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L’UE contre l’Europe

par Denis COLLIN, le 17 octobre 2018

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Les adver­sai­res de ce qu’on appelle par anti­phrase la cons­truc­tion euro­péenne (alors qu’il s’agit en fait de la des­truc­tion de l’Europe) sont sou­vent consi­dé­rés comme des natio­na­lis­tes obtus, des chau­vins, des fau­teurs de guerre et même de vrais fas­cis­tes. C’est l’inverse qui est vrai, sinon tou­jours, du moins très sou­vent. Si je prends cette ques­tion à la pre­mière per­sonne, je peux y répon­dre très clai­re­ment.

J’aime la France, « ma France » comme chan­tait si bien Ferrat, j’aime sa langue et sa culture, ses pay­sa­ges et sa cui­sine, j’allais dire que je l’aime en bloc, je me sens ins­tallé dans cette his­toire et son destin est le mien. Communauté de vie et de destin, disait Otto Bauer pour défi­nir la nation. Avec Marc Bloch, je peux dire : « Je suis né en France, j’ai bu aux sour­ces de sa culture, j’ai fait mien son passé ». Et tout Français d’où que vien­nent ses parents ou ses aïeux à la 15e géné­ra­tion peut dire la même chose.

Mais je me sens tout autant com­plé­te­ment euro­péen. L’Europe est mon his­toire comme elle est celle de tout Français. La Grèce anti­que, c’est notre his­toire et quand les Grecs affron­tent les Perses, nous ne sommes pas des spec­ta­teurs impar­tiaux, nous sommes du côté des Grecs et leurs vic­toi­res mili­tai­res contre leur puis­sant ennemi sont un peu nos vic­toi­res. Imaginons que les Perses aient réussi à occu­per la Grèce, nous n’aurions pas eu la démo­cra­tie athé­nienne, ni la phi­lo­so­phie, ni tout ce monde qui est tou­jours en arrière-plan de nos paro­les et de nos pen­sées. Les Romains aussi sont notre his­toire, puis­que les Français furent il y a long­temps les Gallo-Romains, ces tribus celtes roma­ni­sées. L’Europe que nous connais­sons aujourd’hui fut lar­ge­ment façon­née par Rome. Les Germains, ces fameux Barbares, ont aussi toute leur place dans cette généa­lo­gie, dans cette des­ti­née com­mune, eux qui, selon Hegel, ont apporté la liberté au monde romain. Et avec eux ces enva­his­seurs du Nord, Danois que nous avons appe­lés « Normands ». Notre his­toire se des­sine aussi néga­ti­ve­ment, par ceux à qui nous nous sommes oppo­sés, enva­his­seurs maures ou mena­ces otto­ma­nes. L’his­toire de la Chine, de l’Inde, du Japon, aussi pas­sion­nante soit-elle nous importe beau­coup moins, nous ne sommes pas concer­nés direc­te­ment, nous ne pou­vons pas dire « nous ». Elle nous importe au moment où les Européens les ren­contrent. La Chine, c’est d’abord Marco Polo. Cette his­toire com­mune, ce ne sont pas seu­le­ment les Européens contre les autres, mais aussi les Européens les uns contre les autres. Allemands et Français devraient bien se connaî­tre tant ils se sont entre­tués ! Pour ne rien dire de la « per­fide Albion ». Il y a bien une unité his­to­ri­que qui s’appelle Europe, qui a forgé nos cons­cien­ces jusqu’au plus pro­fond de nous-mêmes. Cette unité donne une vision poli­ti­que par­ta­gée. L’Angleterre de la Magna Carta (1215) com­mence à impo­ser ce qui for­mera le corps des liber­tés civi­les. Les com­mu­nes libres de l’Italie du Nord à la fin du Moyen Âge furent le labo­ra­toire de la pensée poli­ti­que moderne du répu­bli­ca­nisme qui trouve ensuite sa terre d’élection dans l’Angleterre de la révo­lu­tion de 1642, avant de passer aux insur­gés amé­ri­cains pour trou­ver son plein épanouissement en France, dans la Grande Révolution. Montrer l’entre­la­ce­ment de ces his­toi­res et les influen­ces des uns et des autres, des cen­tai­nes d’ouvra­ges ont déjà écrits à ce sujet.

Européocentrisme ? Sans aucun doute. Puisque c’est notre his­toire. L’his­to­rien d’aujourd’hui doit certes voir les choses de plus haut et de plus loin, il doit savoir être persan – et voilà encore Montesquieu – s’inté­res­ser à ce qui n’est point dans nos cou­tu­mes (Montaigne). Mais cette capa­cité d’ouver­ture, cette curio­sité pour les autres, c’est aussi une des par­ti­cu­la­ri­tés de l’esprit euro­péen tel que les Lumières nous le mon­trent.

Nous par­ta­geons un espace et une culture com­muns, nous les Européens. Italien à temps par­tiel, en Italie je suis ailleurs, dans une autre his­toire, d’autres pay­sa­ges, une autre culture qui est aussi la mienne. Dante est-il un Italien ? Et mon cher Machiavelli ? Leur pensée a d’autres lieux de nais­sance que nos grands poètes et nos grands pen­seurs fran­çais, mais il suffit de se déca­ler légè­re­ment pour se retrou­ver chez soi avec eux. Verdi met en musi­que des pièces de Victor Hugo, et ceux qui connais­sent un peu l’his­toire savent que Louis XIV par­lait cou­ram­ment l’ita­lien, aussi bien que le fran­çais. Ce que je dis de l’Italie, je pour­rais le dire de l’Allemagne. Leibniz, Kant, Hegel, Marx, Husserl et tant d’autres ne sont pas des phi­lo­so­phes alle­mands mais tout sim­ple­ment des maî­tres aux­quels je dois retour­ner tou­jours, tout autant que le Juif hol­lan­dais, Bento Spinoza, qui com­mence par un exposé de la phi­lo­so­phie de Descartes, lequel a passé une très grande partie de sa vie dans ces Provinces Unies où la liberté pre­nait son envol.

Je passe par Munich où des églises baro­ques ont été érigées sur le modèle des églises des Jésuites de Rome, Munich où le Blau Reiter vient nous rap­pe­ler que l’art du XXe siècle ne se résume pas aux « per­for­man­ces » et autres « koo­ne­ries ». Je pousse vers Prague, qui, en dépit du flot des tou­ris­tes, garde cette atmo­sphère un peu vieillotte et si douce. À l’entrée de la grande biblio­thè­que du Clementinium des gra­vu­res repré­sen­tent Tycho Brahé, Nicolas Copernic, Kepler et Galilée, un Danois, un Polonais, un Allemand et un Italien, réu­nion de ce génie euro­péen qui inventa la science moderne. Poussons vers Cracovie, reli­gieuse, trop reli­gieuse mais encore une expres­sion de ce génie de la ville qui est propre à l’Europe. Varsovie, c’est encore très dif­fé­rent, c’est encore une autre façon de voir la Pologne, avant d’arri­ver à Gdansk et de se croire juste à côté d’Amsterdam. À Riga, on ren­contre l’art nou­veau et si les Romains ne sont pas allés jusqu’aux pays baltes comme l’a dit un peu bête­ment Mélenchon, per­sonne ne peut douter qu’on est bien en Europe, pas bien loin des Pays Bas ou de l’Est de la France. Et Berlin, donc, avec à chaque coin de rue l’his­toire de notre siècle, ce cime­tière des phi­lo­so­phes où Hegel côtoie Marcuse et le Tiergarten où furent assas­si­nés Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Je pour­rais évoquer toutes ces autres capi­ta­les euro­péen­nes qui ravis­sent les sens et sti­mu­lent l’esprit : Londres et Amsterdam, Madrid, Lisbonne… Partout nous avons des varia­tions sur des thèmes com­muns. Partout on est chez soi et ailleurs. Pour le dépay­se­ment, il ne faut pas voya­ger en Europe mais pour se retrou­ver, rien de tel.

Nous sommes impré­gnés de cette culture. Elle a façonné nos maniè­res de voir et d’aimer les belles choses. Évidemment l’Europe ce sont aussi les affron­te­ments les pires qu’ait connus l’huma­nité. Deux guer­res mon­dia­les pour clore les conquê­tes colo­nia­les. Le sublime y côtoie l’hor­reur. L’esprit humain s’élève aux som­mets pour retom­ber dans la fange. Mais si les autres civi­li­sa­tions n’ont pas à leur passif des crimes aussi grands, c’est uni­que­ment parce que leur science et leur indus­trie étaient trop arrié­rées pour ça. Pas par gran­deur d’âme. Les Arabes ont pra­ti­qué la traite négrière bien avant les Européens et pen­dant bien plus long­temps. Les Ottomans ont été des conqué­rants féro­ces et ont imposé leur loi aux Arabes. Mais là encore il y a une supé­rio­rité de l’Europe : c’est ici et ici seu­le­ment que se sont élevées des voix pour l’abo­li­tion de l’escla­vage, pour dénon­cer les conquê­tes colo­nia­les, pour pro­po­ser même la paix per­pé­tuelle. Condorcet, à la veille de la révo­lu­tion fonde une société des amis des Noirs. Dans l’Histoire de deux Indes attri­buée à l’abbé Raynal, Diderot dénonce en termes vigou­reux le colo­nia­lisme et de par­tout en Europe souf­fle l’air de la liberté. Nous sommes cri­ti­ques contre nous-mêmes parce que nous avons une haute idée de ce que doit être l’huma­nité, cette haute idée qu’ont élaborée les phi­lo­so­phes des Lumières, ces Lumières qui sont hol­lan­dai­ses, anglai­ses, alle­man­des ou ita­lien­nes tout autant que fran­çai­ses.

L’idéal des États-Unis d’Europe que défen­dait Victor Hugo s’enra­ci­nait dans cet héri­tage euro­péen. Et si les peu­ples euro­péens, du moins ceux des six pre­miè­res nations signa­tai­res du traité de Rome ont glo­ba­le­ment sou­tenu, pen­dant les pre­miè­res décen­nies, la « cons­truc­tion euro­péenne », c’est parce qu’ils espé­raient qu’elle était une étape néces­saire vers cette Europe paci­fiée appor­tant au monde ses Lumières, son sens de la jus­tice et du pro­grès social avec son indé­fec­ti­ble atta­che­ment à la liberté. Mais la cons­truc­tion euro­péenne est l’inverse de cette aspi­ra­tion. Alors que les dif­fé­ren­ces natio­na­les, cet esprit d’indé­pen­dance et cet atta­che­ment à la sou­ve­rai­neté des peu­ples, com­po­sent les éléments d’une unité plus haute, l’UE est une entre­prise de rabo­tage de toute dif­fé­rence, sur le plan ins­ti­tu­tion­nel, juri­di­que et lin­guis­ti­que au profit d’un modèle unique, l’amé­ri­cain. L’UE détruit l’Europe parce qu’elle s’atta­que à la civi­li­sa­tion euro­péenne déve­lop­pée de manière si dif­fé­ren­ciée dans cha­cune des nations qui com­po­sent cet ensem­ble. La langue d’Europe, c’est le latin dans ses varian­tes fran­çaise, ita­lienne, espa­gnole, por­tu­gaise, rou­maine, sarde, roman­che, etc. C’est aussi l’alle­mand, langue offi­cielle de plus d’un Européen sur quatre (Allemagne, Autriche, Suisse, par­tiel­le­ment Belgique et Luxembourg) et cette variante de l’alle­mand qu’est le néer­lan­dais. Ce sont aussi les lan­gues scan­di­na­ves et les lan­gues slaves (Pologne, Bulgarie, Tchéquie, Slovaquie, et toute l’ex-Yougoslavie) et évidemment le grec, sans parler de ces excep­tions : le hon­grois, le fin­nois, le basque. Et c’est aussi l’anglais, non pas la langue du busi­ness mais celle de Shakespeare, de Milton ou de Bertrand Russell. Cette diver­sité qui s’est expri­mée dans la lit­té­ra­ture, la poésie, le théâ­tre, la poésie, l’UE la rem­place, et c’est la logi­que de la mar­chan­dise, par l’équivalent géné­ral qu’est le glo­bish.

Chaque nation d’Europe se gou­verne selon son génie propre. L’UE tend à impo­ser des normes géné­ra­les pri­vant les peu­ples de la pos­si­bi­lité de choi­sir eux-mêmes les lois aux­quel­les ils veu­lent obéir. Mais c’est devenu impos­si­ble. S’appli­que la « règle de Juncker » qui veut que la démo­cra­tie ne peut pas être supé­rieure aux trai­tés euro­péens. Cette UE nous apporte-t-elle au moins la paix ? Rien n’est moins sûr. Les peu­ples euro­péens ne mani­fes­tent aucune volonté de se faire la guerre. Ils ont appris à se connaî­tre et à s’appré­cier. Seuls cer­tains poli­ti­ciens et une cer­taine presse usent volon­tiers de la mani­pu­la­tion des pas­sions les plus viles, dénon­çant ici ces pares­seux du Sud, là ces Allemands incor­ri­gi­bles. Mettre sa propre impé­ri­tie sur le dos du voisin est une pra­ti­que humaine cou­rante. Et l’UE ne nous met pas à l’abri de ces haines funes­tes, bien au contraire. D’ailleurs à l’inté­rieur du grand marché, la concur­rence conti­nue, y com­pris sur le ter­rain mili­taire. Au moment de la guerre dans l’ex-Yougoslavie, la France sou­te­nait plus ou moins ouver­te­ment ses vieux alliés serbes, alors que l’Allemagne et le Vatican ne ména­geaient pas leur peine en faveur des Croates. Et sur­tout, cette UE qui n’a aucune poli­ti­que exté­rieure com­mune est entiè­re­ment ali­gnée der­rière les États-Unis et suit doci­le­ment les entre­pri­ses dou­teu­ses des maî­tres de Washington.

Par quel­que côté que l’on aborde la ques­tion, l’UE a une grande réus­site à mettre à son actif : elle est en voie de faire détes­ter l’Europe. Impulsant une poli­ti­que de des­truc­tion de l’« État social » elle contri­bue for­te­ment à l’appau­vris­se­ment des clas­ses labo­rieu­ses – celles que l’on appelle aujourd’hui, on ne sait trop pour­quoi, « clas­ses moyen­nes ». Quant aux défis des pro­chai­nes décen­nies, l’UE est tota­le­ment inca­pa­ble d’y faire face car dès qu’il s’agit de bud­gets pros­pec­tifs, il n’y a plus aucune entente et chacun tire la cou­ver­ture à soi. L’UE n’est donc pas une cons­truc­tion et elle est au fond amé­ri­ca­no­phile et non euro­péenne.

Pour ceux qui pren­nent la nation au sérieux sans être des natio­na­lis­tes, pour ceux qui tien­nent pour par­ti­cu­liè­re­ment pré­cieux l’héri­tage de la civi­li­sa­tion euro­péenne, tant sur le plan des arts, de la pensée ou des lan­gues que sur le plan poli­ti­que pro­pre­ment dit, il n’est pas d’autre voie que de rompre avec cette UE et ses dis­ci­pli­nes mor­ti­fè­res pour cons­truire une confé­dé­ra­tion des nations libres d’Europe.