Accueil > Actualité > Derrière les élections italiennes, l’Europe s’inquiète…

Derrière les élections italiennes, l’Europe s’inquiète…

par Jacques COTTA, le 5 mars 2018

Enregistrer au format PDF

Les élections légis­la­ti­ves qui se sont dérou­lées ce diman­che 4 mars en Italie affo­lent les sphè­res diri­gean­tes de l’Union euro­péenne. Quel que soit le bout par lequel pren­dre ces résul­tats, ils indi­quent un rejet massif au sein de la troi­sième économie de l’UE des partis et per­son­nels liés depuis des décen­nies à Bruxelles.

La par­ti­ci­pa­tion de 74% est la plus faible de l’his­toire de la répu­bli­que ita­lienne. Alors que les com­men­ta­teurs pré­fè­rent demeu­rer sur les vieux sché­mas « droite » « gauche », dont le mérite est d’éliminer toute clarté au scru­tin, en fai­sant appa­rai­tre que la « droite » serait en tête, l’obser­va­tion sérieuse et objec­tive des résul­tats donne une toute autre signi­fi­ca­tion.

La pre­mière force poli­ti­que d’Italie est le « mou­ve­ment 5 étoiles » dont le score dopasse les 30%, réa­li­sant un carton plein dans le sud de la pénin­sule, capi­tale com­prise. Créé en 2009 sur la ligne d’un « chan­ge­ment de sys­tème », « 5 étoiles » a récu­péré à « gauche » prin­ci­pa­le­ment le vote des déçus du PD et de Renzi, allant de socia­lis­tes à d’anciens com­mu­nis­tes, et pour une moin­dre part d’anciens électeurs de droite débous­so­lés.

La droite elle connait un revers cin­glant. Berlusconi et Forza Italia tour­nent autour de 13% lors­que la Lega, l’ancienne ligue du nord, le dépasse de 5 points avec envi­ron 18% des voix. Symétriquement à ce qui s’est opéré du côté de « 5 étoiles » et du PD, la Lega a siphonné les voix du parti de la droite tra­di­tion­nelle, arri­vant notam­ment en tête dans toutes les cir­cons­crip­tions gagnées par la droite.

A enten­dre les com­men­ta­teurs qui de Bruxelles à Paris en pas­sant par Berlin expri­ment les mêmes crain­tes, il s’agi­rait dans ces élections ita­lien­nes de popu­lisme d’un côté, de fas­cisme de l’autre. C’est en réa­lité gommer la double raison qui a poussé le corps électoral à voter de la sorte. D’une part, un rejet massif et par­tagé de la poli­ti­que de l’union euro­péenne à laquelle sont soumis his­to­ri­que­ment Berlusconi et Renzi et pour laquelle ils ont fait cam­pa­gne. D’autre part, la volonté de réagir contre une crise économique qui a permis notam­ment à la Lega de pro­gres­ser dans la dénon­cia­tion des immi­grés et des réfu­giés que l’Union euro­péenne laisse volon­tiers à l’Italie, en pre­mière ligne dans l’arri­vée des flux migra­toi­res. Les mêmes causes pro­dui­sant sou­vent les mêmes effets, la leçon méri­te­rait d’être tota­le­ment tirée ici, en France, tant sur la ques­tion euro­péenne que sur la ques­tion des migrants, sur la façon d’appré­hen­der l’une et l’autre et sur la meilleure réponse à appor­ter. Sur la ques­tion euro­péenne, réaf­fir­mer sans détour et sans hési­ta­tion la déter­mi­na­tion de quit­ter l’UE et l’euro dés lors que les inté­rêts du peuple le com­man­dent. Sur la ques­tion migra­toire, la déter­mi­na­tion à remet­tre la poli­ti­que au coeur contre toute ten­ta­tive d’y sub­sti­tuer le cari­ta­tif et la morale au détri­ment des inté­rêts des migrants eux-mêmes et aussi des tra­vailleurs fran­çais confron­tés à un dum­ping dont seul le capi­tal peut être gagnant.

Et main­te­nant.

« Che Bordello » titrait au len­de­main des élections le quo­ti­dien « il Tempo ».

Les scé­na­rios pré­sen­tés relè­vent tous de la science fic­tion. Aucune for­ma­tion poli­ti­que ne pou­vant pré­ten­dre à la cons­ti­tu­tion d’un gou­ver­ne­ment repo­sant sur une majo­rité de dépu­tés -la loi électorale ayant été chan­gée notam­ment pour inter­dire à « 5 étoiles » d’accé­der au pou­voir avec un score sem­bla­ble à celui atteint dans ces élections- le pro­nos­tic des allian­ces va bon train.

Le « mou­ve­ment 5 étoiles » a annoncé dés le début son refus de ren­trer dans ce jeu de négo­cia­tions, mais cela était avant le résul­tat qui l’a placé en tête. Il pour­rait être tenté de s’asseoir autour d’une table avec des inter­lo­cu­teurs issus par exem­ple du PD, mais pour s’arran­ger sur quel pro­gramme ? Difficulté réelle dans un mou­ve­ment qui ras­sem­ble à gauche, mais aussi à droite…

Forza Italia de Berlusconi et La Lega de Matteo Savini pour­raient cher­cher d’autres alliés pour attein­dre le seuil néces­saire. Mais cela est sans comp­ter les pré­ten­tions du second qui arrivé en tête à droite exprime la pré­ten­tion de mettre au ren­card le patron des médias ita­liens.

Demeure alors le voeu bruxel­lois. Dans les ins­ti­tu­tions de l’union euro­péenne, l’air entonné par Angela Merkel en Allemagne trouve une caisse de réso­nance. Comme la grande col­la­tion qui a ras­sem­blé le SPD et la CDU-CSU outre Rhin, des voix au nom de la raison et de la sta­bi­lité euro­péenne en appelle au PD et à Forza Italia pour unir leurs forces et créer un atte­lage dont tout le monde sait pour­tant bien que l’état des forces ouver­te­ment euro­péis­tes rend la chose impos­si­ble. D’abord parce que l’union des deux anciens piliers de la vie poli­ti­que ita­lienne donne un total bien en deçà de ce qui devrait per­met­tre une majo­rité de dépu­tés et de séna­teurs. Telle est l’ampleur de la débâ­cle. Ensuite parce que les peti­tes forces d’appoint sont bien insuf­fi­san­tes. Même si le parti démo­crate s’alliait avec les autres partis de gauche euro­phi­les, il y aurait loin de la coupe aux lèvres. A titre d’exem­ple le parti de « gauche » « Europa » n’atteint même pas les 3%. Vue de l’esprit, même si dans la pénin­sule rien n’est joué jusqu’au coup de sif­flet final, les « com­bi­naz­zione » envi­sa­gées sem­blent toutes vouées à l’échec.

En cela les leçons ita­lien­nes dépas­sent de loin la seule pénin­sule. Elles indi­quent par exem­ple la véri­ta­ble fonc­tion de ce qui com­mu­né­ment est appelé « la gauche » -comme le SPD en Allemagne par exem­ple- dés lors qu’il s’agit de sauver le sys­tème. Elles indi­quent la fer­meté néces­saire sur les sujets de fond tels l’Europe ou encore la ques­tion migra­toire. Elles nous concer­nent direc­te­ment pour les temps qui vien­nent, et pour les temps pré­sents dans l’appro­fon­dis­se­ment de la crise qui vise toute l’union euro­péenne.