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Venezuela : seule la vérité est révolutionnaire

par Denis COLLIN, le 6 août 2017

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C’est entendu : dans le chaos et la vio­lence qui règnent aujourd’hui au Venezuela, il y a la grosse patte de l’oncle Sam et de ses offi­ci­nes ; il y a l’esprit de revan­che des nantis ; il y a les grou­pes d’extrême-droite et sans doute aussi un vieux fond de racisme des blancs face aux « indiens ». C’est tout aussi entendu : une bonne partie de la presse et des poli­ti­ques qui dénon­cent à lon­gueur de temps le néo-dic­ta­teur Maduro est bien placée. On ne les entend pas sou­vent quand il s’agit de la Turquie ou de leurs amis du Golfe, tous à la tête comme on le sait de démo­cra­ties irré­pro­cha­bles… Il est non moins clair qu’il faut s’oppo­ser à toute inter­ven­tion étrangère au Venezuela et que c’est au peuple de ce pays de régler lui-même ses pro­blè­mes.

Une fois ces pré­cau­tions ora­toi­res posées et avant que tous mes amis (vrais ou sup­po­sés) ne me tom­bent dessus, il faut rap­pe­ler que le cou­rage poli­ti­que consiste d’abord à dire la vérité et la vérité est que le régime Maduro n’a rien d’un régime révo­lu­tion­naire, même pas d’un régime révo­lu­tion­naire déformé par l’auto­ri­ta­risme. C’est une clique bureau­cra­tico-mili­taire aux abois qui a pré­sidé à la décom­po­si­tion du « cha­visme ». Si le Venezuela en est à cet état de crise incroya­ble (700 % d’infla­tion, crise ali­men­taire et crise énergétique d’un des pre­miers pro­duc­teurs de pétrole) il faut en recher­cher les causes et non se conten­ter de dénon­cer les « com­plots impé­ria­lis­tes ».

Idéologiquement, le « cha­visme » a tou­jours été – et j’ai eu l’occa­sion de l’écrire – une bouillie intel­lec­tuelle assez confuse. La réfé­rence à Bolivar est déjà sus­pecte, mais si on ajoute une bonne dose de théo­lo­gie de la libé­ra­tion, de papisme mixé avec Trotsky et de projet de « Ve Internationale », le tout sau­pou­dré d’india­nisme, on obtient à peu près n’importe quoi. L’appui que le régime cubain a apporté à Chavez et conti­nue d’appor­ter à Maduro ne suffit pas, bien au contraire, à éclairer le projet réel du « cha­visme ». En réa­lité, le cha­visme est une des varian­tes du cau­dillisme « de gauche » latino-amé­ri­cain : un chef (sou­vent mili­taire) usant d’une rhé­to­ri­que anti-impé­ria­liste et « socia­li­sante » entraîne les pau­vres et une frac­tion de l’armée dans une ten­ta­tive de « libé­ra­tion natio­nale », c’est-à-dire une ten­ta­tive pour donner à la faible bour­geoi­sie natio­nale de ces pays et à la petite-bour­geoi­sie intel­lec­tuelle une place qu’elle ne par­vient pas à occu­per dans un sys­tème placé sous la férule amé­ri­caine. Le cha­visme n’est pas sub­stan­tiel­le­ment dif­fé­rent de ce que fut le péro­nisme, par exem­ple, ni de ce que fut ori­gi­nel­le­ment le cas­trisme avant que les USA ne le pous­sent dans les bras des sovié­ti­ques. En tant qu’ils s’oppo­sent à l’oppres­sion impé­ria­liste et lut­tent pour l’indé­pen­dance natio­nale, ces mou­ve­ments doi­vent être sou­te­nus. Ces mou­ve­ments peu­vent également être por­teurs d’un cer­tain nombre d’acquis pour les clas­ses pau­vres et ils ne peu­vent, sous cet angle, qu’avoir notre sym­pa­thie – c’est vrai de Cuba, ce le fut un temps du péro­nisme et ce le fut un temps du cha­visme.

Mais l’expé­rience montre que ces mou­ve­ments sont tou­jours des mou­ve­ments d’en haut, des mou­ve­ments où l’on demande au peuple de s’en remet­tre à un sau­veur suprême – même quand cette réa­lité est recou­verte par de pseudo comi­tés popu­lai­res, censés expri­mer la voix d’en bas, mais en réa­lité sim­ples cour­roies de trans­mis­sion du pou­voir. Le parti au pou­voir, orga­ni­sa­tion de la nou­velle classe domi­nante, uti­lise l’État et tous ses moyens pour assu­rer ses posi­tions, s’enri­chir, et ainsi se dis­tri­bue des pré­ben­des et fleu­rit à nou­veau la cor­rup­tion qui ne peut se main­te­nir qu’en res­trei­gnant tou­jours plus les liber­tés démo­cra­ti­ques élémentaires et l’espace dans lequel les mou­ve­ments popu­lai­res, notam­ment les syn­di­cats ouvriers indé­pen­dants peu­vent mener leur action.

Le mérite d’Hugo Chavez fut d’avoir pré­servé très lar­ge­ment les formes de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et des élections en gros libres et régu­liè­res. Une voie dont Maduro s’écarte, ce qui lui vaut des cri­ti­ques viru­len­tes venues de la part des milieux cha­vis­tes sérieux et consé­quents avec les dis­cours des ori­gi­nes, qu’on ne peut nul­le­ment soup­çon­ner d’être à la solde de l’impé­ria­lisme.

On ne peut cepen­dant pas sim­ple­ment parler d’une tra­hi­son du boli­va­risme par Maduro. Ce sont les erreurs et les inconsé­quen­ces du cha­visme qui ont pré­paré le ter­rain de la crise actuelle. Au-delà des dis­cours, aucune avan­cée réelle vers le socia­lisme n’a eu lieu pen­dant l’ère Chavez. Alors que la manne pétro­lière lui don­nait de larges marges de manœu­vre, Chavez s’est contenté de redis­tri­buer l’argent du pétrole aux plus pau­vres – ce qui n’est évidemment pas condam­na­ble – mais n’a rien engagé qui puisse pré­pa­rer l’avenir. Industriellement, le Venezuela n’a pas avancé d’un iota. Même le pétrole offi­ciel­le­ment natio­na­lisé est en partie sous la coupe des inté­rêts étrangers (Exxon, Chevron et Total). La baisse des cours du pétrole a donc frappé le pays de plein fouet. La crise ali­men­taire et les cou­pu­res d’électricité sont l’expres­sion dra­ma­ti­que de cette incu­rie. Si le socia­lisme selon Lénine, c’est « les soviets plus l’électricité », au Venezuela, il n’y a ni l’un ni l’autre !

En réa­lité le cha­visme, à sa manière, a sim­ple­ment pour­suivi les tra­di­tions de la classe domi­nante du Venezuela, dro­guée au pétrole et inca­pa­ble de conqué­rir une véri­ta­ble indé­pen­dance économique du pays. Mais comme toutes les bureau­cra­ties pétro­liè­res, avec le cha­visme, c’est sur­tout la caste au pou­voir qui s’est enri­chie. De ce point de vue, le Venezuela res­sem­ble étonnamment à l’Algérie ou au Nigeria. Pas une once de « socia­lisme du XXIe siècle » là-dedans.

Un mot sur les inci­den­ces fran­çai­ses de cette crise au Venezuela. On le sait, l’amitié entre Mélenchon et Chavez lui a valu de nom­breu­ses cri­ti­ques et les com­men­ta­teurs s’inté­res­sent beau­coup à Maduro car ils pen­sent tenir là un sac iné­pui­sa­ble de boules puan­tes contre le can­di­dat de la « France insou­mise ». Il suffit de rap­pe­ler deux choses déci­si­ves. Premièrement Mélenchon a tou­jours sou­tenu que la « révo­lu­tion citoyenne » devait être une révo­lu­tion paci­fi­que, par les urnes. Ce n’est pas lui qui dirait comme Maduro « ce que nous n’obtien­drons pas par les urnes, nous l’obtien­drons par les armes » ! Deuxièmement, le pro­gramme de la France insou­mise est un pro­gramme assez com­plet de réin­dus­tria­li­sa­tion, de réo­rien­ta­tion de l’économie, de déve­lop­pe­ment des ins­ti­tu­tions démo­cra­ti­ques, bref il n’a rien à voir avec l’impré­voyance et la déma­go­gie.

Pour conclure, si le cha­visme avait été vrai­ment démo­cra­ti­que et socia­liste, il ne serait pas dans cette situa­tion catas­tro­phi­que, il n’aurait pas perdu l’essen­tiel de ses sou­tiens popu­lai­res et il ne serait pas à la merci de l’impé­ria­lisme et de la bour­geoi­sie locale. Et sur­tout, il n’y a pas de socia­lisme sans liberté. La liberté de la presse, la liberté de former des partis, la liberté de cons­ti­tuer des syn­di­cats indé­pen­dants de l’État sont les ingré­dients de base à partir des­quels le peuple tra­vailleur peut se forger sa propre opi­nion et deve­nir vrai­ment actif. Ces leçons sont celles que tirait Rosa Luxemburg dès les pre­miers mois de la révo­lu­tion d’Octobre russe, révo­lu­tion que pour­tant elle sou­te­nait ardem­ment. Que les « anti-impé­ria­lis­tes » confor­ta­ble­ment ins­tal­lés à Paris ces­sent d’être aveu­gles et sourds et écoutent les paro­les de Rosa.