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Perquisitions contre la FI…et haine de classe

par Jacques COTTA, le 24 octobre 2018

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Le jour même des per­qui­si­tions qui ont visé Jean Luc Mélenchon, 17 de ses col­la­bo­ra­teurs, les locaux de la « France Insoumise », Sophia Chikirou et son entre­prise Médiascop, la cause était enten­due dans la plu­part des médias où les éditorialistes s’en don­naient à coeur joie. « Détournements de fonds », « escro­que­rie », « bande orga­ni­sée", tout était sug­géré, sans oublier les consi­dé­ra­tions visant la vie privée, celle de Mélenchon et de Sophia Chikirou notam­ment. Il ne serait évidemment pas sérieux de pren­dre le contre pied sur des éléments que nul ne connait, même pas d’ailleurs les prin­ci­paux visés qui à les enten­dre décou­vrent au jour le jour ce qui leur est repro­ché. Ce qui inter­roge, c’est plutôt la nature poli­ti­que de cette vaste opé­ra­tion judi­ciaire.

Jean Luc Mélenchon a occupé l’espace média­ti­que, reve­nant en boucle dans les esca­liers de la « France Insoumise ». « Emportements », « vio­lence dans le regard », « vio­len­ces dans les gestes » , « corps à corps » avec un poli­cier en fac­tion… Son ton, son atti­tude devait prou­ver les doutes légi­ti­mes sur sa « pré­si­den­tia­bi­lité », sur sa capa­cité à garder son sang froid. Mais est-ce vrai­ment cette inquié­tude qui domi­nait dans les propos de dif­fé­rents éditorialistes, Barbier et com­pa­gnie ? Ou bien plutôt l’expres­sion d’une haine qui trou­vait là un ter­rain idéal pour se déver­ser, tel­le­ment l’atti­tude du leader de la FI déno­tait avec le fonc­tion­ne­ment feutré des élus mis en cause un jour pour atten­dre sou­vent des mois, sinon des années, pour voir leur cas réglés, pour se voir sou­vent blan­chis.

Cette haine ne porte-elle pas un nom ? Et s’il s’agis­sait de la « haine de clas­ses » tout sim­ple­ment, la haine de cette « intel­li­gent­sia » porte parole d’un pou­voir dont les orien­ta­tions défen­dent les pri­vi­lè­ges d’en haut au détri­ment de la souf­france d’en bas ? Ce sont les mêmes qui jus­ti­fient toutes les déci­sions qui visent dans tous les domai­nes ouvriers, sala­riés, jeunes ou retrai­tés. Ce sont les mêmes qui hier van­taient la « loi tra­vail » de Hollande com­plé­tée par Macron, qui féli­ci­tent la réduc­tion du bien commun, des ser­vi­ces publics et du nombre de fonc­tion­nai­res au nom de la chasse aux défi­cits, qui com­pren­nent pour mieux les encou­ra­ger les res­tric­tions qui visent les retrai­tés au nom de l’équilibre des comp­tes sociaux, qui approu­vent « chif­fres à l’appui » les injonc­tions faites aux chô­meurs, « fai­néants » par nature, res­pon­sa­bles de leur chô­mage, qui refu­sent de « tra­ver­ser la route pour trou­ver un emploi », qui sou­tien­nent l’Union Européenne dans ses déci­sions diri­gées contre les peu­ples, qui éructent avec mépris contre les « sou­ve­rai­nis­tes », les « popu­lis­tes », les « natio­na­lis­tes »…

La réac­tion de Mélenchon devant les camé­ras, passée en boucle sur les chai­nes d’info en conti­nue, lui sera peut-être pré­ju­di­cia­ble. Mais est-ce bien cer­tain, à l’heure où les cou­ches popu­lai­res impuis­san­tes ne sont pas dupes des dis­cours qui ser­vent l’oli­gar­chie, des pro­mes­ses que fait le pou­voir, de la nature poli­ti­que des mesu­res qui sont prises ? Et si l’atti­tude de Jean Luc Mélenchon s’ins­cri­vait dans un bas­cu­le­ment en train de s’opérer au plus pro­fond de la société ? Il pou­vait sem­bler plus rai­son­na­ble de voir le chef de la FI se can­ton­ner aux ques­tions pure­ment poli­ti­ques et lais­ser des hommes de loi fer­railler sur le ter­rain judi­ciaire, y com­pris celui des per­qui­si­tions. Mais nul ne peut en atten­dant se pro­non­cer sur l’effet qu’aura à terme la réac­tion qui fut la sienne.

L’opi­nion aujourd’hui n’est pas dupe de la nature de l’opé­ra­tion. Evidemment, même si la garde des sceaux Belloubet s’en défend, une opé­ra­tion de cette enver­gure, qui a mobi­lisé plus d’hommes et plus d’énergie au petit matin qu’une opé­ra­tion visant le grand ban­di­tisme ou le ter­ro­risme, ne peut avoir été mise en branle sans l’accord des minis­tè­res concer­nés, et donc sans que le pou­voir au plus haut niveau n’ait donné sont feu vert. Pour sa signi­fi­ca­tion poli­ti­que, la tour­mente actuelle indi­que une ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la jus­tice à des fins par­ti­sa­nes. Et cette uti­li­sa­tion de la jus­tice s’ins­crit dans celle qui hier déjà per­met­tait de mettre sur la touche François Fillon durant la cam­pa­gne pré­si­den­tielle, ou qui hier encore conseillait de faire passer des tests psy­chia­tri­ques à Marine Le Pen dans le cadre de mes­sa­ges postés sur Tweeter. Il ne s’agit évidemment pas de mettre là un trait d’égalité entre les uns et les autres, ou d’affir­mer une sym­pa­thie quel­conque à l’égard des incri­mi­nés, mais seu­le­ment de rap­pe­ler que les prin­ci­pes ne peu­vent être à géo­mé­trie varia­ble, au risque d’auto­ri­ser tous les abus et de rendre vul­né­ra­bles demain ceux qui se tai­sent aujourd’hui. Est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle les sou­tiens à la FI et à son res­pon­sa­ble vien­nent sur­tout de là où à priori on ne les atten­dait pas, de Christian Jacob, mais aussi François Bayrou, ou encore Marine Le Pen. Et qu’à l’inverse, comme s’ils vou­laient se débar­ras­ser de Jean Luc Mélenchon, Benoit Hamon ou les amis de Pierre Laurent, com­pre­nant certes « le sen­ti­ment d’humi­lia­tion res­sen­tie par le res­pon­sa­ble de la FI », affir­ment qu’ils ne sau­raient y avoir « de passe-droit », condam­nent « les atta­ques contre la presse » ou s’inquiè­tent qu’on puis­sent un jour « confier les codes nucléai­res à quelqu’un qui défonce une porte ».

L’offen­sive poli­tico judi­ciaire annonce sans doute des déve­lop­pe­ments d’ores et déjà pro­gram­més. Alors qu’ils agis­saient dans le cadre d’enquê­tes pré­li­mi­nai­res, les enquê­teurs ont tout loisir de mul­ti­plier à l’avenir de nou­vel­les per­qui­si­tions, de nou­vel­les convo­ca­tions, des mises en exa­mens, le tout lar­ge­ment relayé par une presse dont cer­tains au nom de « l’inves­ti­ga­tion » ne man­que­ront pas de publier sur com­mande, ou sur ordre. Une presse qui oublie de s’offus­quer sur le syphon­nage des fichiers et infor­ma­tions les plus pré­cieu­ses d’une des prin­ci­pa­les orga­ni­sa­tions d’oppo­si­tion, la FI aujourd’hui comme cela a d’ailleurs été le cas avec le FN hier. Cela ne pose t’il pas une ques­tion d’ordre démo­cra­ti­que élémentaire, lorsqu’on sait, il est bon de le rap­pe­ler, que le pro­cu­reur est par essence, comme membre du par­quet, aux ordres de la minis­tre de la jus­tice, donc du gou­ver­ne­ment, sans aucune marge d’indé­pen­dance pos­si­ble, à moins de vou­loir se faire un hara-kiri pro­fes­sion­nel en entra­vant toute pos­si­bi­lité d’avan­ce­ment.

Portée par une véri­ta­ble haine de classe, n’assis­tons-nous pas au déve­lop­pe­ment d’une véri­ta­ble guerre de classe enga­gée par le pou­voir qui uti­lise en « temps de paix appa­rente » les moyens qui sont à sa dis­po­si­tion, la police et la jus­tice en l’occu­rence, pour tenter de ter­ras­ser ses adver­sai­res ? N’assis­tons nous pas à une adap­ta­tion natio­nale d’un mal plus géné­ral qui menace la démo­cra­tie à l’échelle inter­na­tio­nale. Le can­di­dat donné favori au Brésil par exem­ple n’est autre qu’un sinis­tre fas­ciste qui pré­co­nise en guise de pro­gramme l’éradication défi­ni­tive du socia­lisme, des socia­lis­tes donc, la liqui­da­tion en bonne et due forme de ses oppo­sants, et qui annonce d’ores et déjà que Lulla, le can­di­dat du PT donné gagnant il y a quel­ques mois dans les son­da­ges, et jeté en prison depuis, peut se pré­pa­rer à y rester jusqu’à la fin de ses jours si par mal­heur il sort gagnant des élections. Que dire du silence média­tico-poli­ti­que en France sur cette réa­lité ? Evidemment, Emmanuel Macron n’est pas Jair Bolsonaro, mais l’opé­ra­tion contre Mélenchon et la FI n’est-il pas l’expres­sion d’un nou­veau pas vers la trans­for­ma­tion du régime, comme Erdogan l’a également entre­pris en Turquie par exem­ple, l’élimination des oppo­sants poli­ti­ques broyés par la machine judi­ciaire ? Cette opé­ra­tion n’appa­rait-elle pas en France d’une incroya­ble vio­lence, com­pa­rée à la per­qui­si­tion connue par Alexandre Benalla, l’homme de main de l’Elysée cet été, per­qui­si­tion repor­tée pour absence de clés, puis effec­tuée le len­de­main une fois qu’un démé­na­ge­ment d’armoire avait pu être effec­tué dans la nuit ?

Pour qu’une telle opé­ra­tion contre Mélenchon et la FI ait pu se mener, il a fallu qu’elle soit pré­pa­rée de loin, au plus pro­fond de l’état. La fai­blesse poli­ti­que de Macron, le désa­veu de ses déci­sions, la crise de régime et de gou­ver­ne­ment qui serait appa­rus plus encore, si le rema­nie­ment n’avait été fort à propos caché par l’opé­ra­tion poli­tico-judi­ciaire contre la FI, met­tent tout ce beau monde aux abois.
Est-on bien sûr que les nerfs qui ont lâchés ne sont pas ceux qui ont ordonné de frap­per ? Et si l’affo­le­ment dans le contexte poli­ti­que d’ensem­ble était celui du pou­voir ?