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A bas les sectaires (suite) et vive la lutte

Considérations intempestives sur Mélenchon et la France Insoumise

par Denis COLLIN, le 14 septembre 2017

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Que Madame Le Pen, les diri­geants de la droite et les sni­pers de Macron se déchaî­nent contre Mélenchon et la France Insoumise, c’est dans l’ordre des choses. Que le PS se joigne à la meute, c’est tout aussi natu­rel, puis­que sa ligne est de vou­loir « la réus­site de Macron ». Plus étrange est la mul­ti­pli­ca­tion des cri­ti­ques plus aber­ran­tes les unes que les autres en pro­ve­nance de la « gauche ». Pour les uns, Mélenchon n’est évidemment pas assez radi­cal. C’est bien connu, ce n’est qu’un traî­tre social-démo­crate. Pour les autres c’est un apprenti Bonaparte, un dic­ta­teur en puis­sance à la tête d’une ligue plus ou moins fas­ci­sante. Il y a des grou­pus­cu­les et des petits grou­pes qui depuis des mois pas­sent le plus clair de leur temps à dénon­cer les ini­tia­ti­ves de la France Insoumise. Le POID renoue avec le sec­ta­risme obtus et son prin­ci­pal diri­geant, Gluckstein, ne manque jamais de glis­ser une tirade anti-FI dans ses éditos. Parmi les pires, un cer­tain Présumey, qu’on avait connu mieux ins­piré, se déchaîne contre Mélenchon avec une hargne digne des sta­li­niens d’antan. On pour­rait parler des éclopés du PCF et du NPA qui ne sup­por­tent pas de s’être com­plè­te­ment trom­pés et d’avoir été mar­gi­na­li­sés par la der­nière séquence poli­ti­que et dénon­cent la « volonté d’hégé­mo­nie » de Mélenchon. Tous ces pieds écrasés finis­sent par nous fati­guer.

Il est vrai que Mélenchon s’est trompé, comme tout le monde, assez sou­vent. Il fut mit­ter­ran­diste mais que celui qui n’a jamais péché lui jette la pre­mière pierre. Il a été pour Maastricht, mais s’en est repenti. Mais sa prin­ci­pale erreur stra­té­gi­que en 2008 fut de miser tout sur s’alliance avec le PCF à tra­vers le Front de Gauche. C’est-à-dire que sa prin­ci­pale erreur fut pré­ci­sé­ment la stra­té­gie « uni­taire » qu’on lui repro­che d’avoir aban­don­née ! Quand Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez ont quitté le PS et fondé le « parti de gauche » en 2008, nous avions, sur « La Sociale » tenté de nouer une dis­cus­sion sur cette ques­tion. Mais fina­le­ment le temps a tran­ché. En fon­dant la France insou­mise, en tour­nant réso­lu­ment le dos à la tam­bouille poli­ti­cienne, en délais­sant les ori­peaux de l’union de la gauche, de la gauche radi­cale et de toutes ces recet­tes éculées des défai­tes pas­sées, il a su, avec une réelle intel­li­gence de la conjonc­ture poli­ti­que, saisir le bon moment, qua­lité car­di­nale du prince machia­vé­lien. On peut dire ce que l’on veut : La can­di­da­ture Mélenchon et les pres­que 20% des voix qu’elle a recueillies cons­ti­tuent le pre­mier vrai coup d’arrêt à la décom­po­si­tion poli­ti­que et sociale dans laquelle les expé­rien­ces « socia­lis­tes » et « gauche plu­rielle » nous avaient pré­ci­pi­tés. L’homme n’est pas par­fait, il n’est ni Dieu, ni César, ni le génial petit père des peu­ples, mais il a réussi à entrai­ner des mil­lions de nos conci­toyens avec un dis­cours poli­ti­que cohé­rent de grande tenue et ouvrant une voie nou­velle. La France insou­mise est un OVNI poli­ti­que, dont on ne sait pas encore trop bien ce qu’il devien­dra, mais après tout, c’est en mar­chant qu’on apprend à mar­cher.

La FI a un pro­gramme qui peut être com­plété et déve­loppé ou cor­rigé. On peut cri­ti­quer tel ou tel point de ce pro­gramme. J’avoue que le tirage au sort n’est pas ma tasse de thé. Et pas mal de points de détails me lais­sent scep­ti­que. Mais la ligne géné­ral est tout à fait juste et cor­res­pond à ce que nous défen­dons sur La Sociale depuis de lon­gues années : défense des acquis sociaux, rup­ture avec l’Union euro­péenne (le plan B), révo­lu­tion dans les ins­ti­tu­tions avec la reven­di­ca­tion d’une répu­bli­que par­le­men­taire démo­cra­ti­que, pla­ni­fi­ca­tion écologique rom­pant avec la logi­que de l’accu­mu­la­tion illi­mi­tée du capi­tal, laï­cité et « rena­tio­na­li­sa­tion » de l’école publi­que. Tous les éléments d’un huma­nisme pra­ti­que y sont. Et là encore, la libre dis­cus­sion et l’action vien­dront tran­cher les points liti­gieux. Avoir un pro­gramme par­fait et rester dans l’oppo­si­tion éternellement, ce n’est pas vrai­ment la meilleure solu­tion pour que le monde change de base.

On sait bien que les zadis­tes, les gau­chis­tes mou­ve­men­tis­tes, les res­ca­pés de « Nuit debout » et les amis des com­mu­nau­ta­ris­tes ne sont pas notre tasse de thé. Mais puis­que tous ces gens ont accepté de sou­te­nir un répu­bli­cain patriote comme Mélenchon, puisqu’ils ont accepté de porter des dra­peaux tri­co­lo­res et de chan­ter « La Marseillaise » dans ses mee­tings, l’essen­tiel réside dans les pas pra­ti­ques qu’ils ont accom­plis et non dans la bouillie qu’ils ont dans la tête. Comme le disait Trotsky, « le pro­lé­ta­riat n’inter­dit à qui­conque de lutter à ses côtés, pourvu qu’il lutte réel­le­ment ». Aux par­ti­sans de la répu­bli­que sociale, aux héri­tiers du mou­ve­ment ouvrier laïque, aux défen­seurs de la sou­ve­rai­neté de se faire enten­dre. La FI n’est pas un céna­cle phi­lo­so­phi­que, ni une loge maçon­ni­que, ni un parti bol­ché­vi­que réin­venté. C’est un mou­ve­ment, avec tous les avan­ta­ges et les inconvé­nients de cette for­mule poli­ti­que. Mais si on veut la majo­rité et il faut vou­loir la majo­rité, on doit en passer par là. Et cal­quer les struc­tu­res et le fonc­tion­ne­ment de ce mou­ve­ment sur les struc­tu­res et le fonc­tion­ne­ment des vieux partis comme le PCF ou PS, c’est à coup sûr gas­piller toutes les poten­tia­li­tés du mou­ve­ment, pour se sou­met­tre à la « loi d’airain de l’oli­gar­chie » comme le disait Robert Michels.

Certains s’offus­quent du côté per­son­nel de la direc­tion de Jean-Luc Mélenchon. C’est effec­ti­ve­ment gênant. Nous aime­rions pou­voir nous passer de chef. Mais dans la situa­tion pré­sente, alors que l’éducation poli­ti­que est à refaire, alors que les bonnes habi­tu­des de la dis­ci­pline mili­tante se sont évaporées et qu’on doit recons­truire tout, dans l’urgence, sur un champ de ruines, on est contraint de sou­te­nir un prince au sens de Machiavel, un prince « vir­tuoso », apte à fédé­rer les énergies et à donner un coup d’arrêt à l’inva­sion des bar­ba­res.