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Gilets jaunes et débouché politique

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 27 novembre 2018

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La ques­tion est éternelle : quel rap­port entre mou­ve­ment social et mou­ve­ment poli­ti­que ? Je ne vais pas l’abor­der sous l’angle théo­ri­que mais avec seu­le­ment quel­ques exem­ples concrets.

1 ) Là aussi le tour­nant de 68. Une tra­di­tion veut qu’on enfile les perles : 1916, 1945, 1968 etc. or 68 est e contraire de 36 ! Rappelons qu’en 36 c’est une vic­toire électorale qui a donné l’élan pour une lutte sociale alors qu’en 68 une lutte sociale a donné le contraire sur le plan électoral. Je viens d’ache­ver une longue étude visant à ana­ly­ser le mou­ve­ment social sous l’angle du mou­ve­ment électoral. 68 mais un terme à ce qu’il est convenu d’appe­ler « la cour­roie de trans­mis­sion ». Jusque là la CGT était for­te­ment liée au PCF et du côté social démo­crate si nous n’étions pas dans le cas anglais où les syn­di­cats étaient une part du parti tra­vailliste, il est apparu que la SFIO était à la remor­que de la lutte sociale. Bref, petit à petit luttes socia­les et moment électoral vont être déconnec­tés.

1 ) En 1986 j’étais ins­ti­tu­teur et j’ai donc par­ti­cipé à l’impor­tante lutte sociale de l’année. Chirac avait lancé le projet de maître-direc­teur et sans l’ima­gi­ner un ins­tant, il sou­lève les ins­tits. Ce sou­lè­ve­ment sera conduit sur­tout par une coor­di­na­tion, le SNI-Pegc sui­vant tant bien que mal. La phase coor­di­na­tion aurait pu relan­cer le syn­di­ca­lisme mais il n’en fut rien sauf plus tard avec la créa­tion de SUD du côté de La Poste, du côté de la SNCF puis dans quel­ques autres sec­teurs. La ques­tion du débou­ché poli­ti­que était sans inté­rêt et cette lutte qui fina­le­ment a été vic­to­rieuse n’a joué aucun rôle poli­ti­que même si en 1988 Mitterrand l’emporte.

2 ) Encore contre Chirac, ce fut la lutte de 1995 où les che­mi­nots ont été en pointe. Un des res­pon­sa­bles che­mi­nots m’avoua dans une manif que si l’éducation natio­nale n’entrait pas dans la lutte c’était cuit. Finalement avec le nou­veau syn­di­cat et la nou­velle fédé­ra­tion de la FSU ce fut une demi-vic­toire. Est-ce qu’en 1997 la gauche a gagné suite à ce mou­ve­ment ? Ce qui est sûr c’est que la vic­toire de la gauche a d’abord été un « cadeau » de Chirac qui a dis­sout l’Assemblée.

3 ) En 2003 ce fut encore contre Chirac, au sujet de la loi sur les retrai­tes, que dans l’éducation natio­nale se déve­loppa un mou­ve­ment sans pré­cé­dent. Un très grand nombre d’acteurs du comité de grève étaient nou­veaux. Ils par­ti­ci­pè­rent puis dis­pa­ru­rent de la vie syn­di­cale. Pouvait-on espé­rer un débou­ché poli­ti­que ? Non et il n’y en a pas eue vu la vic­toire ensuite de Sarkozy.

4 ) Avec l’arri­vée d’Hollande, on a assisté à cet autre mou­ve­ment ori­gi­nal : les manifs contre le mariage pour tous. Là aussi des mil­liers et des mil­liers de mani­fes­tants mais sans succès.

Avec les gilets jaunes la ques­tion se pose dans un contexte radi­ca­le­ment dif­fé­rent.

1 ) D’abord n’oublions pas l’échec des che­mi­nots et la lutte sur le code du tra­vail qui n’est que la suite his­to­ri­que de tous les échecs syn­di­caux pré­cé­dents. Mais où avez-vous lu des ana­ly­ses pour com­pren­dre de tels échecs et la façon d’y remé­dier ? Je l’ai véri­fié cent fois : alors que les syn­di­cats devraient être des vec­teurs de mobi­li­sa­tion, ils sus­ci­tent le décou­ra­ge­ment sauf de ceux qui accep­tent la tenue de la jour­née de grève tra­di­tion­nelle sans len­de­main.

2 ) Le thème de la révolte n’entre pas dans les thèmes clas­si­ques mais les englobe. Rappelons le point de départ : une péti­tion lancée Pétition lancée le 29/05/2018 par Priscillia Ludosky pour dénon­cer la hausse des prix du car­bu­rant qui selon le gou­ver­ne­ment est néces­saire à la tran­si­tion écologique MAIS SURTOUT pour dénon­cer le faux argu­ment écologique avancé pour jus­ti­fier cette sur-taxa­tion. Le mou­ve­ment syn­di­cal lutte pour l’aug­men­ta­tion des salai­res pas contre les taxes. L’aug­men­ta­tion des salai­res c’est pren­dre au patro­nat la part de la plus-value qu’il prend aux sala­riés.

3 ) Les moyens de la mobi­li­sa­tion ne repo­sent pas sur des struc­tu­res clas­si­ques avec des mem­bres affi­chés et des syn­di­cats ser­vant de guide. François Ruffin le dit sim­ple­ment : « Ce sont des mes­sa­ges sur Facebook qui m’ont fait réagir, au départ. Genre : « Le 17, ce sera sans moi ! Pas avec les fachos ! » Des cama­ra­des de la CGT, de SUD, qui pos­taient ça. Et ça me sem­blait une cata. Eux pour­sui­vaient : « Où ils étaient, les gilets jaunes, quand on mani­fes­tait contre la loi tra­vail ? Pour les retrai­tes ? Pour les salai­res ? Y a rien de plus impor­tant que le gasoil ? » Aie aie aie, ça sen­tait le sno­bisme de gauche, qui a raison avant le peuple, sans le peuple… »

4 ) A partir de là, d’un côté François Ruffin a indi­qué clai­re­ment sa par­ti­ci­pa­tion aux côtés des gilets et jaunes et d’autres ont répété : atten­tion l’extrême-droite va tirer les mar­rons du feu ! Une crainte qui n’est pas injus­ti­fiée quand on se sou­vient que Marine Le Pen est arri­vée en deuxième place à l’élection pré­si­den­tielle, qu’en Europe l’extrême-droite a le vent en poupe et que le thème des « auto­mo­bi­lis­tes » est sou­vent exploité dans cette mou­vance. Sauf que la ques­tion posée, le refus des taxes est-elle légi­time ou pas ? Si elle est légi­time la ques­tion de la tra­duc­tion poli­ti­que arrive ensuite et il appar­tien­dra à chacun, au moment de la cam­pa­gne électorale d’agir en consé­quence. D’autant que ce n’est pas seu­le­ment l’extrême-droite qui peut tirer les béné­fi­ces. Les enquê­tes indi­quent que l’électorat de droite est aussi lar­ge­ment mobi­lisé mais au sein de la « gauche » on aime bien bran­dir l’épouvantail FN ce qui pour­tant n’a jamais rien donné. En effet, il n’est pas inu­tile de rap­pe­ler que si le FN est à envi­ron 25% de l’électorat, les gilets jaunes n’y sont pour rien. Pourquoi leur faire porter le cha­peau d’un fait dont ils ne sont pas res­pon­sa­bles ? Parce qu’une fois de plus les vic­ti­mes sont les cou­pa­bles ?

5 ) L’effet Facebook. On a parlé pour la révo­lu­tion en Tunisie et j’ai douté du phé­no­mène car en fait je n’en com­pre­nais pas la nature n’étant pas un uti­li­sa­teur. Facebook relance auto­ma­ti­que­ment ceux qui sont connec­tés. Facebook arti­cule l’effet indi­vi­duel et l’effet col­lec­tif ! Je prends un exem­ple : sur le blog des gilets de Montauban une dame peut écrire qu’elle s’étonne qu’un mou­ve­ment qui s’insurge contre la misère puisse blo­quer le black Friday qui permet jus­te­ment d’avoir des pro­duits à prix cassés ! Chacun peut se sentir partie pre­nante mais affir­mer aussi sa sin­gu­la­rité ! Le mot de cette dame a été ren­voyé à tous les mem­bres car ce groupe a décidé que tout mes­sage est ren­voyé à tous sans avoir besoin d’aller cher­cher l’info. On est donc face à un sys­tème ultra rapide, ultra effi­cace et où tous sont reconnus pour ce qu’ils sont ! En face les struc­tu­res syn­di­ca­les sont extrê­me­ment lour­des, et peu convi­via­les !

6 ) Oui mais Facebook pro­duit de l’éphémère ! L’his­toire démon­tre que tout mou­ve­ment social est éphémère alors que le moment poli­ti­que est rou­ti­nier puis­que la poli­ti­que a hor­reur du vide. Quand les gilets jaunes entre­ront à la maison, aucune struc­ture ne pourra conti­nuer la lutte. Le para­doxe fait qu’aujourd’hui… c’est un encou­ra­ge­ment à la lutte car aucun dra­peau ne va tenter de tirer la cou­ver­ture à lui. Le gilet jaune est donc à la fois contre tout parti, et l’éventuel parti de tous ! D’où l’impor­tance plus grande encore du débou­ché poli­ti­que puis­que c’est seu­le­ment là que chacun pourra faire ses comp­tes.

7 ) En conclu­sion je note que le débou­ché poli­ti­que peut être seu­le­ment de trois ordres : l’extrême-droite, la droite, et France insou­mise. Or la divi­sion tra­verse les trois alter­na­ti­ves : au sein du FN, il y a la dis­si­dence Philippot et la lutte entre Marine et Marion, au sein de la droite il y a ceux qui s’accro­chent au wagon Macron et ceux qui croient encore en Wauquiez et pour France insou­mise il y a toute cette part de la « gauche » qui se sent vic­time d’un hold-up de ce mou­ve­ment sur son électorat et qui lance des peaux de bana­nes pour faire déra­per un mou­ve­ment fra­gile en oppo­sant par exem­ple Ruffin à Mélenchon, Ruffin disant qu’il est de gauche et Mélenchon disant que ce cli­vage gauche/droite n’a plus aucun sens. Mais avec les gilets jaunes la posi­tion plus offen­sive de Mélenchon par rap­port aux hési­ta­tions du Parti de Gauche a sou­vent pris cer­tains à contre-pied. Personne ne pou­vait pré­voir un an avant 2017 la nature du combat de la pré­si­den­tielle (sauf la bonne place du FN) et per­sonne ne peut pré­voir la situa­tion en 2022.