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Des conflits armés majeurs sont-ils possibles ?

par Denis COLLIN, le 8 septembre 2017

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Je ne suis pas le pre­mier à faire ce cons­tat : il y a un cer­tain nombre d’ana­lo­gies entre la situa­tion mon­diale qui a pré­cédé la Première guerre mon­diale et la situa­tion pré­sente. Une longue période de « mon­dia­li­sa­tion » avec un abais­se­ment dras­ti­que des fron­tiè­res doua­niè­res, une guerre com­mer­ciale féroce et des nou­vel­les gran­des puis­san­ces qui ont envie de secouer le joug des ancien­nes. À quoi il faut ajou­ter un sys­tème d’alliance qui a conduit les som­nam­bu­les à pren­dre les uns après les autres toutes les déci­sions allaient conduire à la confla­gra­tion et à la grande bou­che­rie d’où sont sortis tous les mons­tres du XXe siècle.

La longue période qui va de la fin des années 1970 (les rea­ga­no­mics) à la crise des sub­pri­mes de 2007-2008 s’achève. La « mon­dia­li­sa­tion » marque le pas. Le com­merce mon­dial stagne voire régresse. Les ten­ta­tions du retour der­rière les fron­tiè­res se mani­fes­tent clai­re­ment : le réfé­ren­dum bri­tan­ni­que et l’élection de Trump en sont des exem­ples. En Europe, les gou­ver­ne­ments ont perdu la foi. Orban exalte la nation hon­groise et les diri­geants polo­nais disent pis que pendre de l’UE, laquelle conti­nue de fonc­tion­ner comme les canards à qui on a coupé la tête et qui conti­nuent de mar­cher. Les BRICS ten­tent avec beau­coup de dif­fi­cultés de mettre sur pied un alter­na­tive à la toute-puis­sance du dollar, ce que l’euro n’est à l’évidence pas, tant les Européens sont de plus en plus à la traine der­rière les Américains. Le spec­tre d’une nou­velle crise encore plus grave que celle de 2007-2008 rode.

Il y a deux dimen­sions à essayer de com­pren­dre. La pre­mière concerne les pers­pec­ti­ves du capi­ta­lisme et celles-ci ne sont pas bonnes du tout ! Pour toute une série de rai­sons que j’ai déjà eu l’occa­sion d’expli­quer, les pro­chai­nes décen­nies se tra­dui­ront pas un déclin dura­ble du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, à l’image de la sta­gna­tion économique et du déclin démo­gra­phi­que des pays de la vieille Europe (voir sur la Sociale mes arti­cles inti­tu­lés « Effondrements »). L’enrô­le­ment de l’Afrique dans le pro­ces­sus de la mon­dia­li­sa­tion est bien avancé, sou­vent sous hégé­mo­nie chi­noise d’ailleurs et donc les nou­veaux ter­rains poten­tiels per­met­tant la pour­suite de l’accu­mu­la­tion du capi­tal, se rétré­cis­sent sérieu­se­ment. La « des­truc­tion créa­trice » schum­pe­te­rienne chère à notre Jupiter de pré­si­dent est net­te­ment plus des­truc­trice que créa­trice. C’est seu­le­ment en rui­nant défi­ni­ti­ve­ment des « clas­ses moyen­nes » et ses popu­la­tions pau­vres que le capi­ta­lisme peut espé­rer trou­ver une issue pro­vi­soire. Comme l’oura­gan Irma l’a rap­pelé : les dérè­gle­ments cli­ma­ti­ques pour­raient jouer un rôle accé­lé­ra­teur d’une crise de grande ampleur – sauf si on estime que les des­truc­tions mas­si­ves per­met­tent de relan­cer la machine à pro­duire de la sur­va­leur. Je crois en tout cas que l’on peut être d’accord avec Wallerstein et alii qui annon­cent la crise mor­telle du capi­ta­lisme vers 2050 – soit une bonne tren­taine d’années et à mon âge on sait que 30 ans c’est fina­le­ment bien peu. (Voir le Capitalisme a-t-il un avenir ?)

La deuxième dimen­sion concerne la montée des ten­sions entre nations. Ceux qui annon­çaient l’obso­les­cence des nations en sont pour leurs frais. La pre­mière puis­sance économique mon­diale est main­te­nant la Chine. Son PIB estimé en parité du pou­voir d’achat (PPA) a dépassé celui des USA depuis 2014. Les capi­taux chi­nois s’expor­tent mas­si­ve­ment. Les auto­mo­bi­les Volvo sont pro­dui­tes par une entre­prise déte­nue par des capi­taux chi­nois. Les rumeurs cou­rent d’un rachat de FCA (Fiat-Chrysler) par des fonds chi­nois. Ports grecs et vigno­bles bor­de­lais, encore des fonds chi­nois. Ce n’est donc seu­le­ment l’Afrique qui est visée. Évidemment les USA, la pre­mière puis­sance en titre qui reste aussi la pre­mière puis­sance mili­taire et la pre­mière puis­sance en matière de recher­che et de réseaux dans le monde, n’enten­dent nul­le­ment lais­ser gen­ti­ment la place aux nou­veaux riches de Pékin. L’anta­go­nisme entre Chine et USA ne cesse de s’affir­mer et avec le régime de la Corée du Nord, les Américains dis­po­sent d’un pro­vo­ca­teur idéal pour déclen­cher le moment venu une opé­ra­tion mili­taire qui, en cas de vic­toire, met­trait les armées US direc­te­ment à la fron­tière chi­noise.

L’autre conflit, plus étrange, est celui oppose les USA et la Russie. On croyait Trump pou­ti­no­lâ­tre ou pou­ti­no­phile et par­ti­san de renouer les liens avec Moscou. Mais c’est une toute autre direc­tion qu’ont prise les rela­tions entre ces deux pays au cours des der­niè­res semai­nes. S’agit-il d’un revi­re­ment de Trump. C’est peu pro­ba­ble. En réa­lité, Trump, assommé par ses pre­miers échecs et par le manque d’enthou­siasme de la majo­rité répu­bli­caine est devenu une simple marion­nette. Il ne dirige pas du tout la poli­ti­que étrangère ni les affai­res mili­tai­res. C’est le « parti inté­rieur », le même que sous Obama et Clinton … ou les Bush, qui déter­mine véri­ta­ble­ment la poli­ti­que des USA, même si c’est par­fois de manière chao­ti­que en raison des conflits qui exis­tent entre les prin­ci­pa­les agen­ces qui sont l’essence même de l’État amé­ri­cain, le FBI, la NSA, la CIA et l’état-major des forces armées (n’en déplaise aux thu­ri­fé­rai­res de cette « grande démo­cra­tie). Beaucoup de diri­geants de ces ins­ti­tu­tions sont prêts à faire la guerre qui cor­res­pon­drait à leurs inté­rêts. Les dégâts col­la­té­raux ne leur impor­tent guère. Comme les USA dépen­sent pour leur arme­ment plus que la somme des dix pays sui­vants au clas­se­ment mon­dial des dépen­ses mili­tai­res, ils esti­ment que leur supé­rio­rité mon­diale pour­rait être réta­blie sans contes­ta­tion pos­si­ble par le fer et par le feu. La Corée du Nord pour­rait être un bon ter­rain d’exer­cice pour une guerre nucléaire limi­tée. Des scé­na­rios de ce genre ont été également ima­gi­nés concer­nant la Russie.

De son côté Poutine joue aussi de la montée de la ten­sion. Cela lui permet d’asseoir sa sta­bi­lité à l’inté­rieur alors même que la contes­ta­tion du régime reste vive, en dépit de la répres­sion. D’autre part la Russie craint légi­ti­me­ment pour sa sécu­rité. L’empire russe n’a jamais été un empire ultra­ma­rin comme la Grande-Bretagne, la France ou les USA. C’est la garan­tie des fron­tiè­res qui obsède la Russie, laquelle cher­che à avoir pour cela des zones-tampon. De nom­breu­ses ex-répu­bli­ques sovié­ti­ques d’Asie cen­trale abri­tent des bases amé­ri­cai­nes. L’OTAN manœu­vre en Pologne ou dans les pays baltes. En main­te­nant le régime de Bachar en Syrie et en contri­buant à la défaite de l’État isla­mi­que, la Russie marque des points au Proche-Orient, dans une partie com­plexe où elle agit sur cer­tains fronts avec l’accord de Washington.

D’autres acteurs sont entrés dans le grand jeu ou y font leur retour. L’Arabie Saoudite a des ambi­tions régio­na­les qui ne sont un secret pour per­sonne et elle a œuvré sys­té­ma­ti­que­ment à la pro­pa­ga­tion du wah­hâ­bisme aux fins d’assu­rer son influence. Mais la Turquie du nou­veau sultan Erdogan réaf­firme avec des moyens poli­ti­ques et finan­ciers non négli­gea­bles sa volonté de s’ins­crire dans l’héri­tage de l’empire otto­man – le très vieux conflit entre otto­mans et arabes pour­rait res­sur­gir. L’Iran joue aussi son propre jeu par­fois en par­te­na­riat avec les Russes, par­fois pour son propre compte en s’appuyant sur les chii­tes.

Bref, les uns ont des rai­sons légi­ti­mes de crain­dre les ambi­tions des nou­veaux venus. Les autres veu­lent entrer pour leur propre compte dans le champ de l’his­toire mon­diale et la vieille puis­sance impé­riale amé­ri­caine, tou­jours cer­taine de sa « des­ti­née mani­feste », veut conser­ver sa place. Tous les ingré­dients de conflits armés graves sont réunis. Et il fau­drait être bien naïf (pour ne pas dire plus) pour en nier le danger.

Comme il s’agit des ques­tions poli­ti­ques les plus sérieu­ses, il faut cher­cher à y répon­dre sérieu­se­ment. Donc réflé­chir une poli­ti­que inter­na­tio­nale res­pon­sa­ble. Le prin­ci­pal danger auquel nous sommes confron­tés réside dans l’ali­gne­ment sys­té­ma­ti­que des diri­geants euro­péens der­rière les Américains. Ce qui inter­dit à l’Europe et de défen­dre ses inté­rêts pro­pres et à jouer le rôle de fac­teur d’ordre et de paix qu’elle pour­rait jouer. En Ukraine, les diri­geants de l’UE ont fait gra­tui­te­ment le tra­vail des USA en mon­tant une double pro­vo­ca­tion contre Poutine : invi­ter l’Ukraine à ren­trer dans l’UE et pro­po­ser son adhé­sion à l’OTAN. Exactement ce qu’il fal­lait pous­ser Poutine à inter­ve­nir et pro­vo­quer un début d’éclatement du pays. On retrouve d’ailleurs en Ukraine la stra­té­gie à succès déjà testée dans l’ex-Yougoslavie. Il est vrai que pour tous ces diri­geants la guerre est un jeu inté­res­sant puisqu’il peut per­met­tre de mieux tenir les peu­ples en laisse.

La ques­tion de la lutte contre la guerre pour­rait donc retrou­ver une actua­lité inquié­tante. Pour cette raison une dis­cus­sion sérieuse sur la poli­ti­que de défense natio­nale et les ques­tions de stra­té­gie mili­taire devrait se mener au grand jour et ne pas rester confi­née à quel­ques céna­cles choi­sis. Il fau­drait également revoir toute la ques­tion euro­péenne sous cet angle. Je répète une nou­velle fois : la seule chose posi­tive qui gît tout au fond de l’idée de cons­truc­tion euro­péenne a été le « plus jamais ça », plus jamais de guerre entre nous. Donc l’Europe doit être une zone de paix et à ceux qui par­lent de « relan­cer la cons­truc­tion euro­péenne », c’est ce qu’il faut dire : relan­cer l’idée d’une poli­ti­que exté­rieure com­mune, donc d’un pacte « de paix per­pé­tuelle » comme aurait Kant entre les nations euro­péen­nes. Pour que cela soit pos­si­ble, il faut être indé­pen­dant de l’OTAN (qui n’est pas euro­péen et com­prend de pays aussi peu sym­pa­thi­ques que la Turquie) et pren­dre l’ini­tia­tive de négo­cier sérieu­se­ment et sans pro­vo­ca­tion inu­tile avec les Russes. Certes Poutine n’est pas un modèle de diri­geant démo­cra­ti­que, mais si on ne dis­cute qu’avec les démo­cra­tes, on ne dis­cu­tera avec per­sonne et, en outre, dans le pal­ma­rès des tyrans Poutine est loin de rem­por­ter le pre­mier prix puis­que quel­ques-uns des amis pré­fé­rés de nos diri­geants (Saoudiens, Qataris, etc.) le sur­pas­sent et de loin.

Quoi qu’il en soit, les citoyens doi­vent se saisir de ces ques­tions. La « fin de l’his­toire », annon­cée après la fin de l’Union Soviétique, n’est pas pour demain.

Denis COLLIN – 8/9/2017

L’arti­cle qui suit a été écrit afin d’être publié dans la revue Le Marxisme Aujourd’hui il y a plus de vingt ans. Il pré­sente encore de l’inté­rêt aujourd’hui, me semble-t-il :

La question militaire