il fal­lait faire peur. Éviter un second tour Fillon Le-Pen, voilà le mot d’ordre expli­cite ou subli­mi­nal rabâ­ché par la presse macro­niste – ainsi on a vu des électeurs plutôt pro­ches de Mélenchon aller voter Macron dès le pre­mier tour pour éviter l’hor­reur abso­lue pro­mise par cer­tains son­deurs… Ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment nota­ble, dans ces cir­cons­tan­ces, c’est plutôt la bonne résis­tance de Fillon qui se place en 3ème posi­tion, juste der­rière Marine Le Pen.

Deuxième phase : créer un mou­ve­ment, pas un parti, bien sûr, un mou­ve­ment qui n’est pas fondé sur un pro­gramme mais sur l’adhé­sion au chef, sur le res­pect du « Führerprinzip ». LREM un machin qui fonc­tionne sur le prin­cipe de l’ube­ri­sa­tion : on se met au ser­vice de la firme qui four­nit (à condi­tion de payer et d’être cer­ti­fié par l’état-major) du maté­riel de cam­pa­gne. Le mou­ve­ment est néces­sai­re­ment ver­ti­cal. Et là encore on retrouve de nom­breu­ses ana­lo­gies avec la cons­ti­tu­tion de Forza Italia par Berlusconi. Les cadres inter­mé­diai­res, les can­di­dats aux élections sont recru­tés de la même manière que les DRH recru­tent les « res­sour­ces humai­nes ». Dans un parti, il faut faire ses preu­ves à la base, en se confron­tant aux citoyens dans les élections ou sur les mar­chés, en se confron­tant à ses com­pa­gnons ou ses cama­ra­des pour obte­nir les inves­ti­tu­res ou les postes de direc­tion dans le parti. Dans le mou­ve­ment, tout part du sommet et on obtient sa place uni­que­ment par la volonté du chef ou de ses lieu­te­nants. Dans un parti, on est citoyen et on s’adresse au citoyen ; dans le mou­ve­ment macro­niste on est cadre, recruté pour sa capa­cité à se faire obéir par des infé­rieurs. LREM est le pro­to­type du non-parti, le pro­to­type de la des­truc­tion de la poli­ti­que. À sa direc­tion, on trouve des fidè­les par­faits : tous les traî­tres et rené­gats qui avaient juré de sou­te­nir le can­di­dat socia­liste et tra­vaillaient en sous-main pour Macron. Les Castaner, Le Drian, de Rugy, Collomb et Ferrand sont tous de la même engeance. Leurs pro­pres four­be­ries assu­rent le chef d’une fidé­lité iné­bran­la­ble, car sans le chef ils ne sont plus rien. La deuxième strate de LREM est formée d’arri­vis­tes de tout poil, repré­sen­tants typi­ques de cette classe des « cré­tins éduqués » épinglés par Emmanuel Todd. Ils n’ont pas une idée poli­ti­que, ils sont sans foi ni loi, mais tra­vaillent … pour eux-mêmes, sans com­plexe. Et en des­sous on trou­vera la masse (très rela­tive une fois les élections pas­sées) des gens qui n’ont pas d’idées poli­ti­ques par­ti­cu­liè­res mais croient ce qu’ils lisent dans Libé ou ce que dit Dominique Seux sur France-Inter, ceux qui ont un verni d’éducation et se pren­nent pour des gens supé­rieurs à la masse des « gens qui ne sont rien ». De quel­que manière que l’on consi­dère LREM, ce n’est pas un parti mais une « société du 10 décem­bre » (société des séides de Napoléon III) entiè­re­ment vouée au chef.

Une fois Macron élu, une fois la majo­rité LREM ins­tal­lée, le pre­mier acte poli­ti­que signi­fi­ca­tif de Macron est de deman­der à sa majo­rité de des­sai­sir de son propre pou­voir pour le lais­ser pro­cé­der par ordon­nan­ces. Plus que d’oppor­tu­nité poli­ti­que, ce recours aux ordon­nan­ces est une décla­ra­tion de poli­ti­que géné­rale : tous les pou­voirs pro­cè­dent de l’exé­cu­tif et de lui seul. C’est l’exé­cu­tif qui choi­sit le chef du parti aussi bien que le porte-parole du gou­ver­ne­ment (c’est la même per­sonne). C’est l’exé­cu­tif qui a super­visé la for­ma­tion de tous les cabi­nets, les­quels sont direc­te­ment sous le contrôle de Macron. La cen­tra­li­sa­tion du pou­voir a fait ainsi des pro­grès consi­dé­ra­bles, cor­ré­la­ti­ve­ment à la déchéance du par­le­ment, déchéance que les dépu­tés de la France Insoumise ont eu main­tes fois l’occa­sion de sou­li­gner.

Dans un régime répu­bli­cain, non seu­le­ment la majo­rité du moment ne peut pas déte­nir tous les pou­voirs, il doit exis­ter aussi, en dehors de la sphère des pou­voirs poli­ti­ques pro­pre­ment dits des contre-pou­voirs. Les ins­ti­tu­tions de l’État social ou de la « démo­cra­tie sociale » par­ti­ci­pent de ce sys­tème. Par l’inter­mé­diaire des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les, les tra­vailleurs peu­vent expri­mer et faire valoir leurs reven­di­ca­tions et peu­vent dis­po­ser d’un champ de négo­cia­tion avec les patrons. La Sécurité Sociale qui fonc­tionne sur des règles qui lui sont pro­pres doit rester rela­ti­ve­ment stable, quels que soient les majo­ri­tés. Le pou­voir poli­ti­que en place ne peut avoir tous les pou­voirs, sinon on ne peut plus parler de répu­bli­que. En liqui­dant avec les ordon­nan­ces une partie des repré­sen­ta­tions syn­di­ca­les, en abo­lis­sant le prin­cipe de pré­fé­rence et en vidant de leur contenu les négo­cia­tions de bran­che, le gou­ver­ne­ment Macron avait déjà sérieu­se­ment affai­bli les posi­tions des tra­vailleurs. En reje­tant l’accord syn­di­cats-MEDEF sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, il fait un pas de plus. L’objec­tif à terme est sinon la des­truc­tion pure et simple des syn­di­cats, du moins leur réduc­tion à l’état d’ins­ti­tu­tions d’orne­ments, comme le sont les syn­di­cats offi­ciels dans les régi­mes auto­ri­tai­res.

Enfin, le moment semble venu pour le pou­voir de se débar­ras­ser des partis. Même le parti de droite LR, qui devrait voir le pro­gramme Macron d’un bon œil est gênant … tout sim­ple­ment parce que c’est un parti, c’est-à-dire une vieille chose qui selon la Constitution « contri­bue à l’expres­sion du suf­frage ». Déjà lar­ge­ment dépouillé par les opé­ra­tions de débau­cha­ges qui se pour­sui­vent – Juppé est ici l’agent d’influence par­fait du macro­nisme au sein de LR – le parti de Wauquiez a été dûment averti du sort qu’il l’atten­dait s’il fai­sait mine de bron­cher : la cam­pa­gne contre Wauquiez à la suite de ses sor­ties à l’EM Lyon a valeur d’aver­tis­se­ment. Les LR ver­sion Wauquiez sont d’autant plus gênants qu’en allant à la chasse sur les terres du FN ils pour­raient affai­blir cette très utile offi­cine gérée Mme Le Pen, qui a joué exac­te­ment le rôle qu’on atten­dait d’elle dans l’élection de Macron. À « gauche » (?), comme le PCF, le PS ago­nise. Le Foll et Faure mili­tent pour le succès de Macron et donc sont de sim­ples faux-nez de LREM. Seul Maurel (ex-gauche popu­laire) veut sauver « la vieille maison », mais ses chan­ces dans cette entre­prise sont pro­ches de zéro. Seule reste en lice la France Insoumise qui peut jouer un rôle déci­sif dans la résis­tance au macro­nisme et à la montée de l’auto­ri­ta­risme. À une condi­tion : com­pren­dre clai­re­ment les enjeux, cesser de se conso­ler avec des ana­ly­ses vagues sur le « déga­gisme » et le mou­ve­ment « gazeux ».

Y aura-t-il une nou­velle « bataille du rail » ? Les jeunes, les ensei­gnants et les parents pour­ront-ils briser le corset de la machine pro­pa­gan­diste en faveur du projet Blanquer ? Voilà les inter­ro­ga­tions les plus immé­dia­tes. Si Macron rem­porte ces deux pro­chai­nes batailles, nul doute que les retrai­tes et l’hôpi­tal public seront en danger grave, pen­dant que pro­gresse plus ou moins sour­noi­se­ment et dans toutes les direc­tions la pri­va­ti­sa­tion des ser­vi­ces publics. L’ordre du jour devrait être clair : ras­sem­bler un vaste front pour la défense des ser­vi­ces publics, des acquis sociaux et de la répu­bli­que démo­cra­ti­que, ne pas dis­per­ser dans des batailles aujourd’hui secondai­res (la prio­rité n’est pas vrai­ment à un réfé­ren­dum pour la sortie du nucléaire !) et recher­cher les allian­ces les plus larges. Pas de tam­bouille pro­gram­ma­ti­que devant les électeurs, fort bien ! Mais unité d’action, unité dans l’action, par­tout où c’est pos­si­ble.