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Et si l’explication des gilets jaunes se trouvait en Italie…

… qui permet aussi de comprendre l’attitude des Macron, Philippe, Cohn-Bendit, Martinez et quelques autres.

par Jacques COTTA, le 21 novembre 2018

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Dans le bras de fer qui oppose le gou­ver­ne­ment ita­lien à l’union euro­péenne, la ten­sion est montée d’un cran. L’UE a en effet rejeté une nou­velle fois ce 21 novem­bre le nou­veau projet de budget ita­lien de la coa­li­tion M5S-Lega et annoncé qu’elle ouvrait la voie à des sanc­tions finan­ciè­res. Tous les argu­ments sont uti­li­sés pour tenter de jus­ti­fier le bien-fondé de la posi­tion des ins­tan­ces euro­péen­nes qui nient la sou­ve­rai­neté du peuple ita­lien qui a porté la nou­velle coa­li­tion au pou­voir. Ainsi selon le vice-pré­si­dent de la CE Valdis Dombrovskis, il est ques­tion d’un risque de voir « le pays s’enfon­cer aveu­glé­ment dans l’ins­ta­bi­lité » ce qui jus­ti­fie­rait évidemment « l’ouver­ture d’une "pro­cé­dure de défi­cit exces­sif" fondée sur la dette ». Mais le fond de la ques­tion est ailleurs. La déci­sion des ins­ti­tu­tions euro­péen­nes n’est en réa­lité pas fondée par des impé­ra­tifs économiques, mais bien par des objec­tifs poli­ti­ques. Ce qui est repro­ché à l’Italie est de s’enga­ger dans « une dévia­tion claire, nette, assu­mée, et par cer­tains reven­di­quée », dénon­cée par Pierre Moscovici, l’ancien minis­tre socia­liste de François Hollande, aujourd’hui com­mis­saire euro­péen.

Ce qui est insup­por­ta­ble aux ins­ti­tu­tions euro­péen­nes et à leurs hommes de main est le risque de voir en Europe l’affron­te­ment engagé avec l’Italie faire tâche d’huile. Le gou­ver­ne­ment ita­lien a en effet décidé de lais­ser creu­ser le défi­cit à 2,4% du PIB pour accom­plir un cer­tain nombre d’enga­ge­ments sociaux pris essen­tiel­le­ment par la com­po­sante M5S de la coa­li­tion. Il s’agit de reva­lo­ri­ser les pen­sions des retrai­tés, d’inves­tir dans les équipements publics, d’appor­ter une aide aux plus dému­nis… Cette situa­tion permet de com­pren­dre quel­ques réa­li­tés qui nous concer­nent direc­te­ment :

1-S’il tien­nent bon, les ita­liens enfon­cent un coin dans la poli­ti­que aus­té­ri­taire de l’Union Européenne. En cela, tous les peu­ples d’Europe ne peu­vent être qu’atten­tifs à la suite, car ils sont direc­te­ment concer­nés par les consé­quen­ces qui décou­le­ront de cet affron­te­ment.

2-Cette situa­tion est source de crise au sein de l’Union Européenne, mais aussi au sein même de l’Italie. Dans le gou­ver­ne­ment ita­lien, c’est le mou­ve­ment 5 étoiles qui se trouve à l’ori­gine de l’affron­te­ment avec l’UE lors­que Matteo Salvini, le patron de la Lega, ami natu­rel de Berlusconi et de son parti, est en réa­lité un euro­péiste bon chic bon genre. Les ten­sions avec l’UE ris­quent fort de trou­ver leur pro­lon­ge­ment au sein même de la pénin­sule.

3-Jean Luc Mélenchon fait bien, au nom de la sou­ve­rai­neté des dif­fé­rents peu­ples, donc du peuple ita­lien en l’occu­rence, de sou­te­nir dans ce bras de fer le gou­ver­ne­ment ita­lien sans aucune hési­ta­tion. A l’inverse, toutes les posi­tons -telle celle expri­mée par Jean Christophe Cambadélis, l’ex pre­mier secré­taire du PS, ou par d’autres éminents repré­sen­tants de la « gauche »- qui condam­nent ce sou­tien au pré­texte que « les fas­cis­tes sont pré­sents dans le gou­ver­ne­ment ita­lien », revien­nent à sou­te­nir contre les peu­ples l’union euro­péenne et sa poli­ti­que d’aus­té­rité.

4-L’atti­tude de la presse en France ne fait pas excep­tion. Lorsque ce n’est pas le silence, c’est l’ana­thème anti-pénin­sule qui domine. J’en connais quel­que chose avec « le Média » qui après avoir inter­dit mon émission « Dans la gueule du Loup » sur « la pénin­sule des para­doxes », a uti­lisé à mon encontre les plus basses calom­nies sous la plus d’Aude Lancelin qui alors démon­trait son incom­pré­hen­sion totale du sujet.

Concernant plus pré­ci­sé­ment la France, on com­prend mieux les dif­fé­ren­tes atti­tu­des au sujet de la mobi­li­sa­tion des « gilets jaunes ».

1-L’embar­ras est géné­ral sur « la mul­ti­pli­cité des reven­di­ca­tions » qui se font jour. Du fuel, de l’essence, du gasoil, le méconten­te­ment est passé assez vite à la ques­tion du pou­voir d’achat, des salai­res, des ser­vi­ces publics. Cela met direc­te­ment en porte-à-faux tous les par­ti­sans de l’UE sous quel­que forme que ce soit, l’UE actuelle, « l’UE des pro­gres­sis­tes » à la Macron, ou « l’UE sociale » comme osent encore le reven­di­quer quel­ques éminences du PS ou de ses rési­dus.

2-La crise pro­fonde du gou­ver­ne­ment Macron-Philippe dans le conflit avec les gilets jaunes trouve en partie là son ori­gine. Le lien à l’UE ôte toute marge de manoeu­vre et ne rend comme seule réponse pos­si­ble que la matra­que avec à terme une aug­men­ta­tion -aujourd’hui ou demain- des ten­sions exis­tan­tes.

3-Sur le front de la mobi­li­sa­tion, dif­fi­cile de ne pas évoquer la posi­ton de Philippe Martinez. Le propre des sta­li­niens dans l’his­toire a tou­jours été lors des mobi­li­sa­tions, lorsqu’il s’agis­sait de pré­ser­ver le pou­voir en place, d’appe­ler soit trop tôt, soit trop tard à la mobi­li­sa­tion, ou d’appe­ler en ordre dis­persé et à répé­ti­tion, pour orga­ni­ser divi­sion et échec. Là, alors que le mur de Berlin est tombé, que l’URSS n’est plus que dans les manuels d’his­toire, Martinez se sur­passe. Il appelle d’abord à ne pas mani­fes­ter avec les gilets jaunes car « il y a le FN et les patrons », comme si en réa­lité telle était la prin­ci­pale carac­té­ris­ti­que de ce mou­ve­ment. Puis sen­tant monter la gronde jusque dans les rangs de la CGT, le voila appe­lant à mani­fes­ter le 1er décem­bre. Pourquoi pas le soir du 24 décem­bre, ou encore du 31 décem­bre ? Nul doute qu’il porte là un coup ter­ri­ble au syn­di­ca­lisme et à la CGT. Mais pour­quoi ? N’est-ce pas là encore le lien avec la confé­dé­ra­tion euro­péenne des syn­di­cats, le bras armé de l’UE dans le monde syn­di­cal, qui per­met­trait de com­pren­dre ?

De Rome à Paris, sous des formes dif­fé­ren­tes, ce sont les mêmes obs­ta­cles qui se met­tent en tra­vers des peu­ples. Obstacles poli­ti­ques dictés par l’UE, com­battu par le gou­ver­ne­ment ita­lien sur le budget. Obstacle relayé et conso­lidé par Macron et le gou­ver­ne­ment fran­çais ici qui appli­que les déci­sions prises à Bruxelles lorsqu’il ne devance pas l’appel… Mais à Rome comme à Paris, au grand dam de tous les diri­geants, ce sont les forces socia­les qui dic­tent le tempo…