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Démission de Collomb, symptôme et accélérateur de la crise

par Denis COLLIN, le 4 octobre 2018

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La démis­sion de Collomb n’est pas un « accroc », une péri­pé­tie fâcheuse, ainsi que le tou­jours peu pers­pi­cace Thomas Legrand sem­blait le penser dans sa chro­ni­que du 3 octo­bre sur Macron-Inter (un minis­tre ou un cadre macro­nien par jour mini­mum dans l’émission de Nicolas Demorand). La démis­sion de Collomb est à la fois un symp­tôme et un accé­lé­ra­teur de la crise au sommet qui a saisi le gou­ver­ne­ment Macron et dérou­lera main­te­nant ses effets. Affaire Benalla, démis­sion de Nicolas Hulot, affaire des photos de Saint-Martin et démis­sion de Collomb : la désa­gré­ga­tion de la maison Macron est si nette que la majo­rité LREM ne sait plus où elle habite, ainsi que le mon­trent les embrouilla­mis aux­quels ont donné lieu le jeu de chai­ses musi­ca­les pro­vo­qué par la démis­sion de Nicolas Hulot et la mul­ti­pli­ca­tion des « affai­res » plus ou impor­tan­tes qui tou­chent des mem­bres éminents de la majo­rité pré­si­den­tielle.

Il y a une dimen­sion psy­cho­lo­gi­que dans cette crise. On est en train de s’aper­ce­voir que Macron a revêtu un habit beau­coup trop grand pour lui, qu’il est curieu­se­ment très imma­ture et que les quel­ques beaux dis­cours que lui ont ficelé ses conseillers en com­mu­ni­ca­tion ne peu­vent pas faire long­temps illu­sion. En dépit des efforts du bureau cen­tral de la pro­pa­gande, Macron ne pèse rien sur l’arène inter­na­tio­nale. Trump peut lui faire toutes sortes de papouilles, il se moque comme d’une guigne de ses pro­cla­ma­tions, y com­pris de celles qu’il fait dans la langue des maî­tres à chaque fois qu’il en a l’occa­sion. À l’échelle euro­péenne, il en est de même et face à un Salvini on s’est aperçu qu’il ne pesait pas lourd. Et sur le plan inté­rieur, c’est chaque jour un peu plus visi­ble : le « pré­si­dent des riches » est faible avec les forts, fort avec les fai­bles. Un sommet est atteint quand il ren­voie un chô­meur l’invi­tant à tra­ver­ser la rue pour trou­ver du tra­vail. Diable ! Personne n’y avait pensé aupa­ra­vant. Le pire est que le reste du per­son­nel LREM est à l’ave­nant… Les idiots y côtoient les « cré­tins éduqués » imbus des pré­ju­gés du petit monde de la « upper middle class », les para­si­tes sociaux qui se croient indis­pen­sa­bles et tous les faux intel­lec­tuels pré­ten­tieux et incultes dont la presse, pour­tant si enthou­siaste voici un an, com­mence à se délec­ter.

Mais si désor­mais « le roi est nu(l) », c’est parce que ce pays n’est pas prêt, pas encore du moins, à avaler la potion that­ché­rienne que veut lui faire ingur­gi­ter la bande à Macron. Les retrai­tés com­men­cent à trou­ver l’addi­tion salée. Entre le sur­coût de la CSG et le gel des pen­sions face à une infla­tion qui a repris (encore un succès des « macro­no­mics ») on voit la colère monter chez des gens, dont cer­tains, amou­reux de l’ordre, ont voté à droite toute leur vie et qui trou­vent cette fois que trop c’est trop. Cette même colère aussi chez des gens de gauche qui ne se lais­sent plus abuser et sen­tent bien que le vernis « multi-cultu­ra­liste » et « pro­gres­siste » n’est qu’une sinis­tre farce. Les retrai­tés avaient voté mas­si­ve­ment pour Macron. Aujourd’hui, ils le détes­tent. Les pro­fes­seurs qui ont voté à 33% au pre­mier tour pour le « modéré pro­gres­siste » qui leur épargnerait le « dic­ta­teur Mélenchon » autant que l’hor­ri­ble Fillon s’aper­çoi­vent qu’ils ont été bernés et que la récom­pense de leur cou­pa­ble macro­nisme est l’atta­que fron­tale contre l’ensei­gne­ment et les ensei­gnants.

Le roi est nu(l) parce que sa base sociale s’est effon­drée. Ce qu’a bien com­pris ce vieux nota­ble pro­vin­cial qu’est Collomb qui sait qu’une élection ne se gagne pas dans le petit monde macro­nien mais avec les gens « nor­maux ». Le roi est nu(l) parce que l’affaire Benalla a mis au grand jour les tur­pi­tu­des du régime et le carac­tère fon­ciè­re­ment auto­ri­taire du titu­laire du poste à l’Élysée. On ne peut s’empê­cher de penser à ce qu’écrivait Marx à propos de Louis Bonaparte, « Napoléon le Petit », « Mais la révo­lu­tion va jusqu’au fond des choses. (…) elle per­fec­tionne le pou­voir exé­cu­tif, le réduit à sa plus simple expres­sion, l’isole, dirige contre lui tous les repro­ches pour pou­voir concen­trer sur lui toutes ses forces de des­truc­tion, et, quand elle aura accom­pli la seconde moitié de son tra­vail de pré­pa­ra­tion, l’Europe sau­tera de sa place et jubi­lera : « Bien creusé, vieille taupe ! »

La vieille taupe creuse sous le pas de Macron. Hier toute la presse l’encen­sait, sur ordre des patrons de presse qui sont une des com­po­san­tes du gang qui a orga­nisé l’éviction de Fillon et la prise du pou­voir par le jeune ban­quier. Aujourd’hui, la presse écrite prend ses dis­tan­ces, il faut bien garder des lec­teurs ! Seules les chaî­nes du ser­vice public conti­nuent imper­tur­ba­ble­ment leur œuvre de pro­pa­gande avec une impu­deur digne des régi­mes tota­li­tai­res, sou­rire et bien­veillance macro­nis­tes en plus. Les plus de 50 ans font défaut. Une partie des vieux crabes socia­lis­tes qui cons­ti­tuent la colonne ver­té­brale pra­ti­que du macro­nisme com­mence à pren­dre la poudre d’escam­pette. Un com­men­ta­teur avisé fait remar­quer : s’il y avait des légis­la­ti­ves aujourd’hui, il y aurait moins de 30 dépu­tés LREM. Pas faux. Le pou­voir repose sur une tête d’épingle, le crâne d’œuf de Macron. Et plus rien ne se passe comme prévu. La marche triom­phale vers le pou­voir pour­rait d’un moment à l’autre se trans­for­mer en Bérézina.

Que sor­tira-t-il de tout cela ? Le meilleur ou le pire. Avec une option sérieuse pour le pire. Encore que le pire ne soit pas pire que ce que nous avons. Marine Le Pen tirera sans doute les mar­rons du feu et peut-être aussi Nicolas Dupont-Aignan. Le PS et les hamo­nis­tes sont condam­nés à végé­ter dans les basses eaux et avec eux le PCF tant que des inver­té­brés comme Laurent ou Brossat don­ne­ront le « la ». Si la France Insoumise ces­sait ses gami­ne­ries, ces­sait de jouer avec les diver­ses varié­tés de mou­ve­ments « socié­taux » décom­po­sés, si elle se pré­sen­tait comme une can­di­date sérieuse au pou­voir et non comme l’oppo­si­tion offi­cielle à Sa Majesté, si, mais avec des si, comme on dit… L’ébranlement final pour­rait venir du dehors, par la crise économique, par la crise que le gou­ver­ne­ment ita­lien est en train de mettre en route dans la zone euro et dans l’UE, alors tout vacillera. Bien creusé vieille taupe !