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Algérie : le parti unique se porte bien

par Denis COLLIN, le 12 avril 2009

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L’élection pré­si­den­tielle algé­rienne n’inté­resse pas grand monde. Peut-être même l’Algérie elle-même n’inté­resse-t-elle plus per­sonne. La réé­lec­tion, avec le score unique de 90,24% des suf­fra­ges, du pré­si­dent Bouteflika n’a sus­cité aucun grand titre dans la presse fran­çaise. [1] Une infor­ma­tion « nor­male », en pas­sant. Il y a trois semai­nes, les ser­vi­ces du minis­tère de l’inté­rieur algé­rien annon­çaient une par­ti­ci­pa­tion entre 70 et 75% soit plus de 15% de mieux que lors de la pré­si­den­tielle et ce alors même que les prin­ci­paux partis d’oppo­si­tion avaient appelé à boy­cot­ter ce match truqué dont les résul­tats étaients connus d’avance [2], à la nota­ble excep­tion du PT de Louisa Hanoune (qui ter­mine en seconde posi­tion … avec un peu plus de 4%) et de quel­ques can­di­dats de pure forme. Quelques jours avant le scru­tin le quo­ti­dien algé­rois Le Matin pou­vait écrire, en titrant « Que la farce com­mence » :

« Abdelaziz Bouteflika, n’accep­tera pas un faible taux de par­ti­ci­pa­tion le 9 avril pro­chain ». Celui qui parle ainsi est le direc­teur de cam­pa­gne du can­di­dat Bouteflika, Abdelmalek Sellal sur les ondes de la Chaîne inter­na­tio­nale de la radio algé­rienne. Et cela suffit pour conclure que le taux sera bien gonflé afin de ne pas fâcher le pré­si­dent.

Interrogé sur le taux de par­ti­ci­pa­tion de 70 % qu’il a avancé jeudi der­nier, l’invité de la radio a expli­qué qu’il s’agis­sait d’un « sou­hait per­son­nel » et non d’une pro­jec­tion réelle. « Nul n’est devin pour annon­cer de chif­fre, mais je reste per­suadé qu’il sera très impor­tant en raison des signes qui confor­tent cette ten­dance », a dit M. Sellal. « Nous avons obtenu plus de 4 mil­lions de signa­tu­res pour notre can­di­dat, ce qui cons­ti­tue un signe tran­chant du large sou­tien dont il béné­fi­cie, notam­ment de la part de la société civile », pré­cisé le minis­tre des Ressources en eau.

La secré­taire géné­rale du PT, Louisa Hanoune a confirmé l’inten­tion du pou­voir, hier à Berouaguia, en décla­rant que le peuple don­nera le jour de l’élection pré­si­den­tielle « une leçon à tous les fata­lis­tes qui ne croient pas en l’avenir du pays ».

Bref tout s’est passé selon les sou­haits du pré­si­dent algé­rien qui avait pré­cé­dem­ment fait modi­fier la cons­ti­tu­tion afin de pou­voir se faire réé­lire ad vitam aeter­nam, selon une mau­vaise habi­tude qui se géné­ra­lise et qui a même trouvé en d’autres lieux le sou­tien de toutes sortes de révo­lu­tion­nai­res oublieux des paro­les de l’Internationale (« Il n’est pas de sau­veur suprême, ni Dieu, ni César ni tribun »).

En Kabylie, où le FFS avait appelé au boy­cott, la par­ti­ci­pa­tion oscille entre 30 et 45%, un mira­cle, disent les obser­va­teurs qui n’ont pas vu les électeurs se pres­ser dans les bureaux de vote. Le Soir d’Algérie écrit ainsi :

Cela s’est tra­duit par le retour aux réflexes d’antan chez les citoyens : à quoi bon voter puis­que, de toutes les maniè­res, le résul­tat est connu d’avance ! C’était en tout cas l’ambiance géné­rale cons­ta­tée jeudi dans les cen­tres et bureaux de vote à Alger. D’El-Biar à Bab-el-Oued, en pas­sant par les Tagarins, le topo est iden­ti­que : en milieu d’après-midi, là où nous sommes passés, seuls les agents pré­po­sés à l’orga­ni­sa­tion du scru­tin occu­paient les lieux ! Peu ou prou d’électeurs dans tous ces cen­tres, il était en plus vrai­ment raris­sime de ren­contrer sur ces mêmes lieux les repré­sen­tants des can­di­dats, à l’excep­tion de ceux de Bouteflika. « Mais pour­quoi voulez-vous que je vote ! » nous répon­dra tout sim­ple­ment l’un d’entre eux. « Si je suis là, c’est uni­que­ment pour avoir ça ! » expli­que-t-il en bran­dis­sant un billet de 1000 DA !

Même Louisa Hanoune, qui ne ména­geait pas son sou­tien à Bouteflika au nom de « l’union natio­nale » (elle avait approuvé la modi­fi­ca­tion de la cons­ti­tu­tion), Louisa Hanoune qui entre­tient de cor­dia­les rela­tions avec le pou­voir, se réveille avec la gueule de bois. Le Matin rap­porte :

Elle vient de se réveiller : « Je rejette glo­ba­le­ment et dans le détail les résul­tats offi­ciels » de cette élection annon­cés ven­dredi par le minis­tre de l’Intérieur Yazid Zerhouni, a déclaré lors d’une confé­rence de presse à Alger Mme Hanoune.
Louisa Hanoune ? C’est cette femme aux impré­ca­tions, celle qui disait : « Malédiction aux par­ti­sans du boy­cott ! »
Louisa Hanoune ? C’est celle qui appe­lait à se mobi­li­ser le jour du scru­tin pour barrer la route aux "enne­mis de la nation"
Cette même Louisa Hanoune vient de décla­rer samedi après-midi, ceci : "Aucune des 48 wilayate n’a échappé à la fraude"
La secré­taire géné­rale du Parti des tra­vailleurs algé­riens (PT) a ajouté : "Ils ont bourré les urnes et fal­si­fié les procès-ver­baux établis après le dépouille­ment des bul­le­tins de vote.
Louisa Hanoune a également remis en cause le taux de par­ti­ci­pa­tion de 74,54% annoncé par le minis­tre de l’Intérieur. "La par­ti­ci­pa­tion était appré­cia­ble mais en aucun cas elle ne pou­vait attein­dre 74%", a-t-elle dit. Selon les esti­ma­tions de son parti, le taux de par­ti­ci­pa­tion à l’élection de jeudi se situait autour de 52%,
« Malédiction aux par­ti­sans du boy­cott ! »

Le pays pour­tant ne va pas bien. En dépit de la manne pétro­lière et gazière des der­niè­res années, le ravi­taille­ment pose tou­jours des pro­blè­mes – récem­ment, les pommes de terre étaient deve­nues une denrée rare. Les grèves sont nom­breu­ses et la dif­fi­culté de vivre est tou­jours aussi grande pour l’immense masse de la jeu­nesse.

Si nos élites et nos jour­na­lis­tes si prompts à dénon­cer les attein­tes aux droits de l’homme se tai­sent, c’est que la ligne est de sou­te­nir Bouteflika et le pou­voir héri­tier du FLN, car c’est la seule solu­tion conforme aux inté­rêts bien com­pris du main­tien de l’ordre dans Afrique du Nord qu’on veut arri­mer à l’UE en la trans­for­mant en arrière-cour de l’Europe, comme l’Amérique Latine était l’arrière-cour des États-Unis.


Interrogé sur France-Inter, Mohammad Benchicou, dont La Sociale a soutenu le combat quand le pouvoir l’a jeté en prison, a fait les déclarations suivantes :

France Inter : Quel commentaire faites-vous du score à la tunisienne obtenu par Abdelaziz Bouteflika ?

Réponse : Les chiffres grotesques qui viennent d’être annoncés par le ministre de l’Intérieur sont une façon grossière de duper l’opinion internationale. Dans cette farce électorale, le régime n’avait d’autre choix que de se reconduire par la force (contre la société) et par la falsification des chiffres (à l’attention de l’opinion internationale qu’il veut tromper en s’inventant une base pop et une légitimité.)
La réalité que la bouffonnerie des chiffres a voulu cacher, est bien celle là : cette élection présidentielle s’est tenue dans un contexte de divorce entre la société et le régime, sans précédent depuis 1962 ! C’est la raison pour laquelle, tout au long de ces dernières semaines, le pouvoir algérien a eu très peur de l’abstention. Elle aurait été le révélateur de ce divorce devant l’opinion internationale. Donner les vrais chiffres de la participation, aurait signifié, pour le pouvoir de Bouteflika, illustrer sa coupure d’avec la société et donc, de facto, de son illégitimité, en quelque sorte. Mais je ne m’y attarderai pas : pas un Algérien, y compris parmi ceux les plus acquis à la cause du président-candidat, n’y croit. Le problème est ailleurs : à quel prix tragique, pour les Algériens mais aussi pour l’équilibre politique de la région, ce régime s’est-il fait reconduire, par la force et la tricherie ?

FRANCE INTER : Justement, à quoi vous attendez-vous ?

REPONSE : Cette réélection de Bouteflika par la force et la fraude va précipiter l’Algérie vers l’inconnu. Sans doute vers un surcroît de retard dans tous les domaines, mais aussi vers une dictature classique et honteuse et, je le crains, vers une forte instabilité. Pourquoi ? Parce que c’est un régime usé, corrompu, inapte à comprendre le monde et l’ambition des Algériens, qui vient de se faire réélire. Ce régime n’est pas dans une stratégie de gouvernance mais dans une stratégie de maintien au pouvoir.
Ce qui le motive, ce n’est pas le développement de la société dont il n’ignore rien de l’hostilité, c’est son contrôle. Son contrôle et sa répression. Durant ce troisième mandat, Bouteflika va vouloir renforcer le contrôle et la répression et essayer de revenir au système unique. C’est ce que j’appelle dictature classique et honteuse.
Comme il est dans une stratégie de maintien au pouvoir, il va négocier un pacte mafieux avec « la famille d’en face », celle qui menace son pouvoir, les islamistes. Durant ce troisième mandat, Bouteflika va vouloir promulguer une amnistie en faveur des terroristes, sur le dos du peuple algérien.
Mais tout cela, je le crains fort, mènera à l’aggravation du divorce avec la société, à l’exacerbation de la colère populaire et donc, à une forte instabilité sociale, d’autant plus que le régime n’aura plus de manne pétrolière pour satisfaire les besoins et acheter le silence.
Vous, en Occident, êtes concernés par cette forte instabilité sociale qui aura des conséquences sur le terrorisme et sur l’émigration clandestine. Cela pose, alors, la question à ceux qui, chez vous, applaudissent à la réélection de Bouteflika : peut-on fermer les yeux sur la reconduction des régimes autocrates, vieillis et corrompus, sur la rive sud de la Méditerranée et, en même temps vouloir la fin du terrorisme et de l’émigration clandestine ? Rien ne se règlera tant que l’on ne règle pas la question démocratique dans les pays de la rive sud.


[1Les magazines qui avaient critiqué le régime Bouteflika - Marianne et l’Express - ont été interdits en Algérie la semaine précédent l’élection.

[2Parmi les partis appelant au boycott, on trouve le Front de Forces Socialistes (FFS) de Ait Ahmed, surtout très bien implanté en Kabylie, mais qui représente la principale force alternative au pouvoir militaire à masque civil qu’est le pouvoir de Bouteflika.