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De la soumission à l’ordre européen

par Frédéric FARAH, Jérôme MAUCOURANT, le 10 novembre 2017

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Ce texte va être pré­senté le 10 novem­bre 2017 devant les Insoumis de l’ENS, par Frédéric Farah.

Insoumis, encore un effort pour être réellement insoumis !

Vous m’avez demandé d’expo­ser mes dif­fé­ren­ces avec la France insou­mise sur les ques­tions euro­péen­nes. Sincèrement, je vous remer­cie, car ce sont les ques­tions qui me tien­nent à cœur et qui ont été au centre de mon der­nier livre, Union Européenne, la grande liqui­da­tion démo­cra­ti­que.

Avant toute chose, bien des points me rap­pro­chent de la lec­ture des Insoumis et leur dénon­cia­tion d’une Europe libé­rale ne peut que sus­ci­ter mon assen­ti­ment. Néanmoins, mon éloignement rela­tif pro­vient d’une dif­fé­rence pro­fonde de lec­ture quant à la nature de l’Union euro­péenne, mais aussi de la démar­che requise par la France Insoumise pour sortir de l’impasse actuelle. Une impasse qui, à mon sens, est déjà pré­sente dans les débuts de la cons­truc­tion euro­péenne. Maastricht et les dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels sui­vants ren­dent sim­ple­ment mani­feste un néo­li­bé­ra­lisme latent.

Comme il est hors de ques­tion de faire des procès d’inten­tion ou mettre dans la bouche des acteurs des mots qu’ils n’auraient pas pro­non­cés, je répon­drai à vos ques­tions en me fon­dant uni­que­ment sur des propos de Jean-Luc Mélenchon ou que l’on trouve sur la pla­te­forme pro­gram­ma­ti­que de la France Insoumise ou sur le site du plan B : l’affaire est trop sérieuse pour être mal­trai­tée.

L’actua­lité me permet de com­men­cer à partir de la der­nière inter­ven­tion signi­fi­ca­tive de Jean-Luc Mélenchon lors du sommet du plan B à Lisbonne le 21 et 22 octo­bre 2017. Il affirme :

« S’il y a un plan B, c’est qu’il y a un plan A, ce sont des pro­po­si­tions rai­son­na­bles pour sortir des trai­tes euro­péens et rame­ner l’Europe dans le chemin auquel on avait pensé d’abord celui du pro­grès social, de la démo­cra­tie et de la paix »

Jean-Luc Mélenchon m’offre ici une for­mi­da­ble entrée pour mettre en évidence nos désac­cords : c’est en « économiste citoyen », à votre table ce soir, que je m’exprime. Il me semble, en effet, que Jean-Luc Mélenchon, fin de connais­seur de l’his­toire, se trompe ici et cède à une lec­ture his­to­ri­que­ment erro­née de la cons­truc­tion euro­péenne : c’est celle qui lais­se­rait accroire qu’il eût un jour une bonne Europe, acquise au pro­grès social et à une forme de démo­cra­tie, mais qui aurait été per­ver­tie à partir de la décen­nie 1980 par la montée en puis­sance du néo­li­bé­ra­lisme. Et qu’il convien­drait séance tenante de la retrou­ver. Si c’est le cas, le vote de Jean-Luc Mélenchon en faveur de Maastricht se com­prend … Il a peut-être cru, aussi, à l’époque, que cette Europe du pro­grès advien­drait par le canal de l’Union moné­taire.

Exposons briè­ve­ment pour­quoi his­to­ri­que­ment, cette lec­ture ne cor­res­pond en rien à la réa­lité de la cons­truc­tion euro­péenne et résulte d’une confu­sion qui grève tout le reste.

Jean-Luc Mélenchon confond les com­pro­mis his­to­ri­ques d’après-guerre ins­crits dans les his­toi­res natio­na­les avec la cons­truc­tion euro­péenne. Pour le dire avec plus de clarté, il confond le lieu de déploie­ment du key­né­sia­nisme d’après-guerre, à savoir un espace nommé Europe, avec l’objet ins­ti­tu­tion­nel qu’on nomme la Communauté euro­péenne, puis l’Union euro­péenne. Le CNR, le Préambule de 1946, le rap­port Beveridge, la cons­ti­tu­tion ita­lienne de 1946, por­tent des mar­ques natio­na­les spé­ci­fi­ques et aussi l’esprit d’un temps plus sen­si­ble à l’égalité, sur­tout après le ter­ri­ble géno­cide des Juifs, mais aussi plus sen­si­ble à l’égalité : il res­tait en face du bloc capi­ta­liste un molosse sovié­ti­que et un parti com­mu­niste puis­sant en France. Il convien­drait aussi d’évoquer une classe ouvrière fran­çaise encore por­teuse dans les années 1950 d’un projet de trans­for­ma­tion radi­cale de la société.

La France a alors engagé « un réfor­misme de la peur » comme dirait Pierre Rosanvallon. Elle est entrée, pour le dire avec les mots du même auteur, dans l’ère de l’Etat « moder­ni­sa­teur et key­né­sien ». La cons­truc­tion euro­péenne a peu à voir avec cette affaire ; elle est moins l’enfant de la seconde guerre mon­diale et d’une sup­po­sée réconci­lia­tion avec l’Allemagne qu’une cons­truc­tion dont le moteur cen­tral a été la lutte contre le com­mu­nisme. L’Union euro­péenne s’est grip­pée aussi avec la dis­pa­ri­tion du mur. N’oublions pas - et je pour­rais déve­lop­per si vous le sou­hai­tez - que l’Acte Unique de 1986 est l’enfant de la crise des euro­mis­si­les de 1979.

La France pousse la CECA à garder la main sur l’agenda diplo­ma­ti­que et nour­rit une méfiance à l’égard de l’Allemagne et réci­pro­que­ment ; Dean Acheson invite les Français à conduire une ini­tia­tive diplo­ma­ti­que des 1949. Une invi­ta­tion pres­sante qui a eu son poids dans la décla­ra­tion Schuman de 1950.

Le Traité de Rome est plus encore l’enfant de la crise de Suez que de je ne sais quel élan fra­ter­nel. L’Allemagne après-guerre est sur­tout mue par son ordo­li­bé­ra­lisme. Elle s’inquié­tait de voir une Europe trop key­né­sienne ou pire socia­liste. L’économie sociale de marché défi­nie par Armack ne signi­fiait pas arrai­son­ner le marché par le social mais subor­don­ner le second au pre­mier. Dans l’his­toire de la cons­truc­tion euro­péenne, le social devait soit décou­ler de l’économique, soit se sou­met­tre à lui.

Le Traité de Rome n’est qu’un traité de com­pro­mis entre des forces plus inter­ven­tion­nis­tes - disons fran­çai­ses pour faire vite -, d’un côté, et d’autres, plus libé­ra­les, à savoir alle­man­des. Le statut des ser­vi­ces publics l’atteste dans le traité de Rome. Il est laissé la pos­si­bi­lité aux nations de les admi­nis­trer à leur guise : mono­pole public, délé­ga­tion de ser­vice public, ou encore ges­tion privée. Mais le ver est dans le fruit car la concur­rence non faus­sée, et non pas encore » libre et non faus­sée », comme en 1986, est érigée en prin­cipe de l’édifice.

Le budget euro­péen est dès le départ pensé pour être en équilibre et ne pas rem­plir des fonc­tions de redis­tri­bu­tion. L’adhé­sion de la France dès les années 1950 modi­fie le rap­port au budget et au finan­ce­ment de l’économie, avec la crainte expri­mée dans les cer­cles euro­péens d’un excès de dépense publi­que qui expli­que pour­quoi une cer­taine élite fran­çaise - dont VGE est le sym­bole - récla­mera le recours aux mar­ches finan­ciers en lieu et place des cir­cuits du trésor et ce dès le milieu des années 1960.

Je me per­mets de citer le papier peu connu de l’his­to­rien A. Rowley, « une dette insuf­fi­sante le cas fran­çais 1958 1974 » : « En un sens, 1958 clôt l’après Seconde Guerre mon­diale et la période des défi­cits bud­gé­tai­res com­pris entre 4 et 6 % du P.I.B. (à l’excep­tion unique de 1950). Au moment où la France entre dans l’Europe, l’idéal de l’équilibre bud­gé­taire d’avant1914 rede­vient d’actua­lité. » La recher­che de l’équilibre bud­gé­taire n’a pas attendu Maastricht. Elle est l’aiguillon de toute la cons­truc­tion euro­péenne

Plus encore, l’Union euro­péenne n’a en rien garanti la paix, elle l’a été par les effets indi­rects de la guerre froide. C’est une mys­ti­fi­ca­tion de le croire. L’Allemagne divi­sée a très vite com­pris que sa sécu­rité ne dépen­dait pas de sa voi­sine mais des Etats-Unis qui la réar­ment et la pro­tè­gent, fai­sant naitre une alliance intime entre les deux nations, que seul un impru­dent Trump remet en cause.

La « démo­cra­tie » nous dit Jean-Luc Mélenchon : de quoi parle-t-il. A quel moment, la cons­truc­tion euro­péenne qui fut essen­tiel­le­ment élitaire, fut-elle une démo­cra­tie ? J. Delors T Padoa Schioppa, des acteurs de pre­mier rang de cet édifice ins­ti­tu­tion­nel, par­lent eux-mêmes de « des­po­tisme éclairé », « d’expé­rience démo­cra­ti­que limi­tée ». Le Parlement euro­péen, n’a été qu’un vague sup­plé­ment d’âme dont il y a peu à atten­dre. Qu’il suf­fise de penser à sa posi­tion sur les trai­tés de libre-échange récem­ment négo­ciés ou sa relance du pro­ces­sus de titri­sa­tion. Le grand échec de Maastricht s’exprime dans l’inca­pa­cité de passer de l’Europe des 50 000 à celle des 400 000 mil­lions. Je m’expli­que. La cons­truc­tion euro­péenne a été le pro­duit d’élites issue de la haute admi­nis­tra­tion, ou encore du patro­nat, mais jamais une affaire popu­laire. D. Wolton dans « l’Europe la der­nière utopie démo­cra­ti­que » en 1993, expli­quait que le moment Maastricht, moment de méfiance à l’égard des peu­ples, qui sou­dain s’invi­taient dans le débat, n’ a pas permis de repen­ser la cons­truc­tion à nou­veaux frais pour acter de la fin de la Guerre froide, de l’élargissement futur, et de ce désir des peu­ples de se voir plus étroitement asso­ciés à cette affaire.

Le sym­bole de ce ratage fut la dis­tri­bu­tion dans les boites aux let­tres du traité, écrit dans une langue abs­conse. Plus de 400 arti­cles, sans comp­ter les annexes, un texte élitaire et sur­tout repous­sant. La vieille logi­que tech­no­cra­ti­que l’empor­tait encore. Face la pro­tes­ta­tion de peu­ples incré­du­les devant tant d’abs­trac­tion, il fut opposé le mantra libé­rale : la péda­go­gie. Le peuple mineur avait besoin d’auto­ri­tés supé­rieu­res pour lui expli­quer l’avenir radieux qui lui était pro­posé.

Après ce moment si loin de toute démo­cra­tie, il a fallu atten­dre les années 2000 pour revoir le réfé­ren­dum, celui de 2005, dont le résul­tat connu le sombre destin que l’on sait … L’UE fonc­tion­nait selon le prin­cipe de l’Europe pour les peu­ples sans les peu­ples, elle n’a jamais voulu incar­ner le pro­grès social. Jean-Luc Mélenchon confond ses sou­haits avec la réa­lité his­to­ri­que. Alors, et c’est déjà c’est le pre­mier point de rup­ture : com­ment vou­loir reve­nir à un état anté­rieur qui his­to­ri­que­ment n’a jamais existé ?

Jean-Luc Mélenchon confond en réa­lité la logi­que natio­nale et la logi­que euro­péenne car il reste vic­time du dis­cours domi­nant, pro­pagé par son ancien parti, celui de l’Europe comme paix, démo­cra­tie, c’est la fameuse inter­na­tio­nale de sub­sti­tu­tion. Mais, il s’agit d’une impos­ture : cette inter­na­tio­nale n’a jamais voulu le pro­grès des ouvriers. Pire, aujourd’hui, elle est deve­nue le bras armé du capi­tal. L’Union euro­péenne ne des­sine aucun com­pro­mis accep­ta­ble entre le capi­tal et le tra­vail, elle déclare la guerre à ce der­nier, l’enfonce et rogne sur ses acquis de la période anté­rieure, à savoir le droit du tra­vail et la pro­tec­tion sociale. La fameuse révo­lu­tion numé­ri­que est l’occa­sion rêvée de réin­tro­duire le contrat de louage et le paie­ment à la tâche.

Ne croyons donc pas que les démo­cra­ties natio­na­les repré­sen­tent le camp de la vertu face au mons­tre euro­péen. Les inté­rêts de classe tra­ver­sent les fron­tiè­res et se jouent d’elles. Les Lemaire, Macron, Darmanin, Wauquiez ont tout autant envie de liqui­der l’Etat social que Dijjeslebloem ou Schäuble ou Renzi. Il y a une com­mu­nauté de vue, par­fois les moda­li­tés dif­fé­ren­tes, mais pas de dif­fé­rence quant aux fins. Jean-Luc Mélenchon veut ainsi nous conduire vers une utopie, au sens pre­mier du terme, c’est-à-dire nulle part. …

Pour ma part, avant d’envi­sa­ger une réponse à la ques­tion euro­péenne, il faut donc s’enten­dre sur l’his­toire et ce, sans conces­sion, et sortir des livres d’image. Les mots comme social, Service public n’ont guère le même sens dans l’Union euro­péenne. Quand le pro­ces­sus de Lisbonne de 2000 et actua­lisé pour donner nais­sance à la stra­té­gie Europe 2020 invo­que le social, c’est dans le sens d’une sphère adap­ta­ble aux besoins du marché et non pour lui faire pièce. Je ne sais si nos élites ont ima­giné une cons­truc­tion euro­péenne qui ne serait que la France en agran­die, mais les faits font obser­ver une autre réa­lité.

L’Union euro­péenne - ancien­ne­ment « com­mu­nauté » - s’est élaborée en ren­ver­sant tota­le­ment nos prin­ci­pes d’orga­ni­sa­tions, à savoir ceux qui ont carac­té­risé notre économie mixte d’après-guerre. En matière moné­taire, nous n’avions pas d’aller­gie vis­cé­rale à l’égard de l’infla­tion. Nous avons vécu avec elle et nous a servi pour éponger la dette, garan­tir une cer­taine paix sociale. Nous sommes deve­nus alle­mands en matière moné­taire dans les années 1980. Nous avons aban­donné nos ser­vi­ces publics et nos modè­les de cham­pions natio­naux. La liste serait longue qui mon­tre­rait en quoi la cons­truc­tion euro­péenne nous est étrangère.

Dès 1957, Pierre Mendès-France s’inquié­tait des che­mins que pren­drait le marché commun. Il fut vision­naire. Ce qu’il faut admet­tre, c’est que « la révo­lu­tion tran­quille » des années 1980 pour repren­dre l’ouvrage de Jabko, c’est-à-dire la conver­sion de la Communauté euro­péenne au marché comme prin­cipe orga­ni­sa­teur des socié­tés. Autrement dit la liqui­da­tion pro­gres­sive ou orga­ni­sée des com­pro­mis anté­rieurs a rendu les mem­bres de cette cons­truc­tion moins des par­te­nai­res que des concur­rents. Les stra­té­gies économiques qui décou­lent de cet état de fait sont mor­ti­fè­res puisqu’elles sont non coo­pé­ra­ti­ves et consis­tent sim­ple­ment à expor­ter son chô­mage chez le voisin.

Dans ce diag­nos­tic, un autre élément de diver­gence s’ajoute que je retrouve dans l’appel au plan B. Deux moments me lais­sent bien per­plexes lorsqu’il est dit que

« le traité de Lisbonne avec l’acte unique, le marché commun et les direc­ti­ves prin­ci­pa­les les met­tent en place est une pierre angu­laire de la contra­dic­tion entre l’inté­gra­tion euro­péenne néo­li­bé­rale et les démo­cra­ties euro­péen­nes garan­tis­sant aux peu­ples la pleine jouis­sance des droits civi­ques poli­ti­que et sociaux. »

Je ne sais s’il y a contra­dic­tion car ce sont ces mêmes démo­cra­ties euro­péen­nes qui ont vu dans l’Union euro­péenne, la solu­tion à ce que l’on a nommé « l’ingou­ver­na­bi­lité » des socié­tés euro­péen­nes dans les années 1970. Ce propos laisse aussi enten­dre que les démo­cra­ties euro­péen­nes sont atta­chées aux droits et qu’un corps étranger les mine. L’Union euro­péenne dans ses direc­tions cen­tra­les a été pensée par ces mêmes démo­cra­ties euro­péen­nes. Le pro­blème est moins d’oppo­ser ces deux pôles que de retrou­ver des élites poli­ti­ques dési­reu­ses de vou­loir encore les garan­tir et de ne plus faire de l’Union euro­péenne, l’ins­tru­ment com­mode de liqui­da­tion des com­pro­mis entre le capi­tal et le tra­vail, opérés dans les len­de­mains de la guerre.

Quant au second pas­sage, voilà quel­ques obser­va­tions :

« Les règles du pacte de sta­bi­lité et de crois­sance et main­te­nant TSCG font partie des prin­ci­pa­les rai­sons de l’iné­ga­lité et de l’échec économique parce qu’elles refu­sent aux démo­cra­ties la capa­cité finan­cière de mettre en œuvre des poli­ti­ques socia­les majeu­res »

Là encore, la cécité est vrai­ment frap­pante. Le pro­blème, c’est aussi et sur­tout Maastricht et donc l’Euro comme méthode de gou­ver­ne­ment et d’une BCE qui par sa poli­ti­que de quan­ti­ta­tive easing pro­duit des iné­ga­li­tés. L’appel du plan B - hormis de manière indi­recte en par­lant de choix moné­tai­res à revoir ou de peu­ples pré­fé­ra­bles à la défense de l’euro - ne jette pas une lumière crue sur les impas­ses libé­ra­les du moment. La mon­naie unique me semble bien dédoua­née. La peur d’inquié­ter que l’on a retrouvé dans l’entre deux tours dans le flou de Jean-Luc Mélenchon surgit à nou­veau. Nous l’écoutions, encore récem­ment à l’Assemblée natio­nale, sur le pré­lè­ve­ment euro­péen expli­quant qu’il était pos­si­ble de recou­vrir des sommes pour rester dans les clous des 3%. Ce n’est pas un argu­ment à notre sens, car il faut refu­ser de rai­son­ner par rap­port à cette caté­go­rie comp­ta­ble qui est délé­tère.

A aucun moment, Jean-Luc Mélenchon ne men­tionne le plan B auquel il s’asso­cie, la dan­ge­reuse libre cir­cu­la­tion des capi­taux ou encore l’ordre concur­ren­tiel né de l’Acte unique ou la supré­ma­tie juri­di­que du droit euro­péen. C’est là que nous mesu­rons, le gouf­fre qui nous attend, car si l’on ne revoit pas l’Acte unique, si on ne se réap­pro­prie pas notre mon­naie, ou encore on n’en finit pas avec la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie, tout devient bavar­dage. La pre­mière ligne de frac­ture se situe là. L’Union euro­péenne n’a jamais repré­senté un moment pro­gres­siste, n’a pas été socia­liste, n’a en rien était un contre­poids à une forme doc­tri­naire du libé­ra­lisme.

Ce qui était latent au début du pro­ces­sus euro­péen est devenu mani­feste de nos jours avec deux éléments majeurs qui ont cons­ti­tué une cage de fer ter­ri­ble : l’Acte unique et la mon­naie unique comme méthode de gou­ver­ne­ment.

Par ailleurs, Jean-Luc Mélenchon nous dit faire des pro­po­si­tions rai­son­na­bles pour sortir des trai­tés euro­péens : mais pour moi il n’a tiré aucune conclu­sion de la mésa­ven­ture grec­que de 2015, de l’infor­tuné Varoufakis, inca­pa­ble de convain­cre ses par­te­nai­res, car l’idéo­lo­gie la plus dog­ma­ti­que com­mande à Bruxelles et à Berlin . La manœu­vre plan A et plan B vient tuer tout effet de sur­prise si l’on veut récu­pé­rer sa sou­ve­rai­neté. Pour envi­sa­ger une sortie de l’Euro ou une natio­na­li­sa­tion de la BCE, agir vite et par sur­prise est une néces­sité, et éventer la stra­té­gie dès le départ ne sert à rien. Ce sont des ris­ques bien dan­ge­reux qui pèse­raient sur l’entre­prise comme des atta­ques spé­cu­la­ti­ves mas­si­ves.

Pire, ces pro­po­si­tions rai­son­na­bles ont pour inter­lo­cu­teur prin­ci­pal, la nation qui ne veut plus rien enten­dre, l’Allemagne qui va être conduite par un coa­li­tion plus que jamais hos­tile à une modi­fi­ca­tion de l’ordre alle­mand sur le conti­nent, ordre accepté et voulu par nos élites. Il faut suivre les trac­ta­tions à Berlin pour com­pren­dre que le temps de l’inflexion dans l’ordo­li­bé­ra­lisme n’est pas à l’ordre du jour. La crise dite des dettes sou­ve­rai­nes a permis à l’Allemagne de s’enri­chir à la fois sur le dos des Grecs et de payer encore moins cher sa dette. Mieux, elle trouve des solu­tions à sa situa­tion démo­gra­phi­que en ins­tru­men­ta­li­sant la crise migra­toire à son profit.

L’Allemagne défend ses inté­rêts natio­naux à n’importe quel prix, et nous-même, eh bien nous sacri­fions les nôtres : mais les nôtres ce n’est pas la guerre ou je ne sais quel chau­vi­nisme, c’est notre cohé­sion sociale, l’inté­rêt de nos tra­vailleurs et nos emplois. Nous conti­nuons chi­mé­ri­que­ment à croire à cette fameuse « autre Europe » com­po­sée de tous les gars de la terre. Mais, il faut être froid et cli­ni­que : rien ne milite pour son exis­tence aujourd’hui. A l’est, les déri­ves les plus droi­tiè­res ren­dent l’air irres­pi­ra­ble, l’Allemagne laisse place à l’extrême droite au Bundestag, l’Espagne se désa­grège, l’Italie ver­rouille sa loi électorale pour main­te­nir la domi­na­tion des anciens partis et aban­donne ses tra­vailleurs, la Belgique craque aussi, la Grèce a été économiquement et socia­le­ment rayée de la carte, le Portugal vivote …

Alors quelle alliance ? Il faut aban­don­ner ces chi­mè­res du par­te­na­riat franco-alle­mand ou une Europe médi­ter­ra­néenne, la France a reculé en Europe. Nous ne pou­vons plus offrir à des peu­ples à bout de souf­fle, la démo­cra­tie en 2025 comme l’égaré Varoufakis.

Le temps de la sou­ve­rai­neté a sonné.

Je vous avoue­rai aussi mon inquié­tude car le temps passe et les occa­sions man­quées sont désor­mais trop nom­breu­ses. Aujourd’hui, la gauche de gou­ver­ne­ment en Europe est en passe d’être balayée par­tout sur le conti­nent car elle n’a plus rien à dire depuis long­temps. La gauche radi­cale déçoit aussi : la red­di­tion de Tsipras a porté un coup mortel a tout espoir de chan­ge­ment poli­ti­que en Grèce. Podemos manque aussi de clarté sur la ques­tion euro­péenne et semble plutôt loin que proche du pou­voir.

Aujourd’hui la tâche est immense car il s’agit de récu­pé­rer une sou­ve­rai­neté perdue et lar­ge­ment abîmée. Il me semble que le double mou­ve­ment plan A et plan B soit voué à l’échec et repré­sente du temps perdu. Il appa­rait néces­saire de réqui­si­tion­ner la banque cen­trale, sus­pen­dre pro­vi­soi­re­ment la libre cir­cu­la­tion des capi­taux, uti­li­ser les armes de la Constitution comme l’arti­cle 16. Là il y aura urgence. Je ne crois pas qu’on puisse faire l’économie d’une cer­taine confron­ta­tion qui ne se peut se tra­duire par une simple déso­béis­sance, il s’agit rien de moins de pro­duire des actes de sou­ve­rai­neté pour pren­dre notre destin en main. Ce sera certes dif­fi­cile, et plus que ça. Mais c’est la condi­tion pour demeu­rer une entité poli­ti­que encore viable et capa­ble d’inven­ter un avenir.

L’urgence me paraît moins dans un sau­ve­tage d’une Union euro­péenne qui est morte car elle appar­tient à un monde qui n’existe plus ou qui a suc­combé à trois illu­sions mor­tel­les.

L’Union euro­péenne est morte car Maastricht et ses ava­tars suc­ces­sifs sont les enfants du consen­sus de Washington dont même le FMI pense à se débar­ras­ser ; elle est morte, car elle a cru qu’une sortie de l’his­toire était pos­si­ble et qu’elle pou­vait être une puis­sance com­mer­ciale à l’abri de l’Histoire. Elle est enfin morte car elle pen­sait que le para­pluie amé­ri­cain exis­te­rait tou­jours et que l’adieu aux armes était pos­si­ble. Mais elle a tra­gi­que­ment expé­ri­menté que l’adieu aux larmes n’était pas pour demain.

Elle a pensé être une puis­sance com­mer­ciale vive­ment dans le monde du com­merce et du droit et que seules les méca­nis­mes économiques har­mo­ni­se­raient les inté­rêts et les pas­sions. Elle est morte, car de son pseudo élitisme trans­formé en oli­gar­chie, elle a étouffé la démo­cra­tie.

A l’heure de la grande émancipation comme dirait Foucher à propos de l’affir­ma­tion des émergents, l’Union euro­péenne telle qu’elle fut pensée, guidée par son « anti-natio­nisme » pri­maire a signé son acte de décès ; elle survit sous forme zombie.

Paul Thibaud dans sa dis­cus­sion avec Jean Marc Ferry affir­mait en 1993, que 12 sou­ve­rai­ne­tés addi­tion­nées n’en font pas une, le propos peut être élargi à 27 ou 28.

Vous me diriez que je jette bébé avec l’eau du bain, qu’une colère m’égare. Je n’ignore pas l’héri­tage de plus de 50 ans de ce pro­ces­sus poli­ti­que. Je me réjouis de voir que la négo­cia­tion et les com­pro­mis l’ont davan­tage emporté que les affron­te­ments. Mais s’il y a l’endroit, il y aussi l’envers, Camus nous le dit, l’un ne peut s’envi­sa­ger sans l’autre. L’appel au droit et l’économie pour bâtir l’édifice Union euro­péenne s’est tra­duit par une dépo­li­ti­sa­tion préoc­cu­pante et une cons­truc­tion par la bande qui démo­cra­ti­que­ment inquiète. Il y aurait tant à dire sur le rôle de la cour de jus­tice de l’Union ….

Il s’agit alors de sauver l’espace natio­nal non pas comme on dit au nom d’un iden­ti­ta­risme ou je ne sais quel amour de la terre ou des morts, ou pour célé­brer le pays réel contre le pays légal mais comme prin­cipe poli­ti­que.

La nation à défen­dre, ce n’est pas la nation génie mais la nation contrat, la nation civi­que ; à partir du moment où les réfé­rents de classe et de nation dis­pa­rais­sent, c’est la montée du thème de l’iden­tité qui sub­merge les reste. A partir de ce glis­se­ment, nous pour­rions refaire l’his­toire de notre nation depuis les années 1980. L’effon­dre­ment de la nation sous les coups du butoir de la cons­truc­tion euro­péenne ou du libé­ra­lisme, libère la tyran­nie des peti­tes dif­fé­ren­ces et des primo-appar­te­nan­ces.

La France a fondé son contrat sur la raison et non la révé­la­tion. La nation civi­que parce qu’elle se désa­grège parce qu’elle n’est plus une com­mu­nauté de redis­tri­bu­tion, elle dérive alors dans le com­mu­nau­ta­risme. Ce qui nous unit, c’est un réfé­rent poli­ti­que celui de la citoyen­neté. L’Union euro­péenne a joué les pyro­ma­nes en exci­tant les peti­tes dif­fé­ren­ces : iden­ti­tés par­ti­cu­liè­res, régio­na­les car guidée par une lec­ture fausse des ori­gi­nes de la seconde guerre mon­diale. La guerre n’a pas été l’enfant du natio­na­lisme mais du racia­lisme : osons le dire !

Si demain nous vou­lons inven­ter de nou­vel­les coo­pé­ra­tions en Europe, mais une Europe loin très loin de celle-ci, il faut empê­cher les fer­ments d’une guerre civile froide à l’inté­rieur des nations

Il faut main­te­nir ce qui nous ras­sem­ble plus que ce qui nous divise. Sauver les nations pour espé­rer inven­ter autre chose que l’Union euro­péenne. Le cadre tant idéo­lo­gi­que, sociale qu’économique de cet ensem­ble, n’appa­rait plus conte­nir des prin­ci­pes par­ti­cu­liè­re­ment néces­sai­res à notre temps.

Vous me per­met­trez de ter­mi­ner par une réfé­rence sin­gu­lière, celle du regretté Daniel Bensaïd, cela peut parai­tre étrange, car son trots­kisme ne le por­tait pas vers la nation. Mais, il demeure à notre sens un pen­seur poli­ti­que fécond.

« L’aven­ture poli­ti­que comme l’aven­ture esthé­ti­que et l’aven­ture amou­reuse, nour­ries de la nos­tal­gie d’ins­tants d’éternité, d’événements impromp­tus et inou­blia­bles, mais aussi du sens du tra­gi­que, nous lan­cent dans l’avenir comme un coup de dés. Mettre en jeu sa vie dans te tels paris n’a-t-il pas plus de souf­fle que l’enli­se­ment dans les habi­tu­des pares­seu­ses et les pen­sées étriquées des uni­vers aca­dé­mi­ques ? Sans se gon­fler d’impor­tance, sous pré­texte de ce souf­fle, mais dans une fidé­lité inquiète à ceux qui se sont battus et qui ont perdu pro­vi­soi­re­ment ».

La nuit finira.