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« Ah ! Si seulement les terroristes étaient pauvres et incultes !... »

Lettre genevoise 1

par Gabriel GALICE, le 4 janvier 2010

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Le Temps de Genève, sous la signa­ture d’Angélique Mounier-Kuhn, publie le 30 décem­bre 2009 un arti­cle inti­tulé « Des bancs de l’uni­ver­sité à l’atten­tat manqué – Terrorisme Le Nigérian Farouk Abdulmuttallab est un fils de bonne famille. Al Quaida mise de plus en plus sur des indi­vi­dus isolés, comme lui. » L’apprenti ter­ro­riste et les quinze autres mem­bres de la fra­trie sont qua­li­fiés de « reje­tons », terme fami­lier ou péjo­ra­tif dans l’accep­tion moderne du terme ; allez savoir pour­quoi. L’auteure cite le res­pec­ta­ble et sym­pa­thi­que pro­fes­seur Jean-Pierre Filiu (je le connais et l’appré­cie), qua­li­fiant Farouk Abdulmuttallab de « nomade de la glo­ba­li­sa­tion ». C’est par­tiel­le­ment vrai. A la nuance près que l’inté­ressé est de natio­na­lité nigé­riane, et donc pas tout à fait hors sol. Le Nigeria (923.768 km²) est un des prin­ci­paux pro­duc­teurs de pétrole de la pla­nète mais sa popu­la­tion (140 mil­lions d’habi­tants) est pauvre (espé­rance de vie de 44 ans et Indice de déve­lop­pe­ment humain de154 sur 179 pays, 71% de la popu­la­tion vit avec moins de 1$ par jour). Les pages du der­nier livre de Jean Ziegler La haine de l’Occident sont, sur ce pays, édifiantes. Le site du Ministère fran­çais des affai­res étrangères et euro­péen­nes indi­que : « Le Nigeria doit chro­ni­que­ment faire face à des ten­sions com­mu­nau­tai­res qui dégé­nè­rent par­fois en accès de vio­lence, comme les affron­te­ments du mois de novem­bre 2008 entre chré­tiens et musul­mans dans le centre du pays (ville de Jos, dans l’Etat de Plateau). De fait, l’un des enjeux poli­ti­ques majeurs est de pré­ser­ver un équilibre entre le Nord-Nigeria majo­ri­tai­re­ment musul­man (la charia est offi­ciel­le­ment en vigueur dans 12 Etats du Nord de la fédé­ra­tion.) et en déclin économique, et le Sud majo­ri­tai­re­ment chré­tien qui four­nit la majeure partie des res­sour­ces du pays ». Et aussi :

« Principaux clients : Etats-Unis (47,1%), Espagne (7%), Brésil (6,9%) (2007, EIU)
Principaux four­nis­seurs : Chine(10,9%), Pays-Bas (8,2%), Etats-Unis (8,1%) (2007, EIU) »

Du site de la Confédération suisse, je retire :

« Colonie suisse 2008 : 230 per­son­nes
Exportations suis­ses 2008 : env. CHF 203.8 mil­lions
Evolution par rap­port à l’année pré­cé­dente : -2.5%
Importations suis­ses 2008 : CHF 140.7 mil­lions
Evolution par rap­port à l’année pré­cé­dente : -58.2% »

Radios et jour­naux se sont foca­li­sés sur le Yémen où l’apprenti ter­ro­riste est passé ; ce pays sent bon le soufre. Le Nigeria est moins exo­ti­que.

Un bon ter­ro­riste est un ter­ro­riste pauvre, un aigri de ban­lieue. De l’incen­die d’une voi­ture à celle d’un avion, il n’y aurait qu’un pas. Ce Farouk-là se devait de faire mieux que son père, ancien patron de la First Bank. Il aurait dû deve­nir cadre pétro­lier ou spé­cu­la­teur pro­fes­sion­nel, acqué­rir à 30 ans sa pre­mière Rolex et sa pre­mière Porsche. Son déraille­ment dérange. De tels spé­ci­mens tra­his­sent leur classe sociale, celle des gens bien, de l’oli­gar­chie auto­pro­cla­mée « élite ». On peut remar­quer que mourir pour une cause (même mau­vaise) méri­te­rait, sinon de la consi­dé­ra­tion, du moins un peu plus d’atten­tion.

L’his­toire ensei­gne que les plus révo­lu­tion­nai­res ne sont pas les plus pau­vres. Cadres ouvriers, arti­sans et intel­lec­tuels bour­geois (à com­men­cer par Karl Marx) ont cons­ti­tué l’enca­dre­ment des partis com­mu­nis­tes, au XIXè comme au XXè siècle. Ils se sont iden­ti­fiés à une cause et à un groupe qui n’était pas ori­gi­nel­le­ment le leur. Oussama Ben laden (l’auteure le rap­pelle à bon droit) est (était ?) un fils de bonne famille, ayant fait des études. Le pro­fes­seur gene­vois Mathieu Guidère estime que « la coor­di­na­tion inter­na­tio­nale de la lutte contre le ter­ro­risme a imposé à l’orga­ni­sa­tion (Al Quaida) de monter en gamme ». J’ignore si des études font foi de ladite « montée en gamme » (à pré­ci­ser) tant la matière est malai­sée. L’his­toire longue des mou­ve­ments révo­lu­tion­nai­res, anar­chis­tes, ter­ro­ris­tes ensei­gne que leurs auteurs sont rare­ment des igno­rants pau­vres.

Pour com­bat­tre les ter­ro­ris­tes, mieux vau­drait com­pren­dre leur milieu, leur tra­jec­toire, leurs mobi­les.