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A propos des "provocations" nord-coréennes

par Tony ANDREANI, le 10 septembre 2017

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Si je suis pres­que tou­jours d’accord avec les consi­dé­ra­tions géo-poli­ti­ques et géo-stra­té­gi­ques de Jean-Luc Mélenchon, je ne le rejoins pas dans sa condam­na­tion des « pro­vo­ca­tions » nord-coréen­nes, à l’unis­son de tous les diri­geants occi­den­taux et des médias qui leur emboî­tent le pas. Pourquoi ?
Je ne mets pas en doute que le régime poli­ti­que nord-coréen com­porte tous les traits d’un sys­tème sta­li­nien (nomenk­la­tura, culte de la per­son­na­lité, pensée unique, répres­sion de toute voix dis­cor­dante etc.), avec de la cor­rup­tion en plus. Mais, en matière de dic­ta­ture, il y en a bien d’autres sur la pla­nète. Et sur­tout le pro­blème n’est pas là.

La Corée du Nord a mainte fois pro­posé l’aban­don de son pro­gramme nucléaire en échange d’un traité de paix avec les Etats-Unis, qui n’est jamais venu, non seu­le­ment parce que ces der­niers vou­laient en finir avec ce régime « com­mu­niste » impro­pre à servir leurs inté­rêts, mais encore parce que leur projet était la réu­ni­fi­ca­tion de la Corée sous leur patro­nage, et l’encer­cle­ment mili­taire de la Chine comme de la Russie. Si la Corée du Nord vou­lait sau­ve­gar­der son indé­pen­dance natio­nale, puis nouer une vraie coo­pé­ra­tion avec la Corée du Sud, voire aller vers une réu­ni­fi­ca­tion sous la forme d’une Confédération (un seul Etat, mais deux sys­tè­mes), elle n’avait pas d’autre choix que de déte­nir l’arme nucléaire et les vec­teurs qui pou­vaient la rendre cré­di­ble.

Son objec­tif n’est évidemment pas d’atta­quer la Corée du Sud, avec laquelle elle a tou­jours formé une même nation, ni le Japon, quel­que puis­sant res­sen­ti­ment qu’elle puisse éprouver à l’égard de ce der­nier, qui l’a occu­pée et escla­va­gi­sée dans le passé, et encore moins les Etats-Unis (comme mis en scène par le stu­pide sce­na­rio du film amé­ri­cain L’aube rouge), mais de dis­sua­der ces der­niers de lui ôter ses capa­ci­tés d’auto-défense, en détrui­sant pré­ven­ti­ve­ment son arse­nal nucléaire. Pour cela il lui fal­lait se doter de moyens mena­çant les bases amé­ri­cai­nes d’où l’on pou­vait l’atta­quer et jusqu’au ter­ri­toire amé­ri­cain lui-même.

Les Etats-Unis ont long­temps joué sur l’effon­dre­ment économique du régime, et pensé le favo­ri­ser par toute une série de sanc­tions économiques. Mais, en dépit de ces sanc­tions (à répé­ti­tion depuis 1953), la Corée du Nord connaît aujourd’hui un déve­lop­pe­ment réel, grâce à une libé­ra­li­sa­tion par­tielle de son économie (incluant l’auto­ri­sa­tion d’un sec­teur privé), même si son agri­culture reste défaillante (en partie à cause de condi­tions natu­rel­les très défa­vo­ra­bles). Il ne leur res­tait donc plus que la solu­tion de l’isoler et de l’inti­mi­der tou­jours plus par des ins­tal­la­tions, un déploie­ment d’armes (y com­pris nucléai­res) et des manœu­vres mili­tai­res de grande enver­gure à proxi­mité de ses fron­tiè­res.

Alors accu­ser la Corée du Nord d’être va-t-en guerre est un mau­vais procès. Pourquoi donc, parler, comme le fait Mélenchon dans sa der­nière Revue de la semaine, « d’agres­sions et d’actes qui ris­quent de mettre le feu au monde » ? En réa­lité d’autres puis­san­ces nucléai­res sont bien plus dan­ge­reu­ses, parce que se trou­vant dans des situa­tions plus conflic­tuel­les à leur échelle régio­nale (le Pakistan par exem­ple, dont on sait les liens avec l’Arabie saou­dite) et que leur régime risque fort d’être moins « ration­nel », tandis qu’un régime sta­li­nien a au moins ce mérite de l’être (l’his­toire de la guerre froide l’a montré). Ce qui serait irra­tion­nel serait que le pou­voir nord-coréen aille au-delà de ce qu’il consi­dère être son « assu­rance vie » et se livre à une agres­sion carac­té­ri­sée, fût-ce avec des armes conven­tion­nel­les. Rien ne permet de le penser. Inversement ce serait une nou­velle erreur tra­gi­que, une folie, que de vou­loir forcer de forcer par les armes son peuple à se démo­cra­ti­ser, comme les Etats-Unis et les mem­bres de leurs coa­li­tions l’ont fait au Moyen-Orient (en réa­lité, on le sait, pour des motifs bien plus sor­di­des). C’est au peuple nord-coréen de s’émanciper.

On ter­mi­nera par cette hypo­cri­sie des prin­ci­pa­les puis­san­ces nucléai­res à sou­te­nir un traité de non-pro­li­fé­ra­tion quand elles-mêmes n’ont pas réduit, de manière impor­tante, leur propre arse­nal. Quant à accu­ser la Corée du Nord d’avoir dénoncé ce traité, après l’avoir signé, il faut rap­pe­ler qu’elle a pro­posé elle-même, sans suite, une dénu­cléa­ri­sa­tion de toute la région, et que ni l’Inde, ni le Pakistan, ni Israël ne l’ont signé. Si l’ONU jouait plei­ne­ment son rôle, elle devrait être aussi exi­geante pour tous les pays. Et, pour com­men­cer, elle récla­me­rait la signa­ture d’un traité de paix entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, ce qui met­trait fin aux soi-disant « pro­vo­ca­tions » de cette der­nière.

Paradoxalement la pos­ses­sion par la Corée du Nord d’un pou­voir effec­tif de dis­sua­sion est peut-être une chance pour la paix, car la pré­sence mili­taire des Etats-Unis aux fron­tiè­res Nord de la Chine repré­sen­te­rait un risque majeur pour cette paix. D’ailleurs la Chine a pré­venu : elle a fait com­pren­dre que, si la Corée du Nord atta­quait les Etats-Unis, elle res­te­rait neutre, mais que, si c’était l’inverse, elle inter­vien­drait.