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Les chemins difficiles de l’émancipation. Réponse à Marcel Gauchet et quelques autres

par LA SOCIALE, le 13 mai 2017

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Yvon Quiniou vient de publier un nouveau livre « Les chemins difficiles de l’émancipation. Réponse à Marcel Gauchet et quelques autres » (Kimé) qui, malheureusement ou heureusement, se fait l’écho, à un niveau théorique, d’une actualité nationale et mondiale marquée par domination du capitalisme sur les hommes. D’où la nécessité de la comprendre dans ses effets aliénants, pour d’en émanciper.

Présentation de l’éditeur :

Yvon Quiniou, qui s’inter­roge depuis long­temps sur la condi­tion désas­treuse que le capi­ta­lisme impose à l’homme, ana­lyse ici les diver­ses formes d’alié­na­tion qu’il y subit : poli­ti­que, sociale, économique, indi­vi­duelle et his­to­ri­que ; et il insiste sur la dif­fi­culté qu’il y a à dépas­ser cer­tai­nes d’entre elles, dans un pro­ces­sus pour­tant sou­hai­ta­ble, voire impé­ra­tif mora­le­ment, d’émancipation géné­ra­li­sée. Loin d’une emphase poli­ti­que géné­reuse mais impro­duc­tive, il en fait un examen précis, intran­si­geant mais lucide, à la lumière de Marx mais au-delà de lui par­fois, en étant atten­tif en par­ti­cu­lier à l’alié­na­tion indi­vi­duelle et à ses diver­ses causes : l’exploi­ta­tion bien sûr, mais aussi l’idéo­lo­gie et la bio­gra­phie indi­vi­duelle, avec son poids psy­cho­lo­gi­que propre, qui amè­nent l’homme à vou­loir ce qui le mutile. Il récuse également, tout en les pre­nant en consi­dé­ra­tion, les diver­ses ver­sions d’une anthro­po­lo­gie pes­si­miste (Hobbes, Kant pour une part, Freud, Girard et, bien entendu Nietzsche) qui déclare impos­si­ble une large émancipation de l’homme lui per­met­tant de réa­li­ser ses poten­tia­li­tés et de maî­tri­ser son aven­ture his­to­ri­que, au nom d’une nature « mau­vaise » qui le condam­ne­rait plus ou moins à un vivre-ensem­ble inhu­main, dominé par l’alié­na­tion. C’est aussi une manière de répon­dre au pes­si­misme subtil de Marcel Gauchet ou à la démis­sion intel­lec­tuelle d’une cer­taine gauche et, tout en sou­li­gnant les dif­fi­cultés concrè­tes de cette tâche, d’en main­te­nir l’exi­gence, hors de toute utopie.

Quelques extraits du livre :

Exploitation et alié­na­tion (p. 34-35)

Point théo­ri­que déci­sif, le capi­ta­lisme n’est pas un feuilleté cons­ti­tué de cou­ches ou de niveaux de réa­lité indé­pen­dants les uns des autres (l’économique, le social, le poli­ti­que, l’idéo­lo­gi­que) ; au contraire, pour Marx, et on le sait ou on devrait le savoir et ne pas le contes­ter, l’infra­struc­ture économique, liée elle-même à tel niveau de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves maté­riel­les, déter­mine les autres niveaux de la société, même si ce n’est pas d’une façon uni­la­té­rale puis­que la super­struc­ture (poli­ti­que et idéo­lo­gi­que) joue un rôle en retour sur l’infra­struc­ture, lui-même déter­mi­nant même si c’est à un degré moin­dre, qui est un rôle de conser­va­tion sur­tout… mais aussi, par­fois, de trans­for­ma­tion. A quoi s’ajoute, bien sûr, le poids du passé (idées ancien­nes, formes de pro­duc­tion per­sis­tan­tes, etc.) dont la prise en compte inter­dit elle aussi de voir dans cette concep­tion de l’impor­tance fon­da­men­tale de l’économie et de sa cau­sa­lité dans l’his­toire, un schéma som­maire ou réduc­teur comme on le pré­tend trop sou­vent. Par contre, en tenir compte réso­lu­ment sur le plan de la méthode intel­lec­tuelle, c’est se donner le moyen de rendre intel­li­gi­bles les effets d’alié­na­tion que j’ai pré­cé­dem­ment décrits : car ce sont pré­ci­sé­ment des effets, fus­sent-ils par­fois loin­tains ou indi­rects, média­ti­sés par d’autres phé­no­mè­nes, de cette exploi­ta­tion économique dont les hommes, dans leur grande majo­rité, sont vic­ti­mes. C’est dire que sur cette base, si on l’accepte pour une simple raison intel­lec­tuelle et un simple souci d’expli­quer les choses, on pourra com­pren­dre les diver­ses formes d’alié­na­tion que les hommes subis­sent hors de l’économie en tant que consé­quen­ces de cette réa­lité économique. Comme l’indi­quait Pierre Bourdieu, avec sa supé­rieure intel­li­gence, « il y a des effets non-économiques de l’économie elle-même » et il citait par exem­ple ce qui se passe dans l’ordre du bon­heur indi­vi­duel ou col­lec­tif et que les économistes occultent déli­bé­ré­ment en réi­fiant d’une manière illu­soire et men­son­gère la réa­lité économique qu’il pré­ten­dent étudier objec­ti­ve­ment et « scien­ti­fi­que­ment » [1]. Or cet aspect-là de la réa­lité sociale, donc de l’alié­na­tion mul­ti­ple qu’elle com­porte, aucune autre concep­tion ne peut en rendre compte, même si on le regrette : ni la concep­tion anthro­po­lo­gi­que libé­rale qui part de l’indi­vidu comme cons­ti­tuant ori­gi­naire de la société, non cons­ti­tué par elle, ni celle, par­fois asso­ciée à la pré­cé­dente, d’un libre arbi­tre méta­phy­si­que sou­ve­rain, ni celle enfin, même s’il faudra y réflé­chir davan­tage, d’une mau­vaise nature de l’homme (méchan­ceté, égoïsme, agres­si­vité, volonté de puis­sance, etc.). C’est l’exploi­ta­tion qui aliène et non l’alié­na­tion ou tel trait de l’homme qui exploite  !

L’émancipation vis-à-vis de l’alié­na­tion indi­vi­duelle (p. 39-40)

C’est ici que nous ren­controns un sens précis et rigou­reux de l’alié­na­tion, qui touche indi­rec­te­ment à nombre d’aspects de celle-ci que nous avons signa­lés (poli­ti­ques, sociaux, économiques) car il y était plus ou moins impli­qué, mais qu’il nous faut indi­quer expli­ci­te­ment : est aliéné anthro­po­lo­gi­que­ment l’indi­vidu qui, du fait de son appar­te­nance de classe, donc du fait de la domi­na­tion et de l’exploi­ta­tion qu’il subit, ne peut réa­li­ser toutes ses poten­tia­li­tés de vie liées à ses capa­ci­tés et besoins. Cela signi­fie concrè­te­ment qu’il est autre que ce qu’il pour­rait ou aurait pu être dans d’autres condi­tions socia­les, en l’occur­rence et comme je l’ai déjà briè­ve­ment indi­qué, moins ou pire, et qu’il est donc devenu pour une part étranger à lui-même  : toute une dimen­sion pos­si­ble de son être a été appau­vrie, sacri­fiée, muti­lée, anni­hi­lée. C’est la pro­po­si­tion de base, dont j’indi­que­rai les pré­sup­po­sés plus loin et les cri­ti­ques qu’elle peut sou­le­ver. Mais j’ajoute tout de suite une seconde pro­po­si­tion, qui pare à une objec­tion qu’on croit pou­voir faire quand on adhère à l’idée d’un sujet humain cons­cient et libre : l’indi­vidu aliéné ne sait pas qu’il l’est, igno­rant les poten­tia­li­tés qui sont en lui et le déter­mi­nisme du milieu qui pèse sur lui, voire il désire être ce qu’il est concrè­te­ment, pour des raison diver­ses, y com­pris psy­cho­lo­gi­ques, mais dont la pre­mière est le condi­tion­ne­ment idéo­lo­gi­que dont il a été vic­time depuis l’enfance et qui lui faut appré­hen­der son exis­tence appau­vrie soit comme un destin natu­rel, soit comme le résul­tat d’un libre choix. On voit donc tout de suite à quel point l’idéo­lo­gie des dons ou celle, inverse pour­tant, du libre arbi­tre jouent un rôle actif dans la méconnais­sance de l’alié­na­tion et donc dans son main­tien. Un seul exem­ple suf­fira ici, pour l’ins­tant, lié une actua­lité reli­gieuse dra­ma­ti­que, celle du port du voile par les femmes musul­ma­nes, avec toutes les formes d’alié­na­tion qui les accom­pa­gnent dans leur vie quo­ti­dienne (domi­na­tion par l’homme, absence d’auto­no­mie, assi­gna­tion à des taches infé­rieu­res, etc.). Car ce n’est pas là seu­le­ment un signe d’iden­tité reli­gieuse assu­mée comme une vision angé­li­que vou­drait nous le faire croire, mais bien, et du même mou­ve­ment puis­que venant de cette même reli­gion, la marque d’une oppres­sion machiste exer­cée sur les femmes au sein de leur espace de vie et qui, au sur­plus, leur inter­dit d’expri­mer leur fémi­nité dans l’espace public. Or, on voit appa­raî­tre au sein d’une cer­taine gauche, théo­ri­que­ment et poli­ti­que­ment irres­pon­sa­ble, l’idée que cette situa­tion serait libre­ment choi­sie, donc aussi reven­di­quée comme une dif­fé­rence per­met­tant, dans les pays occi­den­taux, à une mino­rité oppri­mée de faire valoir son exis­tence et de réagir à cette oppres­sion. Dans les deux cas – libre choix, dif­fé­ren­tia­lisme –, on ignore le for­mi­da­ble et scan­da­leux condi­tion­ne­ment idéo­lo­gi­que depuis la petite enfance [2] qui a amené ces femmes à adhé­rer de l’inté­rieur et, en quel­que sorte « d’elles-mêmes », à une situa­tion d’alié­na­tion qu’elles igno­rent comme telle et l’on nie donc l’alié­na­tion elle-même – atti­tude qui est pro­pre­ment scan­da­leuse de la part de cer­tains mou­ve­ments fémi­nis­tes et s’appa­rente, j’ose le dire, à un Munich de l’esprit [3]. Je don­ne­rai d’autres exem­ples et fac­teurs expli­ca­tifs ensuite et je reviens à ma pro­po­si­tion de base.

Aliénation et mal­heur (p. 46-48)

Une consé­quence s’ensuit, qui n’est pas seu­le­ment de l’ordre de la ter­mi­no­lo­gie. Etant donnée la clô­ture sur soi de l’alié­na­tion, il faut la dis­tin­guer du mal­heur qui est au cœur pour­tant de la réflexion de Gauchet [4]. L’alié­na­tion dési­gne bien un manque et, spé­cia­le­ment, comme l’indi­que Surya, « un moins à jouir », un manque de jouis­san­ces pos­si­bles aux­quel­les l’homme aliéné n’advient pas et qui pour­raient faire son bon­heur ; mais, on vient de le voir, il ne le sait pas et donc il n’en souf­fre pas, il n’est pas mal­heu­reux au sens strict de ce terme [5]. Car on ne souf­fre pas de l’absence d’une forme de jouis­sance, qui est une forme de bon­heur, dont on ignore l’exis­tence pos­si­ble pour nous. La souf­france qui rend mal­heu­reux, dans ce regis­tre, est insé­pa­ra­ble­ment liée à un manque cons­cient, sub­jec­ti­ve­ment vécu, alors que la situa­tion d’alié­na­tion ne nous pré­sente qu’un manque objec­tif et ignoré, mesuré à l’aune d’une alté­rité, à savoir une vie autre et plus gra­ti­fiante méconnue du sujet… et il paraît dif­fi­cile de parler de « mal­heur objec­tif », le mal­heur, jusqu’à preuve du contraire, rele­vant du sen­ti­ment, du res­senti, qui passe néces­sai­re­ment par la cons­cience ! C’est bien pour­quoi et à l’inverse, on peut être aliéné et heu­reux, heu­reux dans l’alié­na­tion dès lors que notre vie coïn­cide, pour l’essen­tiel, avec une limi­ta­tion « objec­tive » – j’entends : effec­tive sub­jec­ti­ve­ment – de nos désirs cons­cients, par exem­ple, ou de l’exer­cice des seules capa­ci­tés dont nous nous croyons por­teurs. L’his­toire illus­tre abon­dam­ment ce point avec l’alié­na­tion fémi­nine lors­que la femme a tota­le­ment inté­rio­risé son statut ima­gi­naire d’être infé­rieur à l’homme – ce qui fut le cas pen­dant des siè­cles : elle vivait dans une prison, mais qu’elle ne res­sen­tait abso­lu­ment pas comme telle et qui, dans les cou­ches supé­rieu­res de la société, pou­vait être « dorée ».

D’où le risque, lorsqu’on parle d’alié­na­tion et sur­tout à celui ou celle qui en est vic­time, de paraî­tre le juger à partir d’une norme exté­rieure à lui et mépri­sante à son égard et, par consé­quent, le risque de le bles­ser. En ce sens, c’est bien l’alié­na­tion elle-même qui rend dif­fi­cile le pro­ces­sus d’émancipation, par le bon­heur, rela­tif mais réel, qui peut l’accom­pa­gner et le refus, le cas échéant, de toute parole libé­ra­trice étrangère jugée insup­por­ta­ble­ment élitiste ou don­neuse de leçon. Mais il y a le risque inverse, auquel cède la vision libé­rale : celui du renon­ce­ment à offrir aux êtres humains une vie meilleure que celle qu’ils connais­sant sous le pré­texte qu’ils n’en ont pas l’idée et que, de fait en quel­que sorte, il y ont eux-mêmes renoncé ! Il est vrai que le dis­cours libé­ral étant ce qu’il est, à savoir un dis­cours lui-même aliéné intel­lec­tuel­le­ment, tota­le­ment igno­rant de cette pro­blé­ma­ti­que de l’alié­na­tion, il est lui aussi alié­nant, redou­blant et ren­for­çant cette situa­tion en la niant.

La mul­ti­pli­cité des causes de l’alié­na­tion indi­vi­duelle (p. 57- 61)

Nous sommes parti de l’idée que c’est bien l’exploi­ta­tion économique du tra­vail qui était la cause prin­ci­pale de l’alié­na­tion indi­vi­duelle des tra­vailleurs, avec sa spé­ci­fi­cité et son poids anthro­po­lo­gi­que. Mais avant d’envi­sa­ger le dépas­se­ment de celle-ci, sur cette base donc, il faut abso­lu­ment nuan­cer ce point de vue ou, plutôt, le com­plexi­fier pour ne pas ris­quer de passer à côté des autres fac­teurs qui s’ajou­tent à l’exploi­ta­tion, tout en étant par­fois intri­qués en elle, et aux­quels il faudra remé­dier si l’on veut mener à bien l’émancipation en lut­tant contre tout ce qui s’oppose. Or deux autres dimen­sions de la cau­sa­lité pro­duc­trice de l’alié­na­tion doi­vent être spé­cia­le­ment éclairées, sauf à verser dans un économisme étroit et insuf­fi­sam­ment opé­ra­toire : l’idéo­lo­gie et la psy­cho­lo­gie. Je vou­drais les évoquer briè­ve­ment.

L’idéo­lo­gie d’abord.

J’en ai déjà un peu parlé en mon­trant com­ment elle clô­tu­rait intel­lec­tuel­le­ment l’alié­na­tion sur elle-même et donc l’ali­men­tait dans les cas les plus forts, y com­pris en sus­ci­tant un bon­heur fait de l’accord (ima­gi­naire) avec soi-même. Elle rem­plit donc deux fonc­tions :

1 Elle occulte le phé­no­mène, le rend incons­cient, bri­sant toute vel­léité de le remet­tre en cause. C’est bien pour­quoi il me paraît bien naïf de se satis­faire d’une société donnée en met­tant en avant que ses mem­bres ne se révol­tent pas contre elle et en pré­ten­dant du coup, que, fina­le­ment, ils y sont heu­reux ! Rousseau lui-même, alors qu’il ne dis­po­sait pas du concept d’idéo­lo­gie, avait eu l’intel­li­gence de com­pren­dre – à propos de l’escla­vage, mais on peut étendre son propos – que « les escla­ves per­dent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir » [6].

2 Mais les voies de l’idéo­lo­gie, qui attei­gnent la cons­cience et la per­ver­tis­sent, de facto, sont plus com­plexes et retor­ses que cela car, même s’il n’y pas de Sujet mani­pu­la­teur cen­tral, omni­scient et cyni­que der­rière elle, il y a cepen­dant des sujets qui jouent un rôle actif dans son élaboration et son déploie­ment et qui le font sou­vent en toute cons­cience [7]. Elles ne se rédui­sent pas au phé­no­mène néga­tif de l’occulta­tion, c’est-à-dire de l’igno­rance impo­sée. Elles pas­sent aussi par les diver­ses formes, posi­ti­ves elles, de la jus­ti­fi­ca­tion ou de la légi­ti­ma­tion de ce qui est, à savoir de l’exis­tence bornée des indi­vi­dus : soit par la reli­gion qui jus­ti­fie l’ordre social tel qu’il est en le rap­por­tant à un projet divin iné­ga­li­taire et assi­gnant aux indi­vi­dus leur place sociale, tout en prô­nant le mépris de leur vie sen­si­ble, donc sa muti­la­tion [8] ; soit par celle d’une nature, d’ori­gine divine ou pas, d’essence bio­lo­gi­que qui serait la cause des dif­fé­ren­ces de statut social des indi­vi­dus, thèse qui fut défen­due dans l’Antiquité par Aristote, lequel trou­vait juste le rap­port maître/esclave du fait de son enra­ci­ne­ment dans les natu­res res­pec­ti­ves de l’un et de l’autre [9]. Cette réfé­rence à la nature est reprise, sans le moin­dre recul cri­ti­que scien­ti­fi­que­ment informé, par le libé­ra­lisme contem­po­rain tel que Hayek en four­nit une illus­tra­tion exem­plaire [10], quitte à se réfé­rer à un dar­wi­nisme social par­fai­te­ment faux selon lequel la vic­toire des forts sur les fai­bles dans le domaine animal serait trans­po­sa­ble dans le domaine humain et expli­que­rait les iné­ga­li­tés socia­les issues de la concur­rence libé­rale : P. Tort a défi­ni­ti­ve­ment ruiné la vali­dité de cette trans­po­si­tion [11]. Enfin et contra­dic­toi­re­ment, plus ou moins, il y aurait aussi l’idée que les indi­vi­dus sont res­pon­sa­bles, du fait de leur libre arbi­tre, de la situa­tion sociale qui est la leur. Le libre arbi­tre n’est en rien la nature, mais peu importe : dans tous les cas l’idée que la société, du fait de l’exploi­ta­tion économique, condi­tionne les indi­vi­dus et les aliène est, dans tous les cas et par prin­cipe, mise hors-jeu, mas­quée idéo­lo­gi­que­ment. On aper­çoit ainsi la force des idées, qui ne sont pas seu­le­ment le reflet passif de la « détresse réelle » des hommes [12], de leur alié­na­tion socio-économique plus pré­ci­sé­ment, mais un élément fort et actif de sa repro­duc­tion par la jus­ti­fi­ca­tion illu­soire qu’elles en four­nis­sent et qui entraîne ceux qui la subis­sent à l’accep­ter, malgré tout ce qu’un théo­ri­cien cri­ti­que peut en dire [13].

Mais dans la réa­lité concrète les choses doi­vent être pré­ci­sées. Car l’idéo­lo­gie n’est pas un monde à part, exis­tant dans une réa­lité dis­tincte de l’infra­struc­ture, quoi­que déter­mi­née par elle, et que Marx appelle la super­struc­ture. Il faut savoir que cette « topi­que », à l’image de celle de Freud concer­nant la per­son­na­lité et y dis­tin­guant des ins­tan­ces, a une valeur d’abord métho­do­lo­gi­que, nous per­met­tant de dis­tin­guer intel­lec­tuel­le­ment ce qui est cause et ce qui est effet, et elle ne signi­fie en rien que ces deux plans de réa­lité soient sépa­rés, qu’ils ne se rejoi­gnent pas et que l’idéo­lo­gie ne soit pas pré­sente dans les rap­ports de tra­vail, au cœur de l’infra­struc­ture économique. Or, si c’est le cas, et c’est le cas, il faut se sou­ve­nir que Marx parle d’idéo­lo­gie domi­nante et non exclu­sive, ce qui impli­que qu’il y ait aussi une idéo­lo­gie domi­née, celle des domi­nés jus­te­ment, aussi embryon­naire et confuse soit-elle, et il faut admet­tre qu’elle peut cons­ti­tuer et cons­ti­tue réel­le­ment un espace de résis­tance à la domi­na­tion de l’idéo­lo­gie… domi­nante ! Suscitée par la souf­france au tra­vail, par les luttes contre l’exploi­ta­tion, ali­men­tée et élaborée pro­gres­si­ve­ment par les syn­di­cats et les partis, elle empê­che alors l’alié­na­tion d’être totale et elle est donc un ins­tru­ment de désa­lié­na­tion poten­tielle. Une contre-épreuve nous en est four­nie par ce qu’il se passe dans les peti­tes entre­pri­ses où la syn­di­ca­li­sa­tion est faible ou nulle : c’est là que l’accep­ta­tion idéo­lo­gi­que des normes capi­ta­lis­tes de l’économie et du tra­vail est la plus forte et c’est là, par consé­quent, que le degré d’exploi­ta­tion y est le plus grand : l’absence d’une contre-idéo­lo­gie rend tota­le­ment aveu­gle à l’alié­na­tion et la referme sur elle-même [14]. On retien­dra donc l’idée que si la thèse de cette clô­ture sur soi de l’alié­na­tion a été et est vraie dans beau­coup de cas, elle ne sau­rait être consi­dé­rée comme vraie tou­jours ou abso­lu­ment, et le pro­ces­sus d’émancipation pourra s’appuyer sur cet élément idéo­lo­gi­que spon­tané ou sur cette faille dans l’alié­na­tion de la cons­cience pour éviter qu’il soit perçu comme une libé­ra­tion appor­tée de l’exté­rieur par une ins­tance syn­di­cale ou poli­ti­que s’auto-pro­cla­mant éclairée d’une manière auto­ri­taire, voire mépri­sante [15].

La psy­cho­lo­gie, ensuite. Il faut l’inté­grer à l’expli­ca­tion, contre un socio­lo­gisme som­maire, lié à l’économisme du même type, qui est porté à en faire abs­trac­tion. Ce qu’il faut rete­nir de toutes les ana­ly­ses empi­ri­ques dont on dis­pose désor­mais, spé­cia­le­ment grâce l’apport majeur de Freud et de ses suc­ces­seurs, c’est qu’entre la réa­lité sociale objec­tive et le sujet indi­vi­duel, s’inter­pose le milieu fami­lial. Or celui-ci n’est pas seu­le­ment le por­teur d’un condi­tion­ne­ment idéo­lo­gi­que direct, trans­met­tant l’idéo­lo­gie domi­nante (comme à tra­vers l’école, par exem­ple) – auquel cas on revien­drait à une variante fami­liale de l’influence sociale, donc à une variante du méca­nisme stric­te­ment socio­lo­gi­que de l’influence du milieu dans laquelle la psy­cho­lo­gie en tant que telle dis­pa­raî­trait. Il est le lieu de méca­nis­mes affec­tifs spé­ci­fi­ques dans le cadre du rap­port aux parents : iden­ti­fi­ca­tion à eux, inté­rio­ri­sa­tion de leurs images et des modè­les de vie qu’ils véhi­cu­lent, qui entraî­nent à dési­rer les imiter ou à répon­dre à leurs atten­tes pour ne pas perdre leur amour, etc. Or tout cela, même s’il peut avoir aussi un aspect dyna­mi­sant por­tant à l’auto­no­mie, est d’abord un fac­teur d’hété­ro­no­mie, pous­sant le futur adulte dans des voies d’exis­tence qui ne cor­res­pon­dent pas tou­jours à ses poten­tia­li­tés indi­vi­duel­les réel­les et qui condui­sent donc à l’alié­ner, à le faire deve­nir autre et moins que ce qu’il pour­rait être s’il était sous­trait à ces méca­nis­mes par une éducation déli­bé­ré­ment orien­tée vers le libre choix de sa vie d’adulte [16]. Cela est d’autant plus dan­ge­reux que les adul­tes sont eux-mêmes alié­nés, non cons­cients de l’ori­gine sociale et fami­liale de leur propre per­son­na­lité et qu’ils peu­vent trans­met­tre leur propre alié­na­tion à leurs enfants ! C’est sur cette base psy­cho­lo­gi­que que fonc­tionne aussi la repro­duc­tion sociale des métiers ou pro­fes­sions – et donc des clas­ses elles-mêmes : les enfants, sans qu’il y ait besoin d’une contrainte spé­ci­fi­que, vont adhé­rer à la voie pro­fes­sion­nelle de leur père (ou de leur mère) sur la base d’une valo­ri­sa­tion pure­ment affec­tive et, en cas de vie alié­née de leurs parents, vont repro­duire l’alié­na­tion sociale dont ceux-ci ont été vic­ti­mes [17] : l’enfant d’ouvrier devient ouvrier, l’enfant de paysan ou d’arti­san devient paysan ou arti­san, celui de com­mer­çant devient com­mer­çant, etc. Dans tous ces cas, il y a « imi­ta­tion » pas­sive et l’on ne peut pas dire que c’est le « moi » de l’enfant qui se réa­lise ! A l’inverse, c’est bien le « capi­tal cultu­rel » et donc « social » des pri­vi­lé­giés qui va se trans­met­tre dans les clas­ses pri­vi­lé­giées, main­te­nant la rigi­dité des rap­ports et des iné­ga­li­tés de clas­ses… non sous la forme d’un seul condi­tion­ne­ment social méca­ni­que mais aussi, j’y insiste, sur la base d’un condi­tion­ne­ment psycho-affec­tif dont j’ai indi­qué som­mai­re­ment les pro­ces­sus [18]. Gérard Mendel, dont l’œuvre est celle d’un psycho-socio­lo­gue tout entière cen­trée sur l’idée d’émancipation et qui débou­che sur la notion d’« acte-pou­voir », c’est-à-dire sur l’idéal d’un indi­vidu ayant un pou­voir sur ses actes et qui, comme il le dit, « voit le bout de ses actes », aura su au contraire com­bi­ner appro­che socio­lo­gi­que et appro­che psy­cho­lo­gi­que ins­pi­rée de la psy­cha­na­lyse ; et dans ce contexte, il aura su indi­quer que l’influence du milieu fami­lial n’est pas d’abord posi­tive, sti­mu­lante, mais infan­ti­li­sante et donc alié­nante : elle est un obs­ta­cle à l’auto­no­mie, elle « nous tire en arrière » par le poids du schéma psycho-fami­lial qu’elle com­porte. Ici aussi, il faut le savoir, pour éviter, autant que pos­si­ble, ces effets néga­tifs et peut-être envi­sa­ger une autre cons­truc­tion du sujet que celle, fami­lia­liste, que nous avons connue long­temps [19]. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que la genèse de l’alié­na­tion obéit à un déter­mi­nisme psy­cho­lo­gi­que propre où l’incons­cient fami­lial joue un rôle, sans qu’on puisse pour autant sépa­rer ce déter­mi­nisme de tout arrière-plan causal de la société, si l’on songe par exem­ple que la struc­ture fami­liale change à tra­vers l’his­toire et donc ses effets sur l’homme aussi [20].


[1Voir en particulier de lui, Vers une économie du bonheur, Contre-feux. C’est dire qu’il faut aussi interpeller l’idée de « science économique » car c’est une discipline largement idéologique et politique, malgré l’habillage mathématique dont elle se dote. Je rappelle que Marx ne se réclamait pas d’une pareille « science » et que le sous-titre du Capital est « Critique de l’économie politique ».

[2Et parfois tout simplement la contrainte familiale ou conjugale !

[3Exemple de cette démission : un article du journal Le Monde (9 septembre 2016) où il est dit que « si il y a aliénation dans le port du foulard, elle est volontaire et fondée sur l’affirmation de soi » ! Ce propos, tenu par un directeur d’études à l’EHESS, est proprement ahurissant : il témoigne d’une inintelligence radicale du concept d’aliénation qui le retourne en son contraire et réussit à transformer en valeur ce qui doit être condamné et demande à l’être par son vocable même !

[4Je précise tout de suite que, de même que le bonheur peut désigner soit un état de satisfaction complète, soit une occurrence de plaisir ou de joie, le malheur désigne soit l’absence totale du premier état, soit l’absence de telle ou telle forme particulière de plaisir ou de joie.

[5Ce qui ne signifie en rien qu’il ne connaisse pas de souffrances par ailleurs, par exemple dans son travail du fait de l’exploitation !

[6Du contrat social, L.I, ch. 2. Voir aussi la même idée chez Spinoza, mais à propos de l’aliénation religieuse : « Les hommes combattent pour servitude comme s’il s’agissait de leur salut » (Traité théologico-politique, Préface)

[7Voir le combat idéologique en faveur du libéralisme que mènent régulièrement des responsables politiques de tous ordres lors des rencontres de Davos : ceux-ci savent parfaitement ce qu’ils font – ce qui relativise mon propos précédent. Quant aux médias, ils répercutent allègrement et constamment l’idéologie libérale. En toute innocence, c’est-à-dire en toute inconscience ?

[8Voir la manière dont toutes les religions monothéistes affirment la supériorité de l’homme sur la femme, voulue par Dieu, méprisent la vie du corps et la sexualité, condamnent l’homosexualité, etc. Voir aussi, plus vigoureusement et sur un plan plus large, le fait qu’elles ont toutes cautionné les pouvoirs en place, les transformant plus ou moins en « théocraties », comme en France, avec l’idée d’une monarchie « de droit divin » ou encore dans les régimes musulmans dans lesquels la religion est directement politique et, en l’occurrence oppressive, totalitaire. Voir à ce sujet le chapitre sur Marx dans ma Critique de la religion, La Ville brûle.

[9Voir La politique, I, 5, Vrin : pour les esclaves comparés aux maîtres et du seul fait de la nature, « demeurer dans l’esclavage est à la fois juste et bienfaisant ». A aucun moment Aristote n’envisage que ce soit le statut social et arbitraire de l’esclavage (un esclave est un prisonnier de guerre à l’origine) qui le rende « inférieur » ou apparemment inférieur au maître, y compris dans ses caractéristiques physiques. Comme l’adit Rousseau : « il prenait l’effet pour la cause ». Ainsi, ce n’est pas sa robustesse naturelle, éventuellement disgracieuse, qui le prédestine à être esclave, c’est parce qu’il est esclave et travaille manuellement, qu’il devient robuste, sinon disgracieux !

[10Voir Droit, législation et liberté, en 3 tomes, PUF et la longue analyse que je lui consacre dans la revue Actuel Marx, n° 5, PUF, 1989. Le refus de parler d’aliénation se paie en plus, chez lui, d’une indifférence au malheur humain lié aux injustices sociales qui est assez scandaleuse.

[11Pour Darwin tel que Tort nous l’a décisivement expliqué à partir de La filiation de l’homme, l’évolution de la chaîne animale où règne la sélection naturelle et l’élimination des faibles par les forts dans la lutte pour la vie et l’adaptation au milieu, produit, avec l’arrivée de l’homme, la civilisation qui va progressivement s’opposer à cette sélection naturelle propre au monde animal, grâce, en particulier aux instincts sociaux, la sympathie et l’émergence de la morale. C’est celle-ci, avec le sens moral qu’elle suppose, qui nous permet de condamner le capitalisme et d’y voir un système foncièrement immoral, lequel, s’il repose sur les lois de la concurrence économique, ne saurait être considéré comme le prolongement naturel et donc normal, qu’on prétend indépassable, de la sélection naturelle chez les animaux. C’est oublier que l’ordre humain, tout en provenant de la nature, rompt progressivement avec elle et nous demande donc de construire une société qui s’oppose aux lois impitoyables de la nature d’avant l’homme. C’est ce que Tort a appelé « l’effet réversif de l’évolution ». Voir de lui, entres autres, L’effet Darwin, Seuil et mes contributions à Darwinisme et société (PUF) et à Pour Darwin (PUF). On ne saurait donc fonder les inégalités culturelles sur une nature antérieure et sous-jacente, la science même nous l’interdit. J’ajoute que Tort est un des rares penseurs à rappeler le rôle aliénant de l’idéologie dominante et à justifier une lutte instruite contre elle. Voir son dernier livre, remarquable de rigueur, Qu’est-ce que le matérialisme ?, Belin, 2016

[12Marx, à propos de la religion, mais dont on mutile une fois de plus la signification de sa pensée, en oubliant ce que j’indique ensuite.

[13M. Gauchet, à nouveau, malgré toute sa bonne volonté, méconnaît ce rôle négatif de l’idéologie, y compris religieuse.

[14C’est le cas, en France, d’un département comme la Vendée.

[15On sait que Lénine, dans les conditions d’un processus révolutionnaire se développant dans un pays arriéré économiquement et culturellement, a théorisé l’idée que la conscience révolutionnaire de classe, anti-capitaliste, ne pouvait être apportée que de l’extérieur aux ouvriers par un parti politique éclairé et « savant ». Ce point de vue pouvait avoir sa justification à l’époque et peut continuer à l’avoir partiellement, mais tel quel il est lourd de dangers. En tout cas, ce n’est pas tout à fait ainsi que Marx envisageait l’émancipation révolutionnaire, « mouvement spontané (ou autonome) de l’immense majorité » (Manifeste communiste, ch. I). Mais il ajoutait que, bien que les communistes ne formassent pas un « parti distinct », ils n’en constituaient pas moins « la fraction la plus résolue » et la plus éclairée théoriquement des partis ouvriers (ib., ch. II) capable d’entraîner les autres de ce fait. La spontanéité (ou l’autonomie) de la révolution n’exclut donc en rien la nécessité de la théorie et de la lutte contre les illusions idéologiques !

[16Plusieurs mouvements éducatifs contemporains s’orientent politiquement dans ce sens, faisant de l’éducation individuelle et scolaire un maillon décisif de l’émancipation : c’est le cas du mouvement Freinet, d’orientation libertaire, comme c’était le cas du GFEN (Groupe français d’éducation nouvelle) proche des communistes.

[17En tant qu’enseignant, j’en ai été le témoin direct, désolé et impuissant.

[18Ces formules de « capital culturel » et donc « social » sont de Bourdieu qui a su démontrer empiriquement comment s’effectue la reproduction sociale des rapports de domination, et donc, dans mon langage, de l’aliénation elle-même, dans de nombreux domaines, y compris celui de la culture esthétique. Voir de lui, en particulier, La reproduction (avec J.-C. Passeron) et La distinction. Mais malgré la force de ses analyses, il lui aura manqué d’intégrer pleinement la psychologie dans la reproduction de la domination.

[19Mendel, trop méconnu par les universitaires, y compris quand ils devraient se sentir concernés par ses travaux, est l’auteur d’une œuvre considérable. J’en retiens La société n’est pas une famille (La Découverte) et sa somme, L’acte est une aventure (La découverte, aussi). On lira aussi son entretien avec T. Andréani et moi-même dans la revue Actuel Marx, n° 15 (PUF, 1994). Il y aborde précisément cet aspect régressif du conditionnement familial. On peut cependant lui opposer que ce conditionnement peut être également positif, constructif, ou que, dans certains cas, une révolte infantile peut être productive : voir Balzac dans son rapport conflictuel avec sa mère ! Et, après tout, sur un plan plus large, la révolte psychologique peut mener au désir de révolution politique. Sur cette dimension causale de l’enfance, voir plus bas, 3ème partie, à propos de Winnicott.

[20C’est l’originalité de Mendel que d’avoir voulu intégrer la psychanalyse à ses explications sans la couper de la perspective sociologique, donc sans verser dans le psychanalysme : ni sociologisme, ni psychologisme. On retiendra l’idée que si la psychologie n’est pas tout, elle n’est pas rien, y compris dans le champ de l’aliénation.