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La France est un des pays les plus antidémocratiques d’Europe

par Denis COLLIN, le 8 mai 2018

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Un an après l’élection d’Emmanuel Macron, plu­sieurs dizai­nes de mil­liers de citoyens ont défilé dans Paris, le 5 mai, pour « faire la fête à Macron ». L’incontes­ta­ble succès de cette mani­fes­ta­tion appe­lée par un col­lec­tif de per­son­na­li­tés et d’asso­cia­tions, et sou­te­nue très acti­ve­ment par la France Insoumise témoi­gne du fait que la poli­ti­que mise en œuvre par le pou­voir exé­cu­tif et sa majo­rité « godillot » n’a pas de sou­tien réel dans la plus grande partie du peuple. La droite s’est mas­si­ve­ment ral­liée à Macron et l’opi­nion per­çoit sans ambi­guïté le pré­si­dent, son parti et sa majo­rité comme de droite. Les clas­ses moyen­nes supé­rieu­res, les « cré­tins éduqués » si jus­te­ment épinglés par Emmanuel Todd appor­tent un sou­tien assez massif à un pré­si­dent qui est à leur image : morgue des par­ve­nus, absence totale de « surmoi », cynisme de ceux qui, cin­quante ans après mai 68, veu­lent vrai­ment « jouir sans entra­ves ». Mais le peuple, le « petit peuple », le « popolo minuto » et non le « popolo grasso » pour parler comme Machiavel, conti­nue de faire séces­sion. Cela se tra­duit dans les mou­ve­ments sociaux que le rou­leau com­pres­seur média­ti­que ne par­vient pas à rendre impo­pu­lai­res.

Ainsi, l’événement clé de ces der­niers jours, c’est la démis­sion du PDG d’Air France-KLM, Jean-Marc Janaillac battu à son propre jeu par les sala­riés. Depuis plu­sieurs semai­nes, les syn­di­cats récla­maient une aug­men­ta­tion de salaire de 6% pour tous. Comme ultime conces­sion, Janaillac pro­po­sait 2% … et une ral­longe à la Saint-Glinglin. C’était à pren­dre ou à lais­ser. Spéculant sur le carac­tère pré­ten­du­ment mino­ri­taire du mou­ve­ment social, Janaillac orga­ni­sait un réfé­ren­dum pour deman­der l’accord des sala­riés contre le mou­ve­ment syn­di­cal. L’objec­tif était de briser une fois de plus les syn­di­cats de la com­pa­gnie. Patatras, au grand dam du PDG, de ses pairs, de ses laquais gou­ver­ne­men­taux et des sicai­res plu­mi­tifs des médias, les sala­riés votent contre le PDG à plus de 55% avec un taux de par­ti­ci­pa­tion de 80%. Verdict sans appel,indi­ca­teur exact de l’état d’esprit de ce pays.

Et pour­tant rien, appa­rem­ment ne peut empê­cher Macron de mettre en œuvre son pro­gramme de liqui­da­tion des conquê­tes socia­les et de vente à l’encan des biens de la nation. Serviteur zélé de l’impé­ria­lisme US et de ses com­par­ses arabes (Arabie Saoudite en tête), l’actuel loca­taire de l’Élysée concen­tre tous les pou­voirs et béné­fi­cie de l’appui sans faille du capi­tal finan­cier et des grands opé­rant dans les médias et les télé­com­mu­ni­ca­tions (Niels, Drahi, Pigasse, etc.). L’assem­blée com­po­sée en majo­rité de demi-décer­ve­lés issus du monde du mana­ge­ment et du com­merce, recru­tés par les DRH de la Macron Inc. n’est qu’une cham­bre d’enre­gis­tre­ment sem­bla­ble à la douma d’Empire sous Nicolas II ou au Reichstag sous Bismarck. Avec 23% des suf­fra­ges expri­més au pre­mier tour et grâce à la pré­sence bénie des riches de cette Mme Le Pen, par­fait épouvantail à moi­neaux pour effrayer les petits bour­geois, s’est opéré quel­que chose qu’on peut appe­ler un coup d’État cons­ti­tu­tion­nel, c’est-à-dire un coup d’État légal et conforme à la lettre et à l’esprit de cette cons­ti­tu­tion.

Première phase : lan­ce­ment par une série de grands patrons et d’agents d’influence pour faire un tour de table per­met­tant de récol­ter fonds et sou­tiens pour l’opé­ra­tion Macron, sou­te­nue plus ou moins ouver­te­ment par les prin­ci­paux diri­geants du PS dès lors qu’ils sont cer­tains que Hollande serait battu.

Deuxième phase : mise en route de la machine média­ti­que. Toutes les astu­ces du « mar­ke­ting » sont uti­li­sées pour vendre ce nou­veau pro­duit qu’est Macron.

Troisième phase : éliminer la vieille droite que les capi­ta­lis­tes jugent à la fois trop rin­garde cultu­rel­le­ment et inca­pa­ble de faire passer ses « réfor­mes », ainsi que l’expé­rience l’avait prouvé. Très vite, le pro­blème va être : com­ment éliminer le can­di­dat LR ? Fillon a le vent en poupe et se mène dès lors une double cam­pa­gne : 1° ter­ro­ri­ser l’électeur de gauche en lui fai­sant croire qu’il va se retrou­ver à choi­sir au second tour entre Fillon et Le Pen ; 2° dézin­guer Fillon. Juste après la dési­gna­tion de Fillon sor­tent oppor­tu­né­ment de vieilles affai­res concer­nant Mme Fillon et les emplois plus ou moins fic­tifs de ses enfants. Ils auraient pu sortir avant la pri­maire, ce qui eût cer­tai­ne­ment favo­risé le pâle Juppé. Mais non ! Opportunément, ils sor­tent juste après. « Cabinet noir » ? Inutile. Les maî­tres des médias sont assez grands pour monter l’opé­ra­tion tout seuls. Tout cela rap­pelle furieu­se­ment la manière dont l’opé­ra­tion Berlusconi a été menée dans la suite de Mani Pulite …

Quatrième phase : les « barons » (noirs ?) du PS rejoi­gnent ouver­te­ment Macron et tor­pillent leur propre can­di­dat, sans la moin­dre honte, sans éprouver une seule fois le remords du traî­tre, de l’homme sans foi ni loi. De Collomb à Le Foll, de Cazeneuve à Le Drian, tous sont des poli­ti­ciens cor­rom­pus mora­le­ment, sans espoir de retour. Quant au can­di­dat socia­liste, devenu par hasard le héros de la pri­maire, même en sachant qu’il n’avait plus aucune chance, s’est main­tenu jusqu’au bout pour assu­rer le coup et faire en sorte que Macron soit bien face à Marine Le Pen au second tour.

Les ins­ti­tu­tions font le reste. Malgré ses très bons résul­tats, Mélenchon ne peut forcer le bar­rage qu’ont dressé contre lui toutes les forces de la droite et de la « gauche » (y com­pris le fan­tôme du PCF dont les diri­geants n’ont cessé de lou­voyer, le NPA et LO qui se contre­fi­chent comme de cou­tume des consé­quen­ces de leurs actes). Et pour le second tour, nous avons un matra­quage épouvantable pour inci­ter l’électeur à « faire bar­rage » au danger fas­ciste inexis­tant repré­senté par une Mme Le Pen qui n’est sans doute pas vrai­ment plus à droite que Macron. Assommé, l’électeur en trai­nant les pieds (voir l’abs­ten­tion mas­sive) n’a plus qu’à subir la suite.

Comment donc une petite mino­rité (moins d’un quart du corps électoral) peut-elle impo­ser sa loi ? Grâce à l’élection du pré­si­dent de la répu­bli­que au suf­frage uni­ver­sel qui peut exclure de la repré­sen­ta­tion la majo­rité du peuple. Élection anti­dé­mo­cra­ti­que donc, faux nez de l’oli­gar­chie. Et pour per­fec­tion­ner le sys­tème, pour être cer­tain qu’en tout temps l’assem­blée natio­nale sou­tien­dra perinde ac cada­ver le pré­si­dent, Chirac et Jospin (le diable les emporte !) ont coin­venté la réforme cons­ti­tu­tion­nelle qui réduit à cinq ans le mandat pré­si­den­tiel et inverse le calen­drier électoral, fai­sant des légis­la­ti­ves un simple appen­dice de la pré­si­den­tielle. Fini le cau­che­mar de la coha­bi­ta­tion, seul moment où les restes du par­le­men­ta­risme pou­vaient s’expri­mer dans la Ve répu­bli­que. Le Premier Ministre qui est censé conduire la poli­ti­que de la nation, n’est plus qu’un « col­la­bo­ra­teur » du pré­si­dent. Tout cela nous a donné les trois pires poli­ti­ciens que nous ayons jamais eus, dans l’ordre du « moins pire » au « plus pire » : Sarkozy, Hollande, Macron !

Ailleurs en Europe, dans les démo­cra­ties libé­ra­les, rien de tout cela ne pour­rait se passer ainsi. En Grande Bretagne, Mrs May a dû négo­cier pour avoir une majo­rité au Parlement, alors que son parti a une assise électorale forte. Mme Merkel a mis des mois à former un gou­ver­ne­ment avec pour­tant un bon tiers des suf­fra­ges. En Italie, la coa­li­tion de « centre-droit » bien qu’arri­vée en tête ne peut gou­ver­ner. Ici, la majo­rité des com­men­ta­teurs voit dans cette situa­tion la fai­blesse du régime par­le­men­taire. Ces gens, dres­sés au fouet bona­par­tiste, trou­vent la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive « faible ». En effet, le gou­ver­ne­ment n’y est pas tout-puis­sant et une grosse mino­rité ne peut impo­ser sa loi. À tous ces gens qui n’ont à la bouche que le mot « démo­cra­tie » et cri­ti­quent les « démo­cra­ties illi­bé­ra­les » comme la Hongrie ou la Pologne, il fau­drait rap­pe­ler que la pre­mière démo­cra­tie illi­bé­rale en Europe, c’est la France de la Ve République.

Il suffit de voir com­ment le pou­voir exé­cu­tif dis­tri­bue géné­reu­se­ment à ses amis siné­cu­res et pré­ben­des pour savoir dans quel régime nous sommes. Telle éphémère minis­tre se retrouve bom­bar­dée à la pré­si­dence de la Banque de France (300.000 euros par an), telle jeune dame inex­pé­ri­men­tée est pro­pul­sée conseiller réfé­ren­daire à Cour des Comptes. Jadis Ladislas Poniatowski par­lait du gou­ver­ne­ment « des copains et des coquins ». Nous sommes en plein dedans. Le « nou­veau monde » res­sem­ble comme deux gout­tes d’eau à l’ancien. Mais il faut ajou­ter que dans l’ancien monde exis­taient encore quel­ques contre­poids : une « gauche » et des syn­di­cats puis­sants. La gauche s’est auto­dé­truite et les syn­di­cats se sont recro­que­villés, inca­pa­bles d’arrê­ter l’offen­sive de Macron contre le code du tra­vail. Reste sur le plan poli­ti­que la faible force de « La France insou­mise », capa­ble de ras­sem­bler des dizai­nes de mil­liers de citoyens, certes, mais encore si loin de ce qu’il fau­drait faire en mobi­li­sant des mil­lions.

La puis­sance des ten­dan­ces anti­dé­mo­cra­ti­ques dans le monde des affai­res et au cœur même de l’appa­reil d’État oblige à repo­ser dans toute leur ampleur les reven­di­ca­tions d’un chan­ge­ment de régime, de la marche vers une nou­velle répu­bli­que par­le­men­taire, de la défense des droits démo­cra­ti­ques et sociaux.