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L’extrême gauche du capital

par Denis COLLIN, le 5 novembre 2018

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Comme tout le monde, j’emploie sou­vent le terme « gau­chiste » pour carac­té­ri­ser des cou­rants très variés, aussi bien des cou­rants poli­ti­ques struc­tu­rés comme le NPA que des cou­rants plus infor­mels, des black blocks » aux diver­ses varié­tés du « gau­chisme socié­tal ». Mais l’usage de ce terme est le plus sou­vent ina­dé­quat et fina­le­ment obs­cur­cit la com­pré­hen­sion des phé­no­mè­nes poli­ti­ques.

Historiquement, le gau­chisme est défini comme tel par Lénine, dans un livre fameux, Le gau­chisme mala­die infan­tile du com­mu­nisme. Les cou­rants gau­chis­tes bro­car­dés par Lénine, avaient cepen­dant peu de choses à voir avec ce que l’on dési­gne aujourd’hui par cette étiquette. Le gau­chisme clas­si­que se situait à « l’extrême-gauche » du mou­ve­ment com­mu­niste. Comme les bol­ché­viks, il vou­lait le ren­ver­se­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et l’établissement du pou­voir de la classe ouvrière à tra­vers les conseils ouvriers. Mais à la dif­fé­rence des léni­nis­tes, les gau­chis­tes refu­saient tout ce qu’ils consi­dé­raient comme des com­pro­mis avec l’ordre capi­ta­liste. Ainsi ils s’oppo­saient à la par­ti­ci­pa­tion aux élections des par­le­ments bour­geois tout autant qu’au tra­vail mili­tant à l’inté­rieur des syn­di­cats réfor­mis­tes. Il fau­drait faire une typo­lo­gie des dif­fé­rents cou­rants gau­chis­tes : ainsi les « conseillis­tes » comme Anton Pannekoek ou les spar­ta­kis­tes étaient-ils éloignés des dis­ci­ples d’Amadeo Bordiga, mais tous se vou­laient des marxis­tes purs et durs, des défen­seurs d’un com­mu­nisme fondé sur la lutte des clas­ses, des mili­tants intran­si­geants du pro­lé­ta­riat.

Le gau­chisme soixante-hui­tard et post-soixante-hui­tard n’a pres­que rien en commun avec ces cou­rants. On les appelle « gau­chis­tes » parce que c’est le qua­li­fi­ca­tif que leur a attri­bué Georges Marchais et avec lui le parti com­mu­niste. Certes, dans l’ensem­ble de ces cou­rants qui se sont mani­fes­tés bruyam­ment en mai 1968 et dans les années qui sui­vent, il y avait de « vrais » gau­chis­tes à l’ancienne. Mais ceux qui ont dominé la scène de la société du spec­ta­cle n’étaient plus l’extrême gauche du mou­ve­ment com­mu­niste, mais l’extrême gauche du capi­tal. Mes amis « lam­ber­tis­tes » les appe­laient « gau­chis­tes décom­po­sés » pour les dis­tin­guer du gau­chisme hono­ra­ble des années 1920. Ce nou­veau gau­chisme est celui qui se mani­feste d’abord par un chan­ge­ment de ter­rain de la lutte. Les ouvriers étant consi­dé­rés comme des réfor­mis­tes incu­ra­bles, on va leur trou­ver un sub­sti­tut dans les « nou­vel­les avant-gardes larges à carac­tère de masse » qui sont cons­ti­tuées par la « petite-bour­geoi­sie radi­ca­li­sée » issue des cou­ches intel­lec­tuel­les. Au sein des orga­ni­sa­tions d’ascen­dance marxiste, c’est Daniel Bensaïd, alias Ségur, membre du « bureau poli­ti­que » de la Ligue Communiste qui sera le grand théo­ri­cien de ce chan­ge­ment de « sujet révo­lu­tion­naire » (il y a sur cette ques­tion un « bul­le­tin inté­rieur », n°30, fameux dans l’his­toire de la LC deve­nue LCR avant de se dis­sou­dre dans le NPA).

De ces chan­ge­ments, toutes les consé­quen­ces seront tirées pro­gres­si­ve­ment, au fur et à mesure que se défe­ront les der­niers espoirs révo­lu­tion­nai­res. À la place de la lutte du tra­vail contre le capi­tal, on va mettre la lutte contre la domi­na­tion patriar­cale sous toutes ses formes, le patriar­cat étant répandu dans toutes les clas­ses socia­les, on pourra cons­truire des ras­sem­ble­ments inter­clas­sis­tes regrou­pant les fils à papa oppri­més par leur riche père et les intel­lec­tuels « radi­ca­li­sés ». Plutôt que de lutter contre un fas­cisme (au demeu­rant inexis­tant sauf sous des formes rési­duel­les), on va décla­rer la langue fas­ciste, la vérité tyran­ni­que et le post-moder­nisme va pou­voir déployer ses mille et une volu­tes enivran­tes qui vont empes­ter pro­gres­si­ve­ment la vie uni­ver­si­taire. En tom­bant sur les écrits des années 70 de MM. Foucault ou Barthes, on se demande com­ment de telles sor­net­tes ont pu être lues et écoutées dans l’enceinte pres­ti­gieuse du col­lège de France.

La lutte pour l’ins­truc­tion pour tous étant décla­rée « bour­geoise », nos nou­veaux gau­chis­tes vont appor­ter un concours remar­qué à la des­truc­tion de l’école. Ainsi Alain Geismar, secré­taire géné­ral du SNESup en 1968, passa-t-il à « Gauche pro­lé­ta­rienne » qui s’adres­sait aux lycéens en ces termes : « ne dis plus ‘Bonjour Monsieur le pro­fes­seur’, dis ‘Crève salope’ ». Il devait sans doute gagner là les titres qui en feront un conseiller très écouté d’un des pires des minis­tres de l’éducation natio­nale, le sinis­tre Claude Allègre. Le fémi­nisme 2.0 des Caroline De Haas et tutti quanti, l’anti­ra­cisme raciste de Rhokaya Diallo et des « indi­gè­nes de la République », toute cette gadoue dans laquelle se rou­lent des petits-bour­geois en goguet­tes est l’héri­tière directe du « gau­chisme décom­posé » post-soixante-hui­tard.

Pourquoi cela a-t-il marché ? Parce que le capi­tal non seu­le­ment s’accom­mode des rebel­les aris­to­cra­ti­ques mais encore les recher­che, les déve­loppe et les sub­ven­tionne. Car le capi­tal est tout sauf un défen­seur de la famille et de la tra­di­tion. Ceux qui ont pris la peine de lire le Manifeste du Parti de Communiste de Marx et Engels (1848) le savent car c’est écrit en toutes let­tres. Mais nos gau­chis­tes de l’extrême gauche du capi­tal mépri­sent Marx, le com­bat­tent ou le tra­ves­tis­sent quand ils font mine de s’en récla­mer. Abattre toutes les limi­tes mora­les et maté­riel­les qui s’oppo­sent au déve­lop­pe­ment sans fin de l’accu­mu­la­tion, tel est l’objec­tif cen­tral de la poli­ti­que du capi­tal qui a trouvé un pré­cieux concours dans le nou­veau « gau­chisme socié­tal ». La sub­sti­tu­tion de droits indi­vi­duels, plus déli­rants les uns que les autres aux droits col­lec­tifs impo­sés par la lutte des clas­ses, quoi de mieux pour pro­cu­rer au capi­tal des sou­pirs de jouis­sance. Que François Ewald, maoïste et dis­ci­ple de Foucault devienne conseiller du MEDEF et déve­loppe une « pensée du risque », c’est assez natu­rel.

Ces quel­ques remar­ques pour­raient être déve­lop­pées et soli­de­ment étayées. Mais il s’en déduit immé­dia­te­ment une consé­quence : il est impos­si­ble de recons­truire un mou­ve­ment sérieux d’émancipation sociale, col­lec­tive, de mise en cause du capi­tal sans une rup­ture radi­cale avec toutes les formes de ce nou­veau gau­chisme du capi­tal qu’on ne peut même plus qua­li­fier de « gau­chisme décom­posé ». Toute conces­sion aux sor­net­tes LGBTQOO+, au fémi­nisme absur­dis­sime, à l’anti­fas­cisme d’opé­rette et à l’anti­ra­cisme raciste est une aide indi­recte au lepé­nisme. Ceux qui se veu­lent les repré­sen­tants du peuple et des tra­vailleurs et ne com­pren­nent pas cela vont droit dans le mur et y pré­ci­pi­tent ceux qui les sui­vent.