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Alep, le XXI° siècle et la gauche du XX° siècle

par LA SOCIALE, le 31 décembre 2016

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Cet article a été publié sur le blog de Vincent Présumey. Il a le mérite de mettre les pieds dans le plat et de poser les termes d’un débat qui ne devrait pas être escamoté. Les lecteurs de "La Sociale" peuvent donc en prendre connaissance et réagir. Précisons que les positions de Vincent Présumey engagent leur auteur et non la rédaction de "La Sociale". Nous reviendrons sur ces questions très bientôt.

Ces jours de fin 2016 début 2017 res­te­ront sans doute comme un moment d’inflexion his­to­ri­que glo­bale, dans le bas­cu­le­ment du capi­ta­lisme mon­dial vers une crise des­truc­trice aggra­vée. On lit par­fois que le XXI°siècle serait, avec un décal­lage de 17 ans, en train de com­men­cer, beau­coup d’his­to­riens ayant pareille­ment fait com­men­cer le XX° en 1914 voire en 1917.

De fait, les cas­su­res n’ont déjà pas manqué depuis le com­men­ce­ment du XXI° siècle pro­pre­ment dit :

 11 sep­tem­bre 2001, les crimes de masses de la mul­ti­na­tio­nale isla­miste al-Qaida à New York et Washington inau­gu­rent le grand bond en avant mili­taire, finan­cier et pétro­lier des années Bush ;

 15 sep­tem­bre 2008, la faillitte de Lehman Brothers et le crach bour­sier, quel­ques semai­nes avant l’élection d’un pré­si­dent noir aux Etats-Unis, sont l’abou­tis­se­ment de cette fuite en avant et la crise désor­mais s’ins­talle, finan­cière et économique et donc aussi sociale, mais aussi envi­ron­ne­men­tale ;

 17 décem­bre 2010, le sui­cide par le feu du jeune Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid dans le Sud pauvre de la Tunisie, qui meurt quel­ques jours plus tard, lance la vague de mani­fes­ta­tions que l’on appel­lera le "prin­temps arabe" et qui iront au delà de la Tunisie et y com­pris du monde arabe ;

 22 décem­bre 2016, l’écrasement et la dépor­ta­tion des habi­tants d’Alep Est par les forces russo-ira­nien­nes, quel­ques semai­nes aprés l’élection du mil­liar­daire Donald Trump à la pré­si­dence des Etats-Unis, qui doit être investi le 20 jan­vier pro­chain, annon­cent de l’avis géné­ral des com­men­ta­teurs paten­tés l’avè­ne­ment d’une "nou­velle géo­po­li­ti­que", dont ils avouent sou­vent qu’ils ne l’avaient pas anti­ci­pée, alors qu’elle est net­te­ment des­si­née depuis quel­ques années déjà, et qu’ils sont bien en peine de dire en quoi elle va consis­ter exac­te­ment.

La fai­blesse de la plu­part des com­men­ta­teurs paten­tés ne tient pas à leur degré d’infor­ma­tion, très élevé, mais à la carence d’ana­ly­ses qui, struc­tu­rel­le­ment, ne veu­lent pas voir que la lutte des clas­ses, quand bien même est-elle sou­vent incons­ciente voire mas­quée, joue un rôle abso­lu­ment moteur dans les dyna­mi­ques glo­ba­les, avant celui de la géo­po­li­ti­que tra­di­tion­nelle, qui a son impor­tance, mais sur cette base là et non par elle-même.

Dans l’enchaî­ne­ment de ces dates char­niè­res à la fois réel­les et sym­bo­li­ques la plus impor­tante est en effet celle du 17 décem­bre 2010, et s’il fal­lait choi­sir le moment de ce fameux "vrai début" du XXI° siècle alors je choi­si­rai celle-ci. L’impé­ria­lisme nord-amé­ri­cain s’est trouvé dans une situa­tion d’hyper­tro­phie arti­fi­cielle et trom­peuse, en fait de désé­qui­li­bre, à la suite de l’implo­sion du bloc sovié­ti­que et de l’URSS qui, contrai­re­ment à l’idéo­lo­gie de ses par­ti­sans comme de ses adver­sai­res, n’a pas été pro­duite par lui, mais par les luttes socia­les, démo­cra­ti­ques et natio­na­les à l’inté­rieur de ces pays qui n’avaient jamais été "com­mu­nis­tes". Cette surex­po­si­tion a accru ses contra­dic­tions alors que le marché mon­dial voyait arri­ver une nou­velle puis­sance capi­ta­liste de pre­mier plan, la Chine, et une autre puis­sance nou­velle, de second ordre économiquement par­lant, la Russie. La fuite en avant des années Bush a tenté de nier ces contra­dic­tions et les a fina­le­ment accrues.

Or dans ce monde en proie aux des­truc­tions crois­san­tes, socia­les, envi­ron­ne­men­ta­les, cultu­rel­les, cau­sées par un capi­ta­lisme total et géné­ral, c’est bien la chaine éruptive des explo­sions insur­rec­tion­nel­les, qu’il est donc juste d’appe­ler des révo­lu­tions, ou plus exac­te­ment des ouver­tu­res de révo­lu­tions, non refer­mées, qui se déclen­che à partir de la Tunisie en décem­bre 2010-jan­vier 2011 – annon­cées par le sou­lè­ve­ment contenu en Iran en 2009 -, c’est bien cela qui cons­ti­tue "l’irrup­tion vio­lente des masses dans le domaine où se règlent leurs propre des­ti­nées" avec une dimen­sion mon­diale immé­diate. D’où son impor­tance.

Or la majo­rité des cou­rants poli­ti­ques issus du XX° siècle ainsi que la cons­cience ordi­naire de trop de mili­tants de gauche et d’extrême-gauche se sont mon­trés tout aussi inap­tes que les néo­li­bé­raux à saisir cette pour­suite de la marche de l’his­toire et à reconnaî­tre "notre vieille amie, notre vieille taupe qui sait si bien tra­vailler sous terre pour appa­raî­tre brus­que­ment".

Alors que les révo­lu­tions arabes, attei­gnant la dimen­sion insur­rec­tion­nelle en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie, Bahrein, Yémen, mais sus­ci­tant ou rejoi­gnant en les mar­quant, des mou­ve­ments sociaux et démo­cra­ti­ques en Grèce, Espagne, Portugal, Israël et jusqu’au Wisconsin où les gré­vis­tes, au prin­temps 2011, occu­pent la place de Madison comme les Egyptiens leur place Tahir, alors que se pro­duit tout cela, par contre, très vite, la croyance dans la mani­pu­la­tion, sur­tout lors­que ces révo­lu­tions ont affecté, tout autant que les vieilles dic­ta­tu­res "pro-occi­den­ta­les", des régi­mes "pro­gres­sis­tes" (Libye, Syrie), la méfiance envers les masses ’("tout ce qui bouge n’est pas rouge", "der­rière Facebook, Washington"), ont pré­valu, pour fina­le­ment rejet­ter les mou­ve­ments de masse dans les tênè­bres d’un "isla­misme" qui est en réa­lité leur adver­saire et leur est fon­ciè­re­ment étranger.

Quand un pays euro­péen, le pre­mier en dehors du cas excen­tri­que et par­ti­cu­lier de l’Islande, a connu une crise révo­lu­tion­naire, elle ne fut pas reconnue, puis­que c’était l’Ukraine et que le mou­ve­ment popu­laire s’y oppo­sait à la puis­sance colo­niale his­to­ri­que : la Russie. Bien au contraire la révo­lu­tion était ici trai­tée de réac­tion fas­ciste, et la contre-révo­lu­tion armée des mili­ces payées par le pre­mier capi­ta­liste du pays, Rinat Akhmetov, et armées par la Russie, pré­sen­tée comme une sorte de gué­rilla néo­so­vié­ti­que héroï­que.

En fait, si nous par­cou­rons le monde à la recher­che de mou­ve­ment sociaux de contenu démo­cra­ti­que et révo­lu­tion­naire pour les­quels ces cou­ches mili­tan­tes ont pu témoi­gner de la sym­pa­thie depuis trois décen­nies, il n’y a guère que l’Amérique latine : mais c’était non pas pour y appuyer direc­te­ment les authen­ti­ques mou­ve­ments popu­lai­res de Bolivie ou d’Argentine, mais pour y accla­mer les cau­dillos pré­ten­dant les repré­sen­ter, les enca­drer et allant jusqu’à les répri­mer, à Caracas, La Paz ou Quito.

Cette faillite intel­lec­tuelle et morale de cou­ches assez larges repro­duit au XXI° siècle le schéma contre-révo­lu­tion­naire de la divi­sion du monde en deux camps, celui de "l’impé­ria­lisme et de la guerre" contre celui du "socia­lisme et de la paix", comme disait Jdanov en 1948. L’antienne du "retour à la guerre froide" est d’ailleurs une bana­lité média­ti­que de la der­nière période, mais elle est fausse et ne permet pas de com­pren­dre le réel. Il est assez clas­si­que de voir les géné­raux d’une ancienne guerre abor­der la nou­velle guerre comme ils pen­saient avoir gagné l’ancienne, et la perdre. Ce méca­nisme de pensée a atteint un stade qui relève de la psy­cho­lo­gie col­lec­tive en Europe occi­den­tale et en Amérique du Nord et du Sud au cours de ces der­niè­res années.

La sen­sa­tion stu­pide d’avoir été orphe­lins lors­que tom­bè­rent le mur de Berlin et le bloc sovié­ti­que, parce qu’il n’y avait soi-disant plus de modèle (même mau­vais), alors que c’était au contraire l’hori­zon qui se déga­geait enfin par la mort de cet anti­mo­dèle repous­sant, ce sen­ti­ment très répandu s’est immé­dia­te­ment rabattu, pour ne pas avoir à penser la réa­lité concrète, sur la pro­tes­ta­tion contre les guer­res nord-amé­ri­cai­nes, avant tout les deux guer­res ira­kien­nes de 1990-1991 puis de 2003, aux réper­cus­sions mon­dia­les. Cette pro­tes­ta­tion était entiè­re­ment jus­ti­fiée, mais elle devait être menée en sai­sis­sant l’avè­ne­ment réel du nou­veau alors que, le plus sou­vent, elle fut conduite sous la chan­son mala­dive et ras­su­rante de la répé­ti­tion du même, empé­chant de com­pren­dre une réa­lité faite de lutte sociale mon­diale entre pro­lé­ta­riat et capi­tal, et non de mimi­ques de combat contre le seul "impé­ria­lisme amé­ri­cain" et le "sio­nisme".

Les guer­res de Bush, assu­jet­tis­sant ou contour­nant ONU et OTAN selon ses besoins, qui ont dominé la pre­mière décen­nie du XXI°siècle, ont péren­nisé cet état figé de cons­cience. Qu’elles aient conduit pré­ci­sé­ment à une crise sans pré­cé­dent de l’impé­ria­lisme nord-amé­ri­cain, et que cette crise n’a pas cessé de se déve­lop­per, sous la triple pres­sion des mou­ve­ments sociaux, aux Etats-Unis comme dans les pays arabes, du pour­ris­se­ment finan­cier ouvert ou latent, et de la montée d’autres puis­san­ces impé­ria­lis­tes, voila un élément qui n’entre pas dans la vision du monde répé­ti­tive et féti­chiste des soi-disant "anti-impé­ria­lis­tes" qui assi­mi­lent l’impé­ria­lisme, et donc le capi­ta­lisme en géné­ral, à un seul Etat.

Rien de ce qui s’est passé depuis 2008 n’a été inté­gré par eux, et tout ce qui se passe doit être classé à la rubri­que du "on connaît déjà, c’est un coup de la CIA (ou du Mossad)".

Et en deçà même de cet arrêt des comp­teurs à 2008, ils sont en fait blo­qués sur le len­de­main immé­diat de la chute du bloc sovié­ti­que, quand ils ont cru qu’il ne fal­lait sur­tout rien faire d’autre que faire face au bom­bar­de­ment du monde par Washington, sans com­pren­dre que les révo­lu­tions qui avaient fait tomber le mur de Berlin devait, sou­ter­rai­ne­ment, che­mi­ner aussi contre Washington.

Finalement, cette vision du monde féti­chiste et figée redé­cou­vre avec un ravis­se­ment ouvert ou masqué un homme fort à l’Est, qui s’appelle Vladimir Poutine, et réin­vente une "guerre froide" qu’on sent qu’elle sou­hai­te­rait moins froide, revi­vant fan­tas­ma­ti­que­ment les pires moments des années cin­quante du ving­tième siècle, même si ce n’était pas la même géné­ra­tion ! Mais ce n’est pas tout et, pire encore, il s’avère, et c’était pré­vi­si­ble, que la fausse cons­cience néos­ta­li­nienne a com­mencé à fusion­ner avec la réac­tion tra­di­tion­nelle, celle du fas­cisme, celle de l’inté­grisme reli­gieux et celle du néo­conser­va­tisme, la rhé­to­ri­que des sites de l’alt-right amé­ri­caine étant exac­te­ment la même que celle des sites de nos­tal­gi­ques de Staline et de sup­por­ters de Bachar el Assad.

Avec l’axe Trump-Poutine qui se des­sine, les stades ulti­mes du néos­ta­li­nisme et du néo­conser­va­tisme, aussi néo­li­bé­raux l’un que l’autre d’ailleurs, se rejoi­gnent. Les don­neurs de leçons qui nous disaient que les mani­fes­tants de Tien An Men avaient des réfé­ren­ces dou­teu­ses, que la chute du mur de Berlin ce n’était pas bien, que les Ukrainiens sont des nazis c’est bien connu, que les dic­ta­tu­res arabes sont certes, bru­ta­les mais tout de même laï­ques et puis qu’elles résis­tent à l’impé­ria­lisme, que Chavez cons­trui­sait le socia­lisme et que Castro l’avait cons­truit, que la réus­site économique chi­noise tient quand même au socia­lisme et que fau­drait pas quand même que les ouvriers chi­nois fas­sent trop grève, que la révo­lu­tion syrienne, a) n’a jamais existé, b) n’existe plus, c) est moche par­tout sauf chez les Kurdes (cochez la case), vont-ils en toute logi­que raconter avec Breitbart news que Georges Soros et les sio­nis­tes payent les jeunes Américains pour leur faire faire une "révo­lu­tion orange" contre Donald Trump, l’homme qui a formé un cabi­net dont la for­tune équivaut à celle de 110 mil­lions d’Américains ?

Nous ver­rons, mais disons-le clai­re­ment : c’est tout à fait pos­si­ble puisqu’il ont déjà fait pire, ils ont veillé à ce que gauche et syn­di­cats en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, res­tent l’arme au pied pen­dant que le peuple syrien se fai­sait mas­sa­crer, raconté par­tout que la popu­la­tion d’Alep a) n’était plus com­po­sée que d’isla­mis­tes armés, b) était otage des isla­miste, c) aspi­rait à être libé­rée par cet Etat certes un peu brutal, mais laïque, etc. (rayez les men­tions inu­ti­les).

Quand on a fait ça, on peut tout faire : défi­ler der­rière un Fillon, un Orban, un Trump, cela pourra leur arri­ver, car les bornes au delà des­quel­les il n’y a plus de limi­tes ont déjà été fran­chies.

Nous en avons d’ailleurs un indice en France, que pas mal de gens ont perçu sur les forums et réseaux sociaux, y com­pris parmi les par­ti­sans intel­li­gents (il y en a encore quel­ques uns) de la can­di­da­ture Mélenchon, qui s’affirme à la fois, dans la situa­tion de vide créée par les cinq années Hollande, comme le pre­mier can­di­dat de ce que l’on appelle encore la "gauche" et un can­di­dat cré­di­ble à la ges­tion des inté­rêts bien com­pris de l’impé­ria­lisme fran­çais (alliance russe, recom­po­si­tion euro­péenne, main­mise afri­caine réaf­fir­mée), avec les explo­sions de vio­lence ver­bale, de rage excom­mu­ni­ca­trice et de culte du chef opé­rées par les pré­ten­dus "Insoumis". Nous ver­rons sans doute cou­rant jan­vier si le staff du chef, qui a for­cé­ment cons­cience du carac­tère de plus en plus contre-pro­duc­tif, même pour lui, de cette bat­te­rie d’admi­ra­teurs for­ce­nés et d’éradicateurs de la liberté de qui­conque pense autre­ment, prend des mesu­res pour les calmer ou décide de conti­nuer à les exci­ter. Mais cette ampli­fi­ca­tion a été par­fai­te­ment syn­chrone avec la chute d’Alep Est.

Cet exem­ple par­ti­cipe plei­ne­ment de notre sujet : les enjeux sociaux sont mon­diaux, une ancienne gauche est aujourd’hui rangée, pra­ti­que­ment en ordre de bataille, dans le camp de la contre-révo­lu­tion sociale au niveau réel de la lutte des clas­ses mon­diale.

Alors bien sûr, pour atté­nuer un peu ces propos, disons que dans le détail de l’évolution de tel ou tel cou­rant poli­ti­que, et aussi de telle ou telle cons­cience indi­vi­duelle, les choses sont plus com­pli­quées, plus mixtes, et peu­vent évoluer dif­fé­rem­ment. Mais jus­te­ment : il convient main­te­nant, si l’on ne veut pas encore plus insul­ter l’avenir, d’assu­rer la décan­ta­tion. C’est aussi en cela que la prise d’Alep Est cons­ti­tue et cons­ti­tuera une césure.