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Fin de la fin de l’histoire

par Denis COLLIN, le 25 septembre 2018

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L’évolution de la situa­tion inter­na­tio­nale est tout à fait préoc­cu­pante. Certains com­men­ta­teurs disent que la situa­tion n’a jamais été aussi dan­ge­reuse. Je n’en suis pas sûr : au moment de l’affaire des fusées de Cuba, la situa­tion était très dan­ge­reuse ! Mais il est clair que nous sommes bien entrés dans une nou­velle phase où les ten­sions s’accu­mu­lent et où se dis­si­pent les illu­sions du « nouvel ordre mon­dial ». On sou­vient qu’après le grand cham­bar­de­ment de 1989-1991, l’essayiste Francis Fukuyama avait annoncé la fin de l’his­toire, avec le triom­phe de la démo­cra­tie et de l’économie de marché. Sous des formes diver­ses cette thèse a fait florès. La mon­dia­li­sa­tion remi­sait au musée des anti­qui­tés ou dans les pou­bel­les de l’his­toire les États-nations et la gou­ver­nance supra­na­tio­nale ren­dait obso­lète les gou­ver­ne­ments et la vieille poli­ti­que. Le « doux com­merce » une fois de plus devait faire cesser les guer­res et le triom­phe du désir indi­vi­duel sup­pri­mait les hor­ri­bles pas­sions natio­na­les.

Hélas ! Ce n’étaient qu’illu­sions. On le savait d’ailleurs. Mais les pro­ces­sus sont en train de se cris­tal­li­ser et Trump en est l’emblème. Non seu­le­ment il est élu sur un pro­gramme clair, « America first », mais en plus, ô hor­reur, il appli­que son pro­gramme – cette simple idée que l’élu puisse appli­quer le pro­gramme pour lequel les électeurs l’ont porté au pou­voir est, aujourd’hui, tenud pour la pire des abo­mi­na­tions « popu­lis­tes » par le chœur des « démo­cra­tes » et autres « pro­gres­sis­tes » auto­pro­cla­més. Le carac­tère plutôt fan­tas­que du per­son­nage fait croire qu’il est la cause de cette ins­ta­bi­lité et des ris­ques de crise du sys­tème. Ce n’est qu’un aspect mineur du pro­blème. Trump ne gou­verne pas sou­ve­rai­ne­ment : ce sont les dif­fé­rents clans de l’État et de ce qu’on a pris l’habi­tude de nommer « l’État pro­fond » qui s’affron­tent et impo­sent ou non leur orien­ta­tion. Contre la ligne d’Obama cher­chant un accord avec l’Iran pour mieux avoir les mains libres ailleurs (Obama était lar­ge­ment aussi bel­li­ciste, si ce n’est plus que Trump), l’actuel pré­si­dent cher­che la confron­ta­tion avec l’Iran et s’appuie sur l’axe Israël/ Arabie Saoudite et cette posi­tion n’est pas propre à Trump mais elle est celle d’une partie du Pentagone et de la CIA. La rup­ture de l’accord sur le nucléaire et la rigueur des sanc­tions accu­lent Rohani et ouvre la voie aux ultra du régime des mol­lahs. La guerre n’est pas cer­taine mais quinze ans après l’Irak, on ne peut exclure une nou­velle aven­ture guer­rière des USA, une aven­ture dont les consé­quen­ces seront infi­ni­ment plus graves que la guerre de 2003.

Il y a un autre aspect : c’est la guerre com­mer­ciale contre l’Europe. La rup­ture avec l’Iran permet aux USA d’appli­quer une loi extra­ter­ri­to­riale et leur donne le droit de sanc­tion­ner les socié­tés euro­péen­nes qui com­mer­ce­raient encore avec Téhéran. Tous les gou­ver­ne­ments euro­péens se sont incli­nés et ont sacri­fiés leurs com­pa­gnies sur l’autel de l’alliance amé­ri­caine. On ne peut pou­vait plus net­te­ment mon­trer le mépris des USA pour leurs alliés et le carac­tère impé­ria­liste de leur poli­ti­que. Il y a quel­ques semai­nes, Trump rece­vait Juncker et le ras­su­rait : pas de pro­tec­tion­nisme vis-à-vis de l’Europe ! Mais les paro­les s’envo­lent. Juncker à peine dégrisé, Trump impo­sait des taxes très fortes sur un cer­tain nombre de pro­duits euro­péens, dont les auto­mo­bi­les (un mis­sile envoyé sur Angela Merkel).

Troisième aspect : der­rière toutes les ges­ti­cu­la­tions amé­ri­cai­nes, il y a un ennemi : la Chine, pre­mière puis­sance économique pour le PIB exprimé en parité des pou­voirs d’achat et pre­mier créan­cier des USA. Trump a d’ailleurs imposé aussi de nom­breu­ses taxes sur les pro­duits chi­nois et, de toute façon, n’a rien à faire des remon­tran­ces que pour­rait lui adres­ser l’OMC puisqu’il a même menacé de quit­ter cette ins­ti­tu­tion que les USA ont long­temps animée, tant qu’il y ont trouvé leur inté­rêt.

De tout cela il découle que, comme tou­jours dans leur brève his­toire, les USA ne tien­nent jamais leur parole. Les trai­tés ne sont pour eux que des chif­fons de papier qui n’enga­gent que ceux qui y croient, mais n’enga­gent jamais les USA. La force, rien que la force. Les « valeurs démo­cra­ti­ques » dont se gar­ga­ri­sent les intel­lec­tuels euro­péens, les USA s’en moquent comme d’une guigne. Les « droits de l’homme », c’est pour amuser les gogos. Il s’ensuit que la puis­sance amé­ri­caine est aujourd’hui le danger prin­ci­pal dans le monde entier, et pas l’Allemagne comme le pen­sent un cer­tain nombre de poli­ti­ciens fran­çais qui se croient tou­jours en 1870. La meilleure nou­velle que l’avenir puisse nous appor­ter serait la liqui­da­tion de l’empire amé­ri­cain, empire d’autant plus dan­ge­reux qu’il a pour prin­ci­pal allié aujourd’hui l’islam sun­nite, soit direc­te­ment (Arabie Saoudite, Égypte, Émirats) soit indi­rec­te­ment via les grou­pes ter­ro­ris­tes plus ou moins mani­pu­lés (Al Qaida, Daesh).

Face aux USA, la Russie refuse sa mar­gi­na­li­sa­tion. Sous Boris Elstine, les USA et leurs alliés avaient entre­pris la mise à sac de la Russie qui devait être trans­for­mée en puis­sance de troi­sième ordre, réserve de matiè­res pre­miè­res. Poutine a réussi à redon­ner à la Russie une partie de son lustre passé. À des­ti­na­tion des anciens amis de l’URSS reconver­tis en amis de Poutine, signa­lons qu’il n’y a pas une once de « socia­lisme » dans la Russie de Poutine, la réforme des retrai­tes qui voit les tra­vailleurs russes se dres­ser contre Poutine en témoi­gne. Sous la férule de Poutine s’est déve­loppé un cer­tain genre de capi­ta­lisme auto­ri­taire, soumis en partie aux ordres du pou­voir d’État, un capi­ta­lisme de rente où l’enri­chis­se­ment est permis et même encou­ragé pourvu qu’il entre dans les vues du gou­ver­ne­ment. Mais ce n’est pas pour autant une tyran­nie et encore moins un régime tota­li­taire. La Russie n’a pas de volonté impé­riale à l’échelle mon­diale (elle n’en a pas les moyens) mais cher­che à conso­li­der ses fron­tiè­res, son unité natio­nale et ses bases mili­tai­res. On ne com­prend rien à la posi­tion russe sur la Syrie si on oublie que l’inté­grisme isla­miste est aux portes de la Russie et que Bachar semble un moin­dre mal par rap­port aux diver­ses varié­tés de « fous de Dieu » qui ser­vent de sup­plé­tifs aux inté­rêts des USA.

Devenue un géant économique, la Chine cher­che tout natu­rel­le­ment à deve­nir un géant poli­ti­que. Sa force de frappe économique lui permet de s’implan­ter en Afrique, en Asie cen­trale, mais aussi en Europe. La Chine n’a aucun inté­rêt à la guerre. Le com­merce paci­fi­que lui a bien réussi et devrait lui réus­sir encore. Il est cepen­dant pro­ba­ble que la situa­tion en Corée inquiète Pékin. La guerre com­mer­ciale qui se livre entre Pékin et Washington oblige les diri­geants à sortir de la dépen­dance à l’égard des USA, à nouer des allian­ces loca­les, à cons­truire leur propre monde, ce qui ne peut qu’aggra­ver les inquié­tu­des et les vel­léi­tés de riposte du côté amé­ri­cain. La réconci­lia­tion des deux Corées sous la hou­lette de Trump pour­rait contri­buer à isoler l’Empire du milieu et c’est peut-être cela qui expli­que les revi­re­ments de Trump à propos de « Rocket Man ». D’autres nations cher­chent à s’affir­mer comme la Turquie, concur­rent direct de l’Arabie Saoudite – il ne faut oublier le vieil anta­go­nisme entre Turcs et Arabes. Pour le Brésil (voir l’arti­cle d’Otavio Rocha sur la Sociale), toutes sortes de manœu­vres de Washington visent à casser net les vel­léi­tés d’indé­pen­dance – c’est le sens du véri­ta­ble com­plot contre Lula – et à main­te­nir la bour­geoi­sie bré­si­lienne à sa place de bour­geoi­sie « com­pra­dor ».

Cette situa­tion n’est pas un « retour en arrière », comme pour­raient le penser les pro­gres­sis­tes iré­ni­ques, mais, au contraire, elle est le pro­duit de la « mon­dia­li­sa­tion » qui, en sti­mu­lant le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme a sti­mulé le déve­lop­pe­ment de nou­veaux capi­ta­lis­tes natio­naux, de nou­vel­les puis­san­ces à pré­ten­tion régio­nale ou mon­diale. Loin d’anni­hi­ler les nations au profit du com­merce, la nou­velle phase du capi­ta­lisme leur a redonné une cer­taine vigueur et a aiguisé les anta­go­nis­mes. Le terme « nouvel ordre mon­dial », res­sassé dans les années 1990 et 2000 semble avoir pra­ti­que­ment dis­paru des dis­cours poli­ti­ques et des éditoriaux des jour­naux.

Dans ce retour des nations, il y a un autre fac­teur essen­tiel. La « mon­dia­li­sa­tion » en tant qu’expres­sion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste à notre époque met en péril les nations, c’est-à-dire les cadres fon­da­men­taux de la vie sociale et poli­ti­que des peu­ples. Cela pro­duit une réac­tion en retour. Les peu­ples n’ont géné­ra­le­ment aucune envie de mourir. Les mou­ve­ments de popu­la­tion sont dès lors perçus comme des mena­ces, par­ti­cu­liè­re­ment pour les nations dont la nata­lité est très décli­nante (pays d’Europe cen­trale et orien­tale, Italie) ou pour ceux dont les mœurs et la liberté repo­saient une grande homo­gé­néité (cas des pays scan­di­na­ves). C’est ce qui expli­que en partie la montée de partis qu’on appelle popu­lis­tes comme en Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Italie, Danemark ou Suède, pour ne pas parler de l’Allemagne et de la France. La montée des ten­sions inter­nes dans chacun de ces pays peut faire redou­ter des déve­lop­pe­ments moins paci­fi­ques qu’aujourd’hui.

Ainsi, le « nouvel ordre mon­dial » promis voici bien­tôt trente ans est un chaos dans lequel seuls les États-nations peu­vent garan­tir la sécu­rité et la vie des citoyens. Le noma­disme cher à Antonio Negri, c’est la situa­tion dans laquelle le capi­ta­lisme pré­ci­pite une partie de l’huma­nité et contre cette pers­pec­tive que mon­tent les réac­tions qui ne sont pas toutes très sym­pa­thi­ques mais toutes par­fai­te­ment com­pré­hen­si­bles. Loin de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » et des contes pour les enfants qu’ont racontés les Delors, Minc, Attali et leurs amis sociaux-démo­cra­tes et « cen­tris­tes de pro­grès », l’his­toire reste tra­gi­que et l’ordre mon­dial n’est rien d’autre que le rap­port des forces, tou­jours chan­geant. Avec, tou­jours pos­si­ble, l’issue de la guerre, sur­tout si une nou­velle et grave crise finan­cière explose à court terme.

Costanzo Preve pen­sait que la qua­trième guerre mon­diale avait com­mencé avec la chute du mur de Berlin (la troi­sième étant la guerre froide). Il n’avait peut-être pas tort. Si la for­mule est un peu hyper­bo­li­que elle a le mérite d’atti­rer l’atten­tion sur la réa­lité pro­fonde. Face à cette situa­tion, la ques­tion de la lutte pour la paix rede­vient cen­trale. Il est néces­saire d’en défi­nir les condi­tions. Le pre­mier prin­cipe de droit inter­na­tio­nal, celui qui est affirmé au traité de Westphalie qui mit fin à la « guerre de trente ans » (1618-1648) est celui de la sou­ve­rai­neté des États et de la non-inter­ven­tion dans leurs affai­res inté­rieu­res. L’inter­ven­tion­nisme « huma­ni­taire » a tou­jours eu pour résul­tat d’aggra­ver les mal­heurs des peu­ples qu’on pré­ten­dait sauver. Les échecs répé­tés (Afghanistan, Irak, Syrie) de ces inter­ven­tions devraient servir de leçon. Mais si aucune leçon n’est tirée, c’est parce que le souci huma­ni­taire n’est qu’un vague pré­texte. Pour notre pays, il est plus que temps de se défaire des liens de subor­di­na­tion vis-à-vis des USA, notam­ment des liens de subor­di­na­tion via l’Union Européenne dont la défense est l’Alliance Atlantique. Quand les USA orga­ni­sent des véri­ta­bles kid­nap­pings pour obte­nir la vente au rabais d’une entre­prise (comme ce fut le cas pour Alstom), il est invrai­sem­bla­ble que le gou­ver­ne­ment fran­çais laisse faire et ne prenne aucune mesure de rétor­sion contre les inté­rêts amé­ri­cains. Les Chinois se pas­sent très bien des GAFA, pour­quoi pas nous ? Il est également néces­saire de refu­ser de nous lais­ser embar­quer dans des aven­tu­res stu­pi­des comme les sanc­tions contre la Russie, sanc­tions qui n’ont sanc­tionné fina­le­ment que notre économie. Mais là encore, il fau­drait pou­voir dire que Juncker ne parle que pour lui-même (et éventuellement pour le Grand-Duché du Luxembourg) mais abso­lu­ment pas pour nous. Ce qui sup­po­se­rait que nous ayons d’autres diri­geants que les couards qui nous gou­ver­nent depuis un bon moment.