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L’internationale des méchants

Orban, Salvini, Kaczynski, Le Pen et compagnie sont-ils les nouveaux ennemis publics ?

par Denis COLLIN, le 7 septembre 2018

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L’un est pre­mier minis­tre hon­grois, lar­ge­ment réélu, l’autre est vice-pre­mier minis­tre ita­lien, à ce poste dans une impro­ba­ble coa­li­tion avec un parti inclas­sa­ble mais qui idéo­lo­gi­que­ment penche plutôt « à gauche », le troi­sième est le pen­seur et l’ins­pi­ra­teur du PIS (« Droit et Justice »), parti polo­nais élu sous les aus­pi­ces de « Dieu et la patrie », la qua­trième a dis­puté, 15 ans après son père, le deuxième tour de la pré­si­den­tielle fran­çaise. Et d’autres arri­vent : les chefs de l’AFD en Allemagne, les « démo­cra­tes de Suède », leur pen­dant au Danemark. On n’oubliera dans la liste ni la Tchéquie, ni la Slovaquie, ni la Croatie, diri­gées par des gou­ver­ne­ments qu’on pour­rait dire de la même obé­dience. Les médias les appel­lent « popu­lis­tes » (appel­la­tion vague qui permet d’amal­ga­mer Mélenchon et de dire que les extrê­mes se rejoi­gnent), racis­tes, natio­na­lis­tes, xéno­pho­bes, fas­cis­tes (ils nous rap­pel­le­raient « les heures som­bres » de notre his­toire). La nou­velle divi­sion du monde poli­ti­que entre les « démo­cra­tes », « pro­gres­sis­tes » et les méchants est ainsi établie et la clé de cette divi­sion est la poli­ti­que pro­cla­mée à l’égard de l’immi­gra­tion. Parce que le PIS polo­nais, les « démo­cra­tes de Suède » et leurs com­par­ses refu­sent l’immi­gra­tion de masse, l’Europe serait confron­tée à une nou­velle menace rap­pe­lant les années 30 et face à cette menace nous sommes appe­lés, sommés, de faire bloc, comme ce fut le cas au deuxième tour de la pré­si­den­tielle fran­çaise de 2017. Et du coup de faire passer au second plan quel­ques menues ques­tions comme le déman­tè­le­ment de l’État pro­vi­dence, les emplois à 0,50€ de l’heure en Allemagne, la retraite sans cesse repous­sée, la pri­va­ti­sa­tion de l’école, bref la ques­tion immi­grée vient oppor­tu­né­ment recou­vrir le mas­sa­cre du « modèle social » issu de la Seconde Guerre Mondiale.

Ce qu’ils ne sont pas

Essayons pour com­men­cer de cla­ri­fier en clas­si­fiant cor­rec­te­ment les cou­rants qui for­ment le nouvel ennemi public. Sont-ils fas­cis­tes ? Assurément non. Pas un de ces partis ne veut la sup­pres­sion de la démo­cra­tie. Bien au contraire : ils jus­ti­fient leurs actions en s’appuyant sur un vote popu­laire libre, sans tru­cage, sans pres­sion sur les électeurs. Ni les Polonais ni les Hongrois n’ont voté avec une mitraillette dans le dos. Si ces deux der­niers met­tent sérieu­se­ment en cause la sépa­ra­tion des pou­voirs et la liberté de la presse, ce n’est pas le cas des autres. Marine Le Pen ne pro­pose pas du tout de bou­le­ver­ser l’ordre cons­ti­tu­tion­nel fon­da­men­tal et pas plus ses équivalents alle­mands, ita­liens ou autres. Aucun de ces partis ne repose sur des mili­ces armées ter­ro­ri­sant les oppo­sants. Les locaux de la CGIL sont intacts et les trou­pes de Salvini ne font pas ingur­gi­ter d’huile de ricin à ses chefs. Comme le nombre de crimes racis­tes reste à peu près stable, on a même dû en inven­ter comme lors de l’affaire de l’ath­lète ita­lienne d’ori­gine nigé­riane bles­sée par un jet d’œuf qui fut reprise en cœur par la presse fran­çaise comme preuve de la pous­sée raciste en Italie. On a appris depuis que ce n’était pas le fait des hor­ri­bles racis­tes de la Lega mais d’une bande de jeunes voyous de bonnes famil­les (même de famille PD pour l’un d’entre eux) qui s’en étaient pris avec un loua­ble souci de l’égalité aussi bien à des « blancs » qu’à des « noirs »…

Ajoutons à l’adresse des pré­ten­dus marxis­tes que le fas­cisme est par essence un projet du grand capi­tal (voir Daniel Guérin et son tou­jours recom­man­da­ble Fascisme et grand capi­tal). Or le grand capi­tal, nulle part, ne sou­tient ces partis qui s’appuient beau­coup plus sur le petit patro­nat, les tra­vailleurs indé­pen­dants ou les tra­vailleurs sala­riés mena­cés de déclas­se­ment. Le grand capi­tal, pen­sons ici à la figure de Soros, est pro-immi­gra­tion et appelle à lutter contre le retour des « heures som­bres » !

Ces partis ont-ils un projet tota­li­taire ? Nullement. Ils accep­tent géné­ra­le­ment (sauf dans le cas polo­nais) les acquis du libé­ra­lisme post-soixante-huit. En Hollande, Théo Van Gogh, assas­siné en 2004 par un isla­miste, dénon­çait l’immi­gra­tion musul­mane au nom des droits des gays et des femmes ! Aucun de ces partis ne réclame « l’État total » et plu­sieurs d’entre eux dénon­cent au contraire les intru­sions per­ma­nen­tes de l’État dans la vie des citoyens. Parler de projet tota­li­taire n’a rigou­reu­se­ment aucun sens dans le cas de tous ces partis qui ne se pro­po­sent nul­le­ment de contrô­ler la vie des citoyens. Autoritaires dans de nom­breux cas, sans aucun doute, mais pas tota­li­tai­res, ou alors les mots n’ont plus aucun sens et les caté­go­ries poli­ti­ques ne fonc­tion­nent plus que comme des inju­res.

Sont-ils natio­na­lis­tes ? Sans doute. Encore que l’on puisse dis­cu­ter cette appel­la­tion. Si le natio­na­lisme est l’affir­ma­tion de la supé­rio­rité de sa propre nation, alors ils ne sont pas natio­na­lis­tes. En tout cas, ils ne sont pas xéno­pho­bes en géné­ral, mais seu­le­ment dans des cas par­ti­cu­liers. En tout cas pas plus xéno­pho­bes que la moyenne. Il suffit d’enten­dre Macron parler des Italiens ou Mélenchon des Allemands pour voir que cette xéno­pho­bie-là est bien par­ta­gée. Le PIS polo­nais n’est pas seu­le­ment natio­na­liste polo­nais mais il est aussi très pro-amé­ri­cain. La plu­part de ces partis ne met pas en cause l’appar­te­nance à l’Union euro­péenne et le parti de Viktor Orban est membre du groupe des droi­tes euro­péen­nes au Parlement de Strasbourg en com­pa­gnie de la CDU/CSU et de l’UMP/LR ou de Forza Italia. Généralement ces partis repro­chent à l’UE d’être trop fédé­rale et trop peu démo­cra­ti­que et lui pré­fé­re­raient une confé­dé­ra­tion plus souple, lais­sant mieux chaque nation déci­der libre­ment de son propre destin. Peut-on vrai­ment leur repro­cher cela ?

Sont-ils racis­tes ? Sans doute, ils drai­nent tous les racis­tes et au sein de ces mou­ve­ments les grou­pus­cu­les enra­gés de néo­na­zis et autres « iden­ti­tai­res » trou­vent-ils un ter­rain propre à les sortir de leur néant et à leur donner une plus grande visi­bi­lité. Une partie des mem­bres de la Lega ita­lienne sont des racis­tes invé­té­rés qui n’aiment pas plus les Noirs ou les Roms que les Italiens du Sud, ceux qu’ils appel­lent les « ter­roni », qu’on pour­rait tra­duire par « culs-ter­reux » ou « ploucs » ou « ritals » si on est fran­çais – même si Salvini a mis en sour­dine ce racisme anti-ita­liens du sud qui était le fond de com­merce de Bossi ! L’anti­sé­mi­tisme n’existe qu’à l’état de traces sauf en Pologne où c’est une vieille tra­di­tion ali­men­tée par l’Église catho­li­que. Mais ils appré­cient géné­ra­le­ment l’Israël de Netanyahou qui leur semble un bon rem­part contre les Arabes. Par contre ces partis n’aiment pas l’islam et consi­dè­rent que les blancs syriens ou afghans sont un danger pour l’Europe et sa civi­li­sa­tion parce qu’ils veu­lent l’isla­mi­ser. On voit bien qu’il ne s’agit pas de race mais d’autre chose. On pour­rait y voir la résur­gence du très vieux conflit entre l’Orient et l’Occident, la mémoire de la menace otto­mane – l’Empire otto­man ayant tenté jusqu’à la fin du XVIIe siècle de sou­met­tre l’Europe : le der­nier siège de Vienne par les Ottomans date de 1683 et fut le départ d’une guerre austro-turque de seize ans. Contrairement à ce que croient les écervelés immé­dia­tis­tes d’aujourd’hui, la mémoire his­to­ri­que est longue. Il y a une autre dimen­sion : la mon­dia­li­sa­tion a com­mencé à détruire les nations comme cadres de la vie com­mune et l’afflux d’une immi­gra­tion cultu­rel­le­ment pro­fon­dé­ment dif­fé­rente appa­raît comme le cou­ron­ne­ment de cette mon­dia­li­sa­tion qui a sur­tout apporté des mal­heurs aux gens ordi­nai­res. Donc non pas racisme mais sur­tout isla­mo­pho­bie, c’est-à-dire crainte de l’islam, une isla­mo­pho­bie que l’on pour­rait trou­ver jus­ti­fiée lors­que l’on voit les pro­grès de l’isla­mi­sa­tion des ban­lieues, en France comme en Allemagne.

Le bal des tartuffes

Il faut en finir avec les tar­tuf­fe­ries des soi-disant « pro­gres­sis­tes ». On confond refus de l’immi­gra­tion et haine des immi­grés. On peut très bien être contre l’immi­gra­tion de masse et ne pas haïr les immi­grés. Les immi­grés sont pour une large partie les vic­ti­mes de l’immi­gra­tion qui pour­rait fort bien appa­raî­tre comme une forme moderne de l’anti­que traite négrière, inau­gu­rée et per­fec­tion­née par les Arabes puis reprise par les Européens. On rameute les forces vives des pays les plus pau­vres qu’on trans­forme en escla­ves après leur avoir promis monts et mer­veilles. Ceux qui ne sont pas morts ou vendus en cours de route sont char­gés dans des radeaux prêts à faire nau­frage avec un télé­phone pour appe­ler les huma­ni­tai­res et, pour les res­ca­pés ils fini­ront après mille misè­res dans des emplois sous-payés dans les cultu­res marai­chè­res du Sud de l’Italie ou dans les emplois à bon marché en Allemagne. Le patro­nat ne se cache pas de vou­loir l’immi­gra­tion pour « flui­di­fier » le marché du tra­vail. Et c’est cela que les bonnes âmes nous appel­lent à défen­dre. « L’immi­gra­tion est une chance » disent-ils. Une chance pour qui ? Pour les pays d’ori­gine qui per­dent tra­vailleurs qua­li­fiés et capi­taux dans cette nou­velle traite des nègres ? Pour les immi­grés eux-mêmes ? Pour les tra­vailleurs euro­péens ? Non, l’immi­gra­tion est une chance extra­or­di­naire pour le patro­nat. Voilà ce que du pape à l’extrême gauche on nous appelle à applau­dir ! Toutes les « belles gens » ont réussi ce tour de force de faire de Mme Le Pen ou de Salvini les porte-parole des hum­bles et des oppri­més contre cette forme par­ti­cu­lière de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste qu’est l’immi­gra­tion de masse. Joli résul­tat de la « mobi­li­sa­tion morale » de gens qui ne connais­sent en matière d’immi­grés que leur femme de ménage éventuellement sans-papiers ou les employés des hôtels de luxe qu’ils fré­quen­tent aux quatre coins du monde. Dans leurs villas de rêve ou leurs mai­sons de cam­pa­gne de cadres supé­rieurs par­ve­nus, ils n’ont aucun pro­blème de concur­rence pour l’accès au loge­ment social ou aux aides socia­les pour bou­cler les fins de mois.

Toute cette gauche qui voit dans l’immi­gré la figure de sa propre rédemp­tion morale, qui se sent en paix avec l’Au-delà parce qu’elle s’est ouverte à l’étranger selon les recom­man­da­tions du pape, est à vomir. Les plus de 500 morts par acci­dent du tra­vail l’indif­fè­rent. Les 16 mil­lions de pau­vres en Allemagne, elle s’en moque et admire le « mira­cle alle­mand » initié par l’homme de gauche devenu gazier russe, Schröder. La gauche morale immi­gra­tion­niste est le com­plé­ment indis­pen­sa­ble au néo­li­bé­ra­lisme et à la mon­dia­li­sa­tion. Mais ne nous y trom­pons pas : son sou­hait n’est pas que les immi­grés d’Afrique vivent comme les tra­vailleurs euro­péens, mais plutôt que les tra­vailleurs euro­péens vivent comme les Africains.

Évidemment, c’est en France que les records de tar­tuf­fe­rie sont battus. Molière, reviens ! L’impi­toya­ble Macron qui se moque des ouvriè­res illet­trées, des alcoo­li­ques du Nord et des gens qui ne sont rien, ce pour­fen­deur des « Gaulois réfrac­tai­res », celui qui veut mettre les retrai­tés au pain sec, pré­tend mener le combat des pro­gres­sis­tes contre les affreux natio­na­lis­tes popu­lis­tes xéno­pho­bes. Il mul­ti­plie atta­ques et inju­res contre les Italiens. Mais pen­dant ce temps la fron­tière France-Italie a été réta­blie côté fran­çais, uni­que­ment. À Menton ou dans la vallée de la Roya, autos et trains sont fouillés pour y débus­quer d’éventuels migrants. Macron fus­tige Salvini qui s’oppose au débar­que­ment en Italie d’un bateau de nau­fra­gés, mais exclut que ce bateau puisse s’arrê­ter dans un port fran­çais. Salvini, l’hor­ri­ble Salvini, ne demande pas que l’on laisse les immi­grants se noyer, il demande seu­le­ment que l’Italie, qui a lar­ge­ment donné jusqu’à pré­sent, soit relayée par les autres pays d’Europe, mais de cela il n’en est pas ques­tion pour Macron-Tartuffe ! Et les médias du ser­vice public ne souf­flent mot de cette impos­ture « pro­gres­siste » et tirent à bou­lets rouges sur les méchants « xéno­pho­bes » ita­liens.

Un peu de mise en perspective

On s’étonne tout de même un peu du manque de mémoire de ceux qui nous entre­tien­nent quo­ti­dien­ne­ment de ces sujets. Concernant l’idéo­lo­gie des partis mem­bres de cette « inter­na­tio­nale des méchants », on fait comme si c’était une nou­veauté, res­sur­gie des pro­fon­deurs des années 30. On oublie un peu vite que c’est dans les années 80 que s’affirme le lepé­nisme, que le MSI ita­lien, héri­tier ouvert de Mussolini a tou­jours eu une exis­tence qui était loin d’être grou­pus­cu­laire (entre 5% et 8%) et c’est à Gianfrano Fini que l’on doit sa « dédia­bo­li­sa­tion » qui l’a fait dis­pa­raî­tre, ne lais­sant sur ce ter­rain que les Fratelli d’Italia qui font à peu près le résul­tat de feu le MSI, à condi­tion d’y ajou­ter les seuls véri­ta­bles néo­fas­cis­tes ita­liens, ceux de CasaPound.

Mais cela reste encore rela­ti­ve­ment anec­do­ti­que. En vérité, l’idéo­lo­gie de ces partis, « nau­séa­bonde » disent les nez déli­cats, n’est pas fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente de celle de la droite tra­di­tion­nelle. Marine Le Pen aurait été une mili­tante de l’aile gauche (si cela pou­vait exis­ter) de feu le Centre National des Indépendants et Paysans, un parti qui recy­clait les pétai­nis­tes et d’où sont sortis Antoine Pinay et Valéry Giscard d’Estaing (entre autres !). La CSU bava­roise n’est pas fran­che­ment moins réac­tion­naire que l’AFD, et entre Salvini et Andréotti, le pire est sans doute le second. Rappelons aussi que le « zéro immi­gra­tion » fut pen­dant toute une époque la reven­di­ca­tion de la droite fran­çaise, cette époque où le pré­si­dent Giscard met­tait en regard à la télé­vi­sion les chif­fres du chô­mage et ceux de l’immi­gra­tion, celle un peu plus tar­dive où le bon Chirac s’en pre­nait aux « odeurs » des Africains, celle où tous vou­laient révi­ser le code de la natio­na­lité (« être Français, ça se mérite » ! »), l’époque des rodo­mon­ta­des de Charles Pasqua. Et ce n’est pas du passé : Wauquiez est-il moins réac­tion­naire, moins « xéno­phobe » que Marine Le Pen ? Il n’y a que Jean-Luc Mélenchon pour faire mine de le croire et invi­ter le pre­mier en excluant la seconde.

Essai d’explication

Ce qui s’est passé est fina­le­ment assez simple à com­pren­dre. La mon­dia­li­sa­tion a trans­formé la struc­ture interne du capi­ta­lisme de chaque pays et c’est la « classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale » qui détient la supré­ma­tie. Du coup les partis de la droite clas­si­que ont dû s’adap­ter – pro­to­type : Alain Juppé – et deve­nir eux aussi « pro­gres­sis­tes », c’est-à-dire ouverts et mon­dia­lis­tes. Pendant le même temps, une partie des cou­ches sala­riées, les moins payés, subis­sait les effets des­truc­teurs de la mon­dia­li­sa­tion joyeu­se­ment saluée par les hié­rar­ques des partis jadis ouvriers deve­nus les partis de la nou­velle classe moyenne supé­rieure liée de près à la mon­dia­li­sa­tion. Ce chassé-croisé a com­plè­te­ment ruiné le vieil édifice de la poli­ti­que « droite-gauche ». Une partie des sala­riés, des chô­meurs, des clas­ses popu­lai­res croit avoir trouvé dans la droite tra­di­tion­na­liste l’ultime refuge.

Dans la mesure où les partis socia­lis­tes sont deve­nus les chan­tres de la mon­dia­li­sa­tion, où les partis com­mu­nis­tes ont sombré, pour des dizai­nes de mil­lions de tra­vailleurs euro­péens, il ne reste plus comme der­nier rem­part que la nation qu’ils iden­ti­fient plus ou moins à l’État pro­tec­teur. Dans un parti comme la Lega, les petits patrons du Nord ren­contrent les ouvriers et ces der­niers, puis­que toute pers­pec­tive de trans­for­ma­tion sociale est barrée, pen­sent que le salut de leur entre­prise est la seule garan­tie de leur salut à eux à condi­tion qu’ils soient mis à l’abri de la concur­rence déloyale des pro­duc­teurs à bas coûts et des sala­riés venus d’ailleurs. Le fameux « plom­bier polo­nais » du réfé­ren­dum de 2005 a de mul­ti­ples visa­ges. Celui qui a perdu son tra­vail parce qu’un camion TIR imma­tri­culé en Pologne a pris sa place et qui ne trouve plus de loge­ment parce que la concur­rence sur le loge­ment social est féroce et parce que les allo­ca­tions doi­vent être par­ta­gées entre tous les néces­si­teux, celui-là perd rapi­de­ment le sens de la soli­da­rité et les prê­ches mora­li­sa­teurs seront aussi inu­ti­les qu’indé­cents, sur­tout quand ils vien­nent de ceux qui ont imposé le rou­tier polo­nais, plé­bis­ci­tent cette chose si moderne qu’est Uber et applau­dis­sent huma­ni­tai­re­ment à cette nou­velle traite des Noirs que les patrons appel­lent de leurs vœux.

Il y a un autre aspect non déter­mi­nant mais impor­tant : au fur et à mesure que la social-démo­cra­tie délais­sait la défense des inté­rêts des ouvriers pour ceux de l’économie de marché et du nou­veau capi­ta­lisme, les élus socia­lis­tes ont dû trou­ver une nou­velle clien­tèle dans les popu­la­tions d’ori­gine immi­grée, sous-trai­tant le mili­tan­tisme dans ces quar­tiers à toutes sortes de « grands frères » musul­mans. La droite a fini par com­pren­dre ce qui se jouait là et s’est lancée elle aussi dans le clien­té­lisme hallal. Tout cela n’a pas peu contri­bué à creu­ser le fossé entre les tra­vailleurs fran­çais et popu­la­tions issues de l’immi­gra­tion.

Au-delà de la ques­tion sociale dans son sens le plus res­treint, il y a tout ce qui fait que les clas­ses popu­lai­res sont sans doute plus atta­chées à la nation que les clas­ses riches, plus cos­mo­po­li­tes. Les riches peu­vent vivre entre eux, où ils veu­lent sur la sur­face de la pla­nète. On peut aller passer des vacan­ces aux Maldives en igno­rant tout du féroce régime isla­miste qui gou­verne le pays. Mais les plus pau­vres sont obli­gés de vivre là où ils sont. Plus de 20 mil­lions de Français ne par­tent jamais en vacan­ces : com­ment peu­vent-ils goûter les plai­sirs du cos­mo­po­li­tisme ? Alors ils défen­dent, à juste titre, ce qu’ils ont : un cer­tain style de vie, un cer­tain rap­port avec les plai­sirs que l’on peut par­ta­ger, boire l’apé­ri­tif entre amis et voi­sins, manger ce qu’on a envie de manger, se moquer libre­ment de la reli­gion quand on n’en a point et même quand on en a une pas bien pesante, cir­cu­ler libre­ment sur­tout quand on est une fille et qu’on n’a aucune envie de mettre les accou­tre­ments des « voi­lées », et bien d’autres choses encore, comme une his­toire dont on est par­fois fier avec ses héros et ses images d’Épinal. Bref tout ce qui fait la vie ordi­naire, décente d’un peuple, celle que l’on peut encore voir dans les films fran­çais, vieux ou moins vieux, cinéma d’une tra­di­tion qu’on qua­li­fie par­fois de « popu­liste », de cer­tains films des années 30 à Guédiguian.

Si Marine Le Pen ou Salvini dis­po­sent d’une telle audience, c’est tout sim­ple­ment parce que les vieux partis com­mu­nis­tes ont dis­paru et que per­sonne n’a été capa­ble de pren­dre la place. Ils étaient des partis natio­naux, défen­seurs de leur classe ouvrière (bien ou mal, c’est une autre affaire) et oppo­sés au capi­ta­lisme mul­ti­na­tio­nal. Les grou­pes « révo­lu­tion­nai­res » qui ont cher­ché à les rem­pla­cer ne sont la plu­part du temps que des grou­pes de petits-bour­geois plus ou moins hal­lu­ci­nés et sans le moin­dre rap­port avec le peuple. Le seul qui semble avoir com­pris quel­que chose à ce pro­blème est Jean-Luc Mélenchon, mal­heu­reu­se­ment un jour sur deux il se croit obligé de donner des gages aux « no border » et de flat­ter tous les com­mu­nau­ta­ris­tes qui se disent insou­mis, pour ne rien dire de l’épouvantable « écriture inclu­sive », de ce paran­gon de la haine petite-bour­geoise qu’est Édouard Louis et du mou­ve­ment vegan, de toute cette pseudo « France Insoumise » qui mieux que les médias à la solde du pou­voir, bar­rent la route du pou­voir à Jean-Luc Mélenchon.

Quelle issue ?

Bien sûr, les mou­ve­ments réac­tion­nai­res du type Lega, FN, etc. n’offrent aucune issue réelle et ils s’adap­te­ront à l’ordre capi­ta­liste mon­dial qu’ils font mine de contes­ter parce que fon­da­men­ta­le­ment ils pen­sent que les rap­ports capi­ta­lis­tes sont éternels, que leur contes­ta­tion est seu­le­ment l’effroi qui les saisit devant les consé­quen­ces du capi­ta­lisme. Ils sont réac­tion­nai­res au sens propre, puisqu’ils veu­lent retour­ner en arrière et se conten­tent de réagir, impuis­sants qu’ils sont à agir. Bossuet disait à peu près que Dieu se rit des hommes qui déplo­rent les effets dont ils ché­ris­sent les causes. Message à trans­met­tre à nos « méchants ».

Il faut donc refu­ser d’ostra­ci­ser Salvini comme Le Pen, pren­dre au sérieux ce qu’ils disent, en débat­tre et leur dis­pu­ter sur leur propre ter­rain l’hégé­mo­nie. Qu’est-ce qui a fait le succès de Mélenchon à la pré­si­den­tielle ? Tout sim­ple­ment que par la Marseillaise, le dra­peau tri­co­lore et un dis­cours patriote anti-euro­péen, il a pu mordre sur l’électorat FN et sur les abs­ten­tion­nis­tes, notam­ment chez les ouvriers et employés. Lier étroitement la ques­tion natio­nale et la ques­tion sociale, telle est la seule voie pos­si­ble.

Un der­nier point concer­nant l’émigration. Un vieil ami décédé aujourd’hui, ouvrier devenu un intel­lec­tuel trots­kiste, mili­tant inter­na­tio­na­liste insoup­çon­na­ble – pas un inter­na­tio­na­liste de salon – me disait que concer­nant l’ouver­ture du pays aux tra­vailleurs immi­grés, c’est aux syn­di­cats de déci­der. Rien de plus juste. Tirer le fil de cette intui­tion nous conduira sur une bien meilleure voie que la haine de l’étranger ou les prêchi-prêcha de dames patron­nes­ses de gauche.