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L’Omerta fracassée pour sauver l’hôpital public…

par Elisabeth DES, le 7 mai 2018

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Le 4 avril der­nier parait l’ouvrage des pro­fes­seurs Philippe Halimi et Christian Marescaux ‘’Hôpitaux en détresse patients en danger ‘’ avec la col­la­bo­ra­tion de Bernard Nicolas et Eric Maitrot . A comp­ter du même jour le web-docu­men­taire ‘’CHU de Grenoble la fin de l’omerta ‘’ réa­lisé par Bernard Nicolas est en accès libre. Commence alors pour le pro­fes­seur Philippe Halimi chef du ser­vice de Radiologie du pres­ti­gieux Hôpital Georges Pompidou et fon­da­teur de l’asso­cia­tion Jean-Louis Megnien un impres­sion­nant mara­thon média­ti­que tant sur les ondes de RMC, Europe 1, France Inter, RCT qu’au Grand Soir 3 et au cours de l’émission C à vous de France 5. L’Express consa­cre sa une et un long dos­sier à ce livre dont la paru­tion sus­cite également un arti­cle du Monde.

Délivrés posé­ment par un éminent radio­lo­gue indé­fec­ti­ble­ment fidèle à la mémoire du pro­fes­seur Jean-Louis Megnien tor­turé durant trois ans par trois col­lè­gues cyni­ques, malgré les aler­tes à la direc­tion de l’Hôpital Georges Pompidou et de l’AP-HP avant de se défe­nes­trer, les mes­sa­ges sont cepen­dant impla­ca­bles. Tous les soi­gnants hos­pi­ta­liers quels que soient leurs postes sont pous­sés au sui­cide par un mana­ge­ment par­ti­cu­liè­re­ment vio­lent, des condi­tions de tra­vail pro­fon­dé­ment dégra­dées par une course éperdue à la ren­ta­bi­lité.

Comment en douter à la lec­ture des témoi­gna­ges venus de méde­cins ayant exercé à Nantes, Besançon, Limoges, Melun …Toulouse triste et para­doxal hon­neur pour un CHU tou­jours d’excel­lence… De Grenoble également grâce aux confrè­res et à la mère du regretté doc­teur Laurent SELEK brillant neuro-chi­rur­gien pédia­tri­que.

Le CHU de Grenoble, cadre du tra­vail de Bernard Nicolas révèle l’épuisement déclen­ché chez deux endo­cri­no­lo­gues pédia­tres pas­sion­né­ment inves­ties dans la prise en charge d’enfants dia­bé­ti­ques, le reten­tis­se­ment consi­dé­ra­ble sur leurs petits patients et leurs famil­les dont le cha­leu­reux et fidèle sou­tien est par­ti­cu­liè­re­ment tou­chant ainsi que le témoi­gnage du conjoint de l’une d’elles… Malgré le risque de repré­sailles, le refus de sou­mis­sion à la ren­ta­bi­lité for­ce­née incom­pa­ti­ble tout par­ti­cu­liè­re­ment avec les exi­gen­ces d’une patho­lo­gie chro­ni­que s’exprime tant les contrain­tes devien­nent inhu­mai­nes, insou­te­na­bles… La mise en danger des soi­gnants et de leurs patients est clai­re­ment dénon­cée.

Au CHU de Nantes également ce sont plus de 250 enfants atteints de comi­tia­lité qui sont privés de la neuro-pédia­tre excep­tion­nelle qui les pre­nait pas­sion­né­ment en charge depuis près de trente ans, épuisée par la sur­charge de tra­vail, le manque de moyens et les atta­ques per­son­nel­les pro­fon­dé­ment injus­tes. Que vont deve­nir les patients du brillant pro­fes­seur spé­cia­liste en der­ma­to­lo­gie et méde­cine interne du CHU de Besançon una­ni­me­ment appré­cié poussé vio­lem­ment à la démis­sion pour avoir révélé les graves failles de prise en charge de patients ?

Les réac­tions admi­nis­tra­ti­ves et poli­ti­ques à la publi­ca­tion de ce livre « pro­fon­dé­ment déran­geant » selon le doc­teur Jean-Yves Nau sur son blog ‘’Journalisme et Santé Publique ‘’ ne se font pas atten­dre.

Les direc­teurs d’hôpi­taux se plai­gnent de l’hôpi­tal bashing, de leur blues et se ren­dent au Ministère de la Santé. Pourtant deux cha­pi­tres entiers leur sont consa­crés dans le ‘’livre-choc’’, vibrant plai­doyer pour l’arrêt du mas­sa­cre, ana­ly­sant la souf­france poten­tielle de direc­teurs coin­cés entre le mar­teau et l’enclume et décri­vant le har­cè­le­ment enduré par un direc­teur adjoint abu­si­ve­ment licen­cié .

Sans géné­ra­li­ser abu­si­ve­ment, com­ment nier, ainsi que l’affirme maître Christelle Mazza avo­cate du bar­reau de Paris spé­cia­li­sée dans le droit de la fonc­tion publi­que, que l’hôpi­tal soit un lieu de pou­voir comme il y en a peu où cer­tains pen­sent avoir droit de vie et de mort sur les autres. Cette avo­cate hors pair affirme d’ailleurs dans le repor­tage de Bernard Nicolas que l’Etat ne veut plus se donner les moyens d’un ser­vice public de santé…

Ce repor­tage déjà vu par plus de 56000 per­son­nes est également dif­fusé par Le Média TV c’est dire …

Et com­ment nier que le CHU de Toulouse a été un labo­ra­toire du har­cè­le­ment comme mode de gou­ver­nance dans les hôpi­taux à comp­ter de 1998 ? Et le mana­ge­ment indus­triel est clai­re­ment assumé par la direc­tion actuelle lorsqu’elle évoque face aux 26000 fiches d’inci­dents tech­ni­ques récem­ment révé­lées une culture qua­lité com­pa­ra­ble à celle d’AIRBUS…

En ce qui concerne les poli­ti­ques les récents propos d’Agnès Buzyn dans l’émission Secrets d’Infos sur France Inter du samedi 28 avril impli­quant les seuls méde­cins dans la res­pon­sa­bi­lité des situa­tions de har­cè­le­ment moral sans que l’admi­nis­tra­tion n’y ait par­ti­cipé sont pour le moins sur­pre­nants… Et en contra­dic­tion avec sa dénon­cia­tion de la mal­trai­tance et du har­cè­le­ment ayant sévi au CHU de Grenoble, devant l’Assemblée Nationale le 19 décem­bre der­nier…

Comment croire par ailleurs à l’affir­ma­tion du Président de la République le 14 avril der­nier de lutter contre la tech­no­cra­tie à l’hôpi­tal et de ne plus y réa­li­ser d’économies alors que le plan prévu est offi­ciel­le­ment main­tenu dans une récente cir­cu­laire ?

Quant à Martin Hirsch ,direc­teur de l’AP-HP qui n’évoque jamais dans son ouvrage ‘’L’hôpi­tal à cœur ouvert’’ la mal­trai­tance, le har­cè­le­ment, les sui­ci­des, il se réjouit sur France Inter de l’aug­men­ta­tion de 2°/° de la pro­duc­ti­vité de l’AP-HP … La bifur­ca­tion vers l’ENA après cinq années d’études de méde­cine peut déci­dé­ment sus­ci­ter des rava­ges tech­no­cra­ti­ques.

Et si l’hôpi­tal public conti­nue à très sou­vent bien soi­gner, com­ment ne pas rendre hom­mage aux soi­gnants qui tien­nent bon, conti­nuent à se dévouer au péril de leur santé malgré mépris, iso­le­ment, culpa­bi­li­sa­tion et sur­charge de tra­vail ?

Mais il faut tou­jours garder l’espoir, alors que la parole se libère de plus en plus , que la peur des repré­sailles ne peut qu’être sur­mon­tée face à la tra­gé­die d’une dis­pa­ri­tion pro­gram­mée de pans entiers de l’hos­pi­ta­li­sa­tion publi­que … Et cette lutte pour sauver l’hôpi­tal public se déroule et se pour­sui­vra 60 ans après la créa­tion de l’hôpi­tal moderne centre de soins, d’ensei­gne­ment et de recher­che ..

En outre com­ment ne pas rap­pe­ler avec Emmanuel Vigneron, géo­gra­phe de la santé et pro­fes­seur à l’uni­ver­sité de Montpellier, auteur de ‘’L’hôpi­tal et le ter­ri­toire’’, qu’une poli­ti­que de santé répu­bli­caine consiste à faire vivre les idéaux de jus­tice et d’égalité ?

Un grand chan­tier doit indis­cu­ta­ble­ment s’ouvrir pour assai­nir l’hôpi­tal public…