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Gloses marginales sur le programme européen de "La France insoumise"

par Denis COLLIN, le 1er décembre 2018

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Je livre ici quel­ques réflexions sur le pro­gramme de LFI pour l’élection au soi-disant « par­le­ment euro­péen » prévue au mai 2019. Aujourd’hui j’aborde l’intro­duc­tion.

« Le bon­heur est tou­jours une idée neuve en Europe ! Nous vou­lons une Europe por­teuse de paix, de pro­grès social, de démo­cra­tie, d’émancipation, qui assume sa res­pon­sa­bi­lité de lutter contre le chan­ge­ment cli­ma­ti­que et la catas­tro­phe écologique. Nous por­tons un projet huma­niste pour vivre en har­mo­nie avec les autres êtres humains, la nature et les ani­maux. Nous pro­po­sons une Europe, non de la concur­rence, mais de la coo­pé­ra­tion fondée sur la liberté, l’égalité et la fra­ter­nité entre les per­son­nes, les Nations euro­péen­nes et le reste du monde. »

Pas grand-chose à dire sur cette intro­duc­tion un peu géné­rale et gran­di­lo­quente. Sinon qu’on intro­duit l’har­mo­nie avec les ani­maux. Que veut dire vivre en har­mo­nie avec les ani­maux. Est-ce que je vis en har­mo­nie avec le porc dont je mange suc­cu­lent filet mignon ce midi ? Les ani­maux n’ont rien à faire dans une décla­ra­tion poli­ti­que, sauf à la consi­dé­rer comme des sujets poli­ti­ques. Bref dès le début nous avons une petite lou­chée de véga­nisme. Plus géné­ra­le­ment, l’har­mo­nie avec la nature est aussi une phrase creuse. Si l’homme vivait en har­mo­nie avec la nature, la culture n’exis­te­rait pas et nous mène­rions la vie des pas­teurs du jardin d’Arcadie que bro­car­dait déjà Kant. Cette intro­duc­tion est donc typi­que du blabla dégou­li­nant de bons sen­ti­ments qui est devenu une des mar­ques de fabri­que de la rhé­to­ri­que FI. Il fau­drait se deman­der aussi quel­les relents de fina­lisme reli­gieux com­porte cette réfé­rence à l’har­mo­nie de la nature. Mais lais­sons cela, la FI étant diri­gée par un génial phi­lo­so­phe, nous nous abs­tien­drons.

Suit la liste des repro­ches à faire à l’UE, oppo­sée à une Europe har­mo­nieuse, une UE qui « écrase la sou­ve­rai­neté popu­laire ». Voilà typi­que­ment la for­mule vague qui permet toutes les conci­lia­tions avec l’UE. Remarquons d’abord que l’expres­sion sou­ve­rai­neté popu­laire est uti­li­sée pour refou­ler la « sou­ve­rai­neté natio­nale », expres­sion tota­le­ment absente du texte. La nation, voilà l’ennemi. Pourquoi ? Tout sim­ple­ment parce que les sou­ve­rai­ne­tés natio­na­les sont des réa­li­tés his­to­ri­ques, liées à des ins­ti­tu­tions étatiques et que l’UE s’est achar­née à les mettre en coupe réglée. La vague réfé­rence à la sou­ve­rai­neté popu­laire au sin­gu­lier laisse la porte ouverte à une « sou­ve­rai­neté popu­laire euro­péenne », la sou­ve­rai­neté d’un peuple euro­péen, par exem­ple. Et c’est dans ce petit détail (mais le diable est dans les détails) que se glisse le fédé­ra­lisme euro­péen caché de la FI, une posi­tion qui fut long­temps celle de Mélenchon et dont on voit que, nonobs­tant les dra­peaux tri­co­lo­res et la Marseillaise, elle conti­nue de cons­ti­tuer le « fond de sauce » de sa pensée en la matière.

« L’Europe court au désas­tre. Ces poli­ti­ques condui­sent à la dis­lo­ca­tion de l’Union, comme le montre le Brexit. »

Commentaire : Cette remar­que est assez étonnante. Le BREXIT est donc un élément du désas­tre. Si les citoyens bri­tan­ni­ques n’avaient pas voté « Leave », la situa­tion serait donc moins désas­treuse. C’est la posi­tion de Tspiras, ce Tripsas qui conseille aux Italiens de céder devant la com­mis­sion afin de garan­tir la pour­suite de l’UE. Lui aussi veut éviter la catas­tro­phe ! La liste FI veut-elle a tout prix éviter cette « catas­tro­phe » que serait le « FREXIT » ou cette autre « catas­tro­phe » que serait la rup­ture de l’Italie avec l’UE ?

« Les euro-libé­raux reti­rent aux peu­ples le droit de déci­der de leur avenir et mul­ti­plient les coups de force, bana­li­sant les idées anti­dé­mo­cra­ti­ques de l’extrême-droite. »

Commentaire : La confu­sion conti­nue et s’aggrave. Quels sont ces forces d’extrême-droite ? Celles qui refu­sent la dis­ci­pline de l’UE ? En quoi les coups de force de l’UE bana­li­sent-ils l’extrême-droite ? Le rejet du budget ita­lien bana­lise-t-il Salvini ? Pourtant Mélenchon avait dit sou­te­nir le gou­ver­ne­ment ita­lien contre l’UE. Banaliserait-il lui aussi l’extrême droite ?

« Les natio­na­lis­tes pro­gres­sent par­tout en Europe pour­tant leurs poli­ti­ques anti-migrants sont accep­tées à Bruxelles ! »

Commentaire : Si on com­prend bien, il est main­te­nant repro­ché à l’UE d’accep­ter les poli­ti­ques migra­toi­res de ceux que le texte appelle « natio­na­lis­tes ». Donc, pre­miè­re­ment, le natio­na­lisme est pour le texte une atti­tude mau­vaise. On com­prend mieux pour­quoi la « sou­ve­rai­neté natio­nale » ne figure pas dans le texte. Les nations, c’est vrai­ment du côté du mal ! Deuxièmement, le texte de la LFI se place donc du côté des « pro­gres­sis­tes » pro-migra­tion contre les méchants natio­na­lis­tes. La pro­blé­ma­ti­que ici est exac­te­ment celle de Macron, à ceci près que la poli­ti­que de Macron ne serait pas la bonne pour vain­cre les natio­na­lis­mes, cette « lèpre » qu’il faut éradiquer pour éviter la « catas­tro­phe » de la dis­lo­ca­tion de l’UE.

La FI pro­pose une autre poli­ti­que en Europe, elle se pro­nonce pour « une Europe des peu­ples ». Soit. Mais pour­quoi pas « une Europe des peu­ples sou­ve­rains » ? Pourquoi une Union des Nations libres d’Europe ? Est-ce l’alliance avec le Bloco por­tu­gais et PODEMOS qui impose à la FI cette for­mule ? Quelle que soit la réponse à cette ques­tion, il est clair que le cadre intan­gi­ble du pro­gramme est celui de l’UE dont on veut qu’elle adopté une bonne poli­ti­que, à même d’en finir avec la « natio­na­lis­mes ». C’est pour­quoi la FI veut envoyer à Strasbourg des « élu.e.s de combat » qui pour­ront y gagner des com­bats (sic). Comme si, dans le cadre de ce « par­le­ment », on pou­vait autre chose que de tenir une tri­bune, comme si ce « par­le­ment » était un vrai par­le­ment doté des attri­buts de la sou­ve­rai­neté légis­la­tive. En posant les ques­tions de cette manière, le texte de la FI réclame de facto un ren­for­ce­ment de la dis­ci­pline euro­péenne qui serait insuf­fi­sante et se place dans la pers­pec­tive d’une « sou­ve­rai­neté euro­péenne », ce qui est très exac­te­ment la posi­tion d’Emmanuel Macron ! Le pré­tendu « refe­ren­dum contre Macron » que la FI dit vou­loir orga­ni­ser consiste très pré­ci­sé­ment a adop­ter le cadre que Macron a donné pour cette échéance électorale.

« En paral­lèle de notre stra­té­gie plan A / plan B ainsi que les allian­ces néces­sai­res pour cela, la France insou­mise est prête à pren­dre les mesu­res uni­la­té­ra­les qui s’impo­sent. Par exem­ple face au refus de M. Macron d’inter­dire le gly­pho­sate en France, nous déso­béi­rons aux règles qui auto­ri­sent ce pes­ti­cide dans l’Union euro­péenne et empê­chent d’inter­dire l’impor­ta­tion en France de pro­duits gly­pho­sa­tés. Dans la même veine, nous blo­que­rons la contri­bu­tion fran­çaise au budget euro­péen tant que l’Union euro­péenne conti­nuera de pro­mou­voir une poli­ti­que d’iné­ga­li­tés (concur­rence déloyale, tra­vail déta­ché, délo­ca­li­sa­tions inter­nes, iné­ga­li­tés des règles écologiques, etc.) et tant que les règles de défi­cit public et les rabais ne sont pas revus. D’ailleurs, la France déso­béit déjà à cer­tai­nes règles euro­péen­nes par exem­ple sur la qua­lité de l’air ! Il est donc pos­si­ble de choi­sir de déso­béir dès à pré­sent. C’est une ques­tion de volonté poli­ti­que. »

Commentaire  : voici un mor­ceau de bra­voure abso­lu­ment dénué de sens. Des rodo­mon­ta­des qui cachent péni­ble­ment l’adop­tion par LFI d’une ligne com­pa­ti­ble avec celle du PCF, de Hamon ou de APRES, bref d’une ligne « union de la gauche » de la plus belle eau. Comment « La France insou­mise » pour­rait-elle pren­dre des mesu­res uni­la­té­ra­les ? Il fau­drait pour cela que la France soit gou­ver­née par LFI, ce qui n’est pas, semble-t-il l’enjeu des élections euro­péen­nes de 2019 ! Peut-être faut-il com­pren­dre « Le France devenu insou­mise sous la direc­tion de LFI » ? Mais non, puisqu’il est écrit : « face au refus de M. Macron d’inter­dire le gly­pho­sate en France, nous déso­béi­rons aux règles qui auto­ri­sent ce pes­ti­cide dans l’Union euro­péenne et empê­chent d’inter­dire l’impor­ta­tion en France de pro­duits gly­pho­sa­tés ». Donc « face à Macron », toute seule, avec ses petits bras, LFI va inter­dire les pro­duits au gly­pho­sate ». Les équipes de LFI vont-elles aller dans les ports ou dans les gares pour inter­dire le déchar­ge­ment des livrai­sons de gly­pho­sa­tes ? On le voit, ces pro­cla­ma­tions de fier-à-bras sont tota­le­ment ridi­cu­les. Elles don­nent un air mar­tial à un texte de retour aux vieilles bille­ve­sées sur la bonne Europe qui serait impo­sée par une vic­toire des « gau­ches » au Parlement euro­péen.