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Affaire Frêche : une étrange négation médiatique

par Pierre DELVAUX, le 4 février 2010

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Au-delà des que­rel­les poli­ti­cien­nes, l’affaire Frêche sus­cite un malaise beau­coup plus préoc­cu­pant. Depuis que le Parti Socialiste a décidé de pré­sen­ter une liste paral­lèle, des voix s’élèvent de toute part pour défen­dre Georges Frêche. Que ses colis­tiers se livrent à cet exer­cice n’est pas excu­sa­ble mais com­pré­hen­si­ble d’un point de vue électoraliste. On est là face à ce cynisme poli­ti­cien mal­heu­reu­se­ment tra­di­tion­nel en France et qui s’épanouit à chaque élection, la chasse aux voix jus­ti­fiant tous les moyens sans le moin­dre scru­pule. L’exer­cice est condam­na­ble mais ses moti­va­tions sont clai­res. Plus trou­blante est l’atti­tude des com­men­ta­teurs qui s’évertuent à excu­ser l’empe­reur de Septimanie.

L’argu­ment cen­tral le plus entendu dans cette plai­doi­rie col­lec­tive fut uti­lisé entre autres par le rédac­teur de « Marianne », Renaud Dély sur France 5 : « C’est une phrase anti­sé­mite mais Georges Frêche n’est pas anti­sé­mite !... » Cette sin­gu­lière nuance fut reprise par une bonne part des com­men­ta­teurs poli­ti­ques qui han­tent nos soi­rées télé­vi­suel­les (c’est sans doute pour leur capa­cité à de telles sub­ti­li­tés que ces chro­ni­queurs se voient dis­pu­tés par toutes les émissions poli­ti­ques de tous les médias). A enten­dre Renaud Dély, il nous fau­drait donc accor­der plus d’impor­tance à ce que ne disent pas les hommes poli­ti­ques plutôt qu’à ce qu’ils disent. Cela peut être vrai dans des cas bien par­ti­cu­liers mais en faire une géné­ra­lité relè­ve­rait pure­ment et sim­ple­ment du sophisme, d’autant plus dif­fi­cile à rece­voir concer­nant le sujet qui nous occupe. S’il est un fait de société où le poids des mots est déter­mi­nant, n’est-ce pas le racisme ? Sur quoi d’autre se fonde-t-il qu’une cer­taine dési­gna­tion de l’autre ?

Les paro­les de Georges Frêche seraient donc une mala­dresse, une bêtise. « Voter pour ce mec en Haute Normandie me pose­rait un pro­blème. Il a une tron­che pas très catho­li­que !... ». La jux­ta­po­si­tion des deux phra­ses est trop lourde de sens pour pou­voir être hasar­deuse. L’évocation de la France pro­fonde (en l’occur­rence la Haute Normandie) oppo­sée à la « tron­che pas très catho­li­que » de Laurent Fabius ne relève pas que de l’élucubration de comp­toir, sur­tout dans la bouche d’un tel homme poli­ti­que, aussi cultivé que roué. Cette rhé­to­ri­que de la droite fran­çaise anti­drey­fu­sarde a, mal­heu­reu­se­ment, tou­jours trouvé un écho dans toute une partie de la Gauche au pré­texte d’un lobby capi­ta­liste et sio­niste domi­nant le monde.

Georges Frêche connaît aussi bien l’Histoire de France que sa région. Etant moi-même Languedocien, je connais cer­tains dis­cours de Montpelliérains de gauche sur les pieds-noirs d’ori­gine juive qui cons­ti­tuent une bonne partie de la bour­geoi­sie de l’Hérault (entre autre, le milieu médi­cal et para­mé­di­cal) avec des phra­ses com­men­çant par : « Ce n’est pas une his­toire d’anti­sé­mi­tisme, mais… ».George Frêche sait sur quel velours il joue dans sa région. Il l’avait déjà prouvé dans le passé et l’indé­nia­ble popu­la­rité qu’il en tire révèle un téné­breux visage de la France (mal­heu­reu­se­ment confirmé par un récent son­dage dans lequel 73% don­nent tort au PS de pré­sen­ter une liste contre lui).

Si les res­sorts du phé­no­mène sont clairs au niveau local, ils posent ques­tion au niveau natio­nal dans la com­plai­sance obser­vée chez de nom­breux com­men­ta­teurs des milieux poli­ti­que et média­ti­que. Pourquoi ne peu­vent-ils admet­tre l’évidence ? Pourquoi faut-il sauver le soldat Frêche ? Serait-ce parce qu’il incarne avec son amie Ségolène Royal la moder­nité euro­péenne ? N’est-il pas en France le cham­pion de la décen­tra­li­sa­tion ? le bâtis­seur de métro­po­les ? le pro­mo­teur des euro­ré­gions ? Après la défaite de Lionel Jospin, après le déclin de Ségolène Royal, la chûte de Georges Frêche en Languedoc-Roussillon ne risque-t-elle pas de porter un coup de trop à l’euro­gau­che fran­çaise, à un PS assu­rant une alter­nance maas­trich­tienne ?

A l’heure où est écrit cet arti­cle, des négo­cia­tions dif­fi­cile se tien­nent entre socia­lis­tes et écologistes pour une liste com­mune. De son côté, le Front de gauche a annoncé d’emblée qu’il ne ferait pas liste com­mune avec le PS au pre­mier tour et Martine Aubry n’a pas insisté pour les faire chan­ger d’avis. Il n’y a pour­tant aucun doute que la fusion des trois listes PS-Europe écologie-Front de gauche assu­re­rait la vic­toire. Une vic­toire de la gauche avec une majo­rité noniste serait-elle plus redou­tée à Paris que la vic­toire de la droite ?