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Adios Espana

par Jean-Paul DAMAGGIO, le 16 juillet 2010

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L’ont-ils fait sur ordre ou, pire, naturellement ? Toujours est-il, tous les commentateurs de la télé française ont, le 12 juillet, répété que la victoire de l’Espagne en Afrique du Sud était de nature à mieux unifier le pays, alors que le samedi 10 juillet, la ville de Barcelone connaissait une des manifestations les plus historiques de ces quarante dernières années… en faveur de « l’indépendance » ! Voyons les faits.

Depuis 2006, après des trac­ta­tions sans fin, un nou­veau statut d’auto­no­mie est mis en route pour la Catalogne, statut approuvé par réfé­ren­dum. Il res­tait à la Cour cons­ti­tu­tion­nelle de le vali­der. Or le 9 juillet 2010 le statut est lar­ge­ment amendé, ce qui ne pou­vait que faci­li­ter la mobi­li­sa­tion prévue pour le len­de­main. Une mani­fes­ta­tion pour « l’indé­pen­dance » ?

Dans l’his­toire des 11 sep­tem­bre, Vazquez Montalban n’oubliait jamais le 11 sep­tem­bre 1977 à Barcelone, une manif qui joua un rôle majeur dans la tran­si­tion à la démo­cra­tie. La mani­fes­ta­tion du 10 juillet fut plus mas­sive encore, et a sur­tout révélé une cou­pure entre la classe poli­ti­que pour qui le mot d’ordre était : « tout le statut », et les mani­fes­tants déci­dés à dépas­ser l’ère du statut avec ce pan­neau : U.E 27 STATES + Catalonia = 28.

Le thème offi­ciel était le sui­vant : « Nous sommes une nation, nous déci­dons ». Or un des amen­de­ments de la Cour Constitutionnelle por­tait sur la défi­ni­tion de la nation, terme qui reste dans le préam­bule du Statut, mais doté seu­le­ment d’une signi­fi­ca­tion idéo­lo­gi­que, cultu­relle ou his­to­ri­que car « la Constitution ne connaît pas d’autre nation que la nation espa­gnole. » La Catalogne ne peut pré­ten­dre à un dra­peau natio­nal ni à un hymne natio­nal.

La colère popu­laire fut telle que le pré­si­dent socia­liste de la Généralité qui pen­sait limi­ter les débor­de­ments a été entouré de dra­peaux indé­pen­dan­tis­tes et de cris de boti­fler (traî­tre).

Se voiler la face ?

De la Belgique, à l’Italie en pas­sant par la Catalogne, nous véri­fions chaque jour l’avan­cée des forces « régio­na­lis­tes » qui ont su entraî­ner avec elles une part impor­tante du peuple. En France, les maî­tres essaient de se voiler la face peut-être par crainte de la conta­gion, peut-être par igno­rance, peut-être par tra­di­tion. Or le phé­no­mène, tout en ayant des par­ti­cu­la­ri­tés pro­pres porte en lui une tona­lité com­mune. Des riches qui disent ne plus vou­loir payer pour les pau­vres ; des malins qui s’appuient sur un souci de démo­cra­tie à la base pour se défaire de la démo­cra­tie ; des petits qui veu­lent faire séces­sion tout en reven­di­quant les retrou­vailles dans l’U.E. ; des mou­ve­ments inter­clas­sis­tes trop heu­reux d’unir les pau­vres et les riches de chez eux, contre les pau­vres de par­tout…

Ce ver, qui ronge les fruits de l’his­toire, res­sem­ble para­doxa­le­ment à celui qui élimina la Yougoslavie, l’URSS, la Tchécoslovaquie. Je dis para­doxa­le­ment car nous étions dans deux sys­tè­mes consi­dé­rés comme oppo­sés !

Bref, il s’agit de saisir le sens de cette évolution si chère au capi­ta­lisme d’aujourd’hui.

La Catalogne mieux que le Pays basque ?

Jusqu’à pré­sent la Catalogne savait élever la voix tout en prô­nant la modé­ra­tion. Le parti cata­la­niste cen­triste (CiU) comme le parti socia­liste qui lui suc­céda à la direc­tion de la région joua à la fois la carte locale et la carte espa­gnole. Or les com­men­ta­teurs espa­gnols reconnais­sent dans l’ensem­ble que doré­na­vant rien ne va conti­nuer de même. Bien sûr, ceux liés à la droite et au PP, ont jus­te­ment donné la consi­gne de suré­va­luer les résul­tats du Mundial, or ils devraient savoir en la matière que la France Blanc, Black, Beur de 1998 se retrouva avec Le Pen au deuxième tour de 2002 ! En Europe, rien n’est plus ridi­cule qu’un résul­tat spor­tif pour tirer des plans sur la comète.

Les points de désac­cord avec la Cour Constitutionnelle concer­nent les com­pé­ten­ces, les finan­ces, l’exer­cice de la jus­tice et la langue. Alors qu’au Pays Basque les vio­len­ces de l’E.T.A. blo­quent les évolutions, en Catalogne le souci d’indé­pen­dance marque des points paci­fi­que­ment !

Vers quelle Europe ?

Tout le monde com­prend que der­rière de telles dis­cus­sions, de telles évolutions, se pro­file une concep­tion de l’Europe, et qu’en consé­quence la divi­sion pro­gram­mée de la Belgique n’est pas une affaire belge, pas plus que les foules de Barcelone qui, cette fois, ont chanté tous les cou­plets de la chan­son féti­che Segadors (en 1977 les gens en connais­sent seu­le­ment le pre­mier), n’est une affaire espa­gnole. D’où l’impor­tance de bien infor­mer sur le sujet dans un pays cru­cial qu’est la France. Les maî­tres pra­ti­quent les poli­ti­ques du fait accom­pli aussi j’ai la sen­sa­tion que nous nous réveille­rons dans une Europe des régions sans y pren­dre garde, sans y avoir réflé­chi, sans en mesu­rer les tra­vers pour les luttes démo­cra­ti­ques, sans cher­cher à pro­po­ser une alter­na­tive à ce capi­ta­lisme féodal.