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Résistances

Revue de presse 26 mars – 9 avril 2020

par Antoine BOURGE, le 13 avril 2020

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En pleine pandémie, deux cosmonautes russes et un astronaute américain sont partis hier matin de Baïkonour, au Kazakhstan, pour une mission de six mois sur l’ISS. A l’instar cette mission, la classe politique est plus stratosphérique que jamais et plane à mille lieux du réel. Pourtant, certains citoyens n’attendent plus aujourd’hui l’intervention providentielle d’un État défaillant pour s’organiser. Qu’en sera-t-il demain ?

Réveillez-vous !
Avec l’aimable autorisation de Marc Milani.
Photo prise à la Réunion, mai 2016.

LA CHARITÉ DES PUISSANTS

Les riches doi­vent aider les plus pau­vres

Cette obli­ga­tion morale, que l’on retrouve dans le Nouveau Testament : « Que celui qui a deux tuni­ques par­tage avec celui qui n’en a point, et que celui qui a de quoi manger agisse de même. » (Luc, 3:11), devrait s’impo­ser à tous les for­tu­nés s’il leur res­tait une once de morale. Dans Courrier International (n°1536), le cons­tat sui­vant est fait :

« Une enquête réa­li­sée à New York montre que les ghet­tos sont les quar­tiers les plus tou­chés par l’épidémie. Alors que les clas­ses moyenne et supé­rieure peu­vent faire du télé­tra­vail, les cou­ches socia­les infé­rieu­res comp­tent de nom­breux tra­vailleurs manuels qui ris­quent de ne plus avoir de quoi faire bouillir la mar­mite s’ils arrê­tent leurs acti­vi­tés. Ils conti­nuent donc à tra­vailler malgré le danger. »

Et la solu­tion indi­quée par le jour­nal Lianhe Zaobao (Singapour) est simple en son prin­cipe : « Dans cette situa­tion, il est du devoir des plus riches – que ce soit à l’échelle natio­nale ou inter­na­tio­nale – d’aider les plus fai­bles. »

Au-delà des exhor­ta­tions à la cha­rité, com­ment les patrons pour­raient-ils aider leurs employés en temps de crise ? Une solu­tion révo­lu­tion­naire trou­vée par Xavier Fontanet dans Les Echos :

« Pour per­met­tre aux entre­pri­ses de mieux amor­tir les chocs, il est une idée à laquelle le patro­nat et les syn­di­cats devraient réflé­chir : c’est celle d’un CDI à temps varia­ble. Il s’agi­rait pour l’employé et son employeur de s’accor­der sur une flexi­bi­lité du temps de tra­vail heb­do­ma­daire. Celui-ci pour­rait varier d’un mini­mum de 4 × 7 heures, soit 28 heures par semaine, à un maxi­mum disons de 5 × 9, soit 45 heures. (…) Il marque une évolution posi­tive du capi­ta­lisme qui permet une par­ti­ci­pa­tion ren­for­cée à la pros­pé­rité de l’entre­prise. » Alléluia !

Solidarité sauce gou­ver­ne­men­tale...

Sur la chaîne Éducation France,on pourra appré­cier la rhé­to­ri­que du gou­ver­ne­ment, incar­née par G. Attal, secré­taire d’État auprès du minis­tre de l’Éducation natio­nale et de la jeu­nesse, sur la soli­da­rité – mot dont il igno­rait visi­ble­ment l’exis­tence. La pro­pa­gande est gros­sière, le voca­bu­laire sim­pliste (est-ce cela la péda­go­gie ?) – le gou­ver­ne­ment sous-entend donc que les pro­fes­seurs ne sont pas assez soli­dai­res ? Faut-il qu’ils aillent aider à la cueillette des frai­ses ? Encore un pro­cédé de stig­ma­ti­sa­tion sor­dide, quand on connaît l’impli­ca­tion des ensei­gnants dans le monde asso­cia­tif, un bel uni­vers non lucra­tif qui échappe à nos diri­geants. Les citoyens n’ont pas attendu G. Attal pour être soli­dai­res.

Charité gou­ver­ne­men­tale

Faute de mas­ques et de res­pi­ra­teurs en nombre suf­fi­sant, la défiance envers le gou­ver­ne­ment enfle de jours en en jours. Malgré cela, le direc­teur régio­nal de l’ARS de la région Grand Est, Christophe Lannelongue, qui ne fai­sait qu’appli­quer les déci­sions poli­ti­ques du gou­ver­ne­ment, a été limogé pour son zèle comme l’indi­que Français.rt.com, ce qui en dit long sur la crise au sommet du pou­voir :

« Quelques jours après avoir sou­levé un tollé en esti­mant qu’il ne voyait « pas de raison » d’annu­ler le projet en cours de sup­pri­mer 598 postes et 174 lits au CHRU de Nancy, le direc­teur de l’ARS Grand Est a fina­le­ment été limogé par le gou­ver­ne­ment. »

Quel aima­ble sursis, sur­tout si l’on voit la déci­sion appli­quée une fois la crise passée...

Ces déci­sions non prises sont autant de morts dont le gou­ver­ne­ment est res­pon­sa­ble

Alors que les labo­ra­toi­res dépar­te­men­taux dis­po­sent des com­pé­ten­ces et du maté­riel pour pro­cé­der à des tests Covid-19, le gou­ver­ne­ment ne leur permet pas de par­ti­ci­per au dépis­tage. Ils assu­rent pour­tant pou­voir faire 150 à 300 000 tests par semaine. Une déci­sion cri­mi­nelle de la part du gou­ver­ne­ment, comme on peut le lire sur Français.rt.com :

« Contactés par Le Point, plu­sieurs direc­teurs de labo­ra­toi­res dépar­te­men­taux trou­vent « incom­pré­hen­si­ble » le silence gou­ver­ne­men­tal. Et pour cause : ces labo­ra­toi­res ont annoncé début mars dis­po­ser non seu­le­ment d’un per­son­nel de pointe – dis­po­ni­ble pour réa­li­ser des tests à grande échelle – mais aussi de four­nis­seurs, capa­bles de les équiper en réac­tifs qui man­quent dans les CHU et labo­ra­toi­res privés. »

Et plus loin :

« Alors que l’Allemagne, la Belgique ou l’Espagne mobi­li­sent eux toutes les res­sour­ces dis­po­ni­bles, y com­pris les labo­ra­toi­res vété­ri­nai­res. »

Enfin :

« Le 28 mars, le minis­tre de la Santé Olivier Véran annon­çait que la France avait passé une com­mande pour 5 mil­lions de tests rapi­des qui « per­met­tront d’aug­men­ter nos capa­ci­tés de dépis­tage de l’ordre de 30 000 tests sup­plé­men­tai­res par jour au mois d’avril, 60 000 au mois de mai et plus de 100 000 par jour au mois de juin ». Pas de quoi rat­tra­per le retard accu­mulé par rap­port à l’Allemagne qui pra­ti­que plus de 500 000 dépis­ta­ges du Covid-19 par semaine, depuis le début de la pan­dé­mie. Outre-Rhin, le confi­ne­ment n’est d’ailleurs pas aussi strict qu’en France. »

LE COMBAT DES GENS DE RIEN

Quand les mani­fes­ta­tions sont au mieux igno­rées, au pire répri­mées à coup de LDB, de gaz lacry­mo­gè­nes et de matra­ques, quand les cahiers de doléan­ces se vola­ti­li­sent, quand les biens publics sont bradés et les ser­vi­ces publics détruits, quand la pers­pec­tive de l’insé­cu­rité sociale est l’hori­zon qui borne notre avenir, alors la nation doit se res­sai­sir de la ges­tion des affai­res confis­quée par les élites.

Le peuple des rond-points tient la France à bout de bras

Français.rt.com relaye l’ana­lyse de Rachida Dati, parue dans le Journal du diman­che. La jus­tesse des propos, venant d’un membre de la classe poli­ti­que, est deve­nue chose rare :

« Cette France qui tra­vaille tout en vivant dans des situa­tions pré­cai­res : aides-soi­gnan­tes, infir­miè­res, ambu­lan­ciers, aides à domi­cile, femmes de ménage, cais­siè­res, livreurs ou encore per­son­nel péni­ten­tiaire », liste-t-elle. En d’autres termes, des pro­fils socio­lo­gi­ques de Gilets jaunes : « Ce sont ces Français, ceux qui nous ont aler­tés il y a quel­ques mois sur les ronds-points, qui tien­nent aujourd’hui le pays à bout de bras ! », pour­suit-elle, sou­li­gnant qu’« il faudra en tirer les consé­quen­ces et agir, à la sortie de la crise, pour mieux valo­ri­ser leur uti­lité sociale et reva­lo­ri­ser leurs salai­res ».

Le peuple des hos­pi­ta­liers, qui est en pre­mière ligne, conti­nue à lutter pour exiger plus de moyens pour faire face à la crise, en pleine période de confi­ne­ment. La gra­vité de la situa­tion, à Tourcoing comme ailleurs, mérite des prises de déci­sions, non des ater­moie­ments. Comme on peut le lire sur Français.rt.com, ce sont des condi­tions dignes d’exer­cice de leur tra­vail que récla­ment les mani­fes­tants :

« On mani­feste parce qu’on n’a pas de maté­riel, on n’a pas de per­son­nel, on n’a pas de mas­ques, on n’a pas de blou­ses, on n’a rien, y en a marre ! »

Sur Français.rt.com, ce sont des propos simi­lai­res que tient cette soi­gnante dans une vidéo adres­sée à E. Macron, qu’elle accuse d’irres­pon­sa­bi­lité :

« J’accuse le pré­si­dent de la République de non-assis­tance aux soi­gnants en danger de mort dans l’exer­cice de leurs fonc­tions. J’accuse le pré­si­dent de la République d’envoyer son armée blan­che au combat, à mains nues, sans armes, c’est-à-dire sans mas­ques FFP2 et autres pro­tec­tions indis­pen­sa­bles pour se défen­dre et pour soi­gner. »

Et plus loin :

« Vous ne méri­tez pas votre peuple [...] ce peuple si fra­ter­nel lui, ces soi­gnants qui aler­tent, qui crient, hur­lent, pleu­rent ; vous restez sourd à nos appels, vous en êtes mépri­sant mon­sieur, vous nous avez trahis. A jamais le sang de ces hommes et ces femmes en blou­ses blan­ches res­tera indé­lé­bile sur vos mains cri­mi­nel­les », déclare-t-elle encore, tout en remer­ciant « la nation » : « Celle-là même qui nous applau­dit tous les soirs et qui de ses mains d’or, réa­lise des mas­ques, pré­pare des repas [...] et res­pecte le confi­ne­ment. »

D’un point de vue médi­cal, le confi­ne­ment est abso­lu­ment néces­saire en l’absence de mas­ques mais il pour­rait avoir une autre uti­lité, qui ne fait pas tel­le­ment les affai­res du pou­voir : repren­dre le temps du ques­tion­ne­ment et résis­ter comme chacun le peut. La lettre de cet ouvrier publiée sur le site de François Ruffin est éloquente :

« J’ai bien cons­cience que vous êtes assez éloignée du monde des chan­tiers, de la pro­mis­cuité que ces der­niers engen­drent, des efforts phy­si­ques qu’ils impo­sent, de l’habi­lité néces­saire à la réa­li­sa­tion des opé­ra­tions, de la néces­sité du tra­vail de groupe, du danger généré par l’uti­li­sa­tion des outils (électroportatifs – engins – etc). J’ai bien cons­cience que vous êtes loin de notre quo­ti­dien. Mais que je le veuille ou non, quelle que soit l’ampleur de votre mépris envers nous, ces gens et moi-même vivons dans la même société que vous, et nous avons besoin de com­pren­dre pour­quoi nous devrions nous mettre en danger, nous-même mais aussi par exten­sion nos famil­les, les per­son­nels soi­gnants, nos anciens, et fina­le­ment, l’ensem­ble de la popu­la­tion sim­ple­ment parce que vous nous le deman­dez. Qui plus est de manière insul­tante. »

Peuple vili­pendé par les valets du pou­voir

D’abord Français.rt.com, D. Cohn-Bendit qui ose insul­ter le Pr. Raoult, au moment où les ser­vi­ces de réa­ni­ma­tion sont débor­dés et auraient besoin que les patients soient trai­tés aux pre­miers stades des symp­tô­mes par l’hydroxy­chlo­ro­quine pour désen­gor­ger les ser­vi­ces. Mais bien sûr, sauver des mil­liers de vies semble secondaire à ce défen­seur du macro­nisme.

Ensuite, le valet média­ti­que Y. Calvi, dont l’une des saillies contre les ser­vi­ces publics a récem­ment été exhu­mée comme l’indi­que Français.rt.com :

« Des propos de l’ani­ma­teur Yves Calvi, agacé par la « pleur­ni­che per­ma­nente hos­pi­ta­lière » en mars der­nier, ont sus­cité une polé­mi­que aujourd’hui alors que la survie de nom­breux mala­des du Covid-19 dépend de la capa­cité d’accueil des hôpi­taux. (…) « [Yves] Calvi, allez tra­vailler sans moyen maté­riel ou humain, en ayant peur d’être infecté ou d’infec­ter vos patients et pari lancé vous ne pleur­ni­che­rez pas, vous pleu­re­rez et ne res­te­rez pas », s’est indi­gnée la dépu­tée insou­mise Caroline Fiat, elle-même aide-soi­gnante ayant repris du ser­vice dans le cadre de la lutte contre le coro­na­vi­rus. »

Dénoncer

Le pou­voir est si déconnecté du réel que même face à la colère d’une majo­rité de la popu­la­tion, les répon­ses ne res­tent que de l’ordre de la com­mu­ni­ca­tion alors qu’elles devraient être poli­ti­ques. Macron a ren­contré jeudi 9 avril les équipes de recher­ches contre le Covid-19 à l’hôpi­tal Bicêtre. Les applau­dis­se­ments filmés par l’Élysée ne lui étaient pas des­ti­nés mais saluaient l’infir­mière qui l’avait inter­pellé sur la ges­tion de la crise. Cet épisode relaté dans Le Parisien le démon­tre :

« « Ce n’est sur­tout pas Macron que nous avons applaudi à son invi­ta­tion. Cette col­lè­gue a pris la parole de manière vis­cé­rale pour parler des condi­tions de tra­vail des soi­gnants et des pro­blè­mes que nous ren­controns. Elle a dit au pré­si­dent que ça fai­sait long­temps qu’on l’inter­pel­lait, que nous étions en grève depuis des mois et qu’il n’avait jamais répondu pré­sent. Qu’il était dom­mage qu’il faille des mil­liers de morts pour qu’il se préoc­cupe de la santé », raconte Isabelle Bernard, infir­mière anes­thé­siste et secré­taire de la sec­tion CGT du CHU de Bicêtre. »

En pleine tem­pête, cer­tains mem­bres de la caste poli­ti­que, qui voient les plain­tes et pour­sui­tes judi­ciai­res se mul­ti­plier, com­men­cent à se dire qu’il vaut peut-être mieux dénon­cer la ges­tion cala­mi­teuse et se ranger de l’autre côté de la bar­ri­cade. Ainsi, Patrick Karam, vice-pré­si­dent de l’Île-de-France, a pré­féré démis­sion­ner et enga­ger une action en jus­tice contre ARS et l’AP-HP. A lire sur Français.rt.com :

« Dans son com­mu­ni­qué, le désor­mais ex-vice-pré­si­dent de région accuse les deux ins­tan­ces sani­tai­res de ne pas rem­plir effi­ca­ce­ment leurs mis­sions. « La mise à dis­po­si­tion pour tous les Franciliens de mas­ques, la mise en place de tests de détec­tion en nombre suf­fi­sant afin de confi­ner les mala­des igno­rant leur conta­gio­sité, l’achat massif de res­pi­ra­teurs et la mise à dis­po­si­tion de tous les trai­te­ments pos­si­ble­ment cura­tifs », ne sont pas assu­rés, selon lui. Patrick Karam se dit « révolté » par les « mul­ti­ples défaillan­ces de l’Etat [et] de ses bras armés », dans la ges­tion de la crise du Covid-19. »

Organiser une mani­fes­ta­tion en plein confi­ne­ment ? Rien n’est impos­si­ble pour LFI, on se sou­vient des holo­gram­mes de J-L. Mélenchon ! LFI a donc orga­nisé une mani­fes­ta­tion sur les réseaux sociaux afin de « pro­po­ser des solu­tions pour que plus jamais une crise comme celle du coro­na­vi­rus ne se repro­duise ». Les Insoumis ont été rejoints dans leur démar­che par des per­son­na­li­tés de droite. Un aperçu de l’opé­ra­tion donné par Français.rt.com :

« Ce 4 avril à 18h, plus de 75 000 tweets avaient été mis en ligne avec le mot clef « #Plus­Ja­maisCa ». Des chif­fres dont se sont réjouis les res­pon­sa­bles du parti, au pre­mier rang des­quels son chef. « Très beau succès de la manif en ligne #Plus­Ja­maisCa : plus de 60 000 par­ti­ci­pa­tions ! », a remar­qué le député des Bouches-du-Rhône. » »

Comme l’indi­quent très jus­te­ment Chloé Morin et Marie Le Vern dans Marianne, la confiance dans l’exé­cu­tif et dans les ins­ti­tu­tions semble épuisé. Mais il l’était bien avant la ges­tion de la crise du COVID-19, car François Ruffin rap­pe­lait le 1er mars et appe­lait à une dis­so­lu­tion de l’Assemblée natio­nale :

« [Macron affir­mait qu’il y a] divorce entre « pays légal » et « pays réel ». C’était un diag­nos­tic assez juste : la majo­rité dans l’hémi­cy­cle n’est plus, et depuis long­temps, une majo­rité dans la nation. Ses élus sont décriés, leur légi­ti­mité s’est ame­nui­sée, voire a dis­paru. Et malgré cette fra­gi­lité, malgré leur fai­blesse, ils veu­lent impo­ser une réforme de cette ampleur ? C’est un fossé, désor­mais, qui s’est creusé avec les Français, un gouf­fre entre « repré­sen­tants » et « repré­sen­tés ». Comment répon­dre à cette crise ? De sym­bo­li­ques motions ne suf­fi­sent pas. Il nous faut exiger, dans l’immé­diat, une dis­so­lu­tion de l’Assemblée natio­nale. Pour que le « pays réel » se dote d’un « pays légal » davan­tage à son image, que les électeurs se reconnais­sent dans leurs élus, même impar­fai­te­ment. Sans cette réponse, c’est la démo­cra­tie qu’on abîme, qu’on rend détes­ta­ble, parce qu’on la confond avec son simu­la­cre. » .

La colère va-t-elle se muer en orga­ni­sa­tion d’un nou­veau type pour déci­der du monde de demain ? (dans Marianne] :

« (…) [l’]apa­thie démo­cra­ti­que qui se mani­feste avant tout par des taux d’abs­ten­tion et une désaf­fi­lia­tion par­ti­sane dont nous avons long­temps cru pou­voir igno­rer les consé­quen­ces concrè­tes. Conséquences sur ce que ces symp­tô­mes disaient de la force de nos ins­ti­tu­tions : le Parlement et le pou­voir exé­cu­tifs ne sont aujourd’hui, face à l’épreuve, forts que de la confiance que chacun d’entre nous consen­tons à leur accor­der. Bien fai­bles, donc, et on le cons­tate chaque jour au nombre de per­son­nes contour­nant les règles du confi­ne­ment, ou mani­fes­tant leur colère sur les réseaux sociaux. »

Et plus loin :

« (…) tous les indi­ca­teurs de confiance citoyenne en la capa­cité de ce gou­ver­ne­ment à faire face à cette crise sont au plus bas, et ne ces­sent de chuter au grès des inter­ro­ga­tions et des polé­mi­ques nou­vel­les. Nous sommes en train d’épuiser un capi­tal de confiance que nous ne savons plus com­ment régé­né­rer, et la ques­tion qui se pose à nous est la sui­vante : jusqu’où la chute, et donc la désa­gré­ga­tion, peut-elle aller ? Et quel­les en seraient les consé­quen­ces concrè­tes ? »

On peut conti­nuer à penser tout en res­tant confiné. C’est ce que fait Sophia Chikirou dans L’inter­na­tio­nale média où elle signale le tour­nant tota­li­taire du pou­voir :

« Le cons­tat est indis­cu­ta­ble mais vous trou­ve­rez tou­jours quel­ques fana­ti­ques du libé­ra­lisme et la main invi­si­ble du marché pour nier l’évidence. Il faut dire qu’ils sont res­pon­sa­bles et qu’ils n’accep­tent pas de rendre des comp­tes, pas plus qu’ils n’accep­tent de partir, de s’excu­ser, de cor­ri­ger. Nous avons à faire à des dog­ma­ti­ques, aussi irra­tion­nels que l’étaient les bureau­cra­tes de l’Union sovié­ti­que ou de la Chine maoïste. Ce sont les mêmes méca­ni­ques tota­li­tai­res qui l’empor­tent : en dehors de leur cadre, rien ne peut exis­ter. »

Auto-orga­ni­sa­tion et sys­tème D

Sur son blog dans Mediapart, Alain Bertho met en exer­gue toute la créa­ti­vité et les capa­ci­tés pro­pres des Français à trou­ver des solu­tions à la place d’un État défaillant :

« Le bri­co­lage vir­tuose des soi­gnants dans l’urgence et la pénu­rie, les ini­tia­ti­ves mul­ti­ples de pro­duc­tion arti­sa­nale de mas­ques, l’orga­ni­sa­tion des soli­da­ri­tés les plus diver­ses, la redis­tri­bu­tion en ligne via WhatsApp, Zoom ou Skype des lieux de socia­bi­lité, d’acti­vité phy­si­que col­lec­tive comme la gym ou le yoga, de jeux de société fami­liaux mon­trent l’inven­ti­vité foi­son­nante aujourd’hui à l’œuvre. Une société n’a pas besoin de dis­cours mar­tiaux pour auto orga­ni­ser sa rési­lience, comme elle n’a pas besoin de déci­sions tech­no­cra­ti­ques pour orga­ni­ser sa sécu­rité sani­taire. »

En France, la ges­tion de la pénu­rie est moin­dre qu’elle aurait pu l’être, notam­ment grâce aux soi­gnants étrangers, HuffingtonPost s’en fait l’écho :

« Ces méde­cins qui n’ont pas de diplô­mes fran­çais. Et beau­coup sont enga­gés dans un par­cours du com­bat­tant fait d’humi­lia­tions et de salai­res hon­teux avant de pou­voir attein­dre le Graal de l’ins­crip­tion au conseil de l’ordre des méde­cins. Ces méde­cins doc­teurs en méde­cine dans leur pays doi­vent sou­vent faire plu­sieurs années en tant que sta­giai­res asso­ciés (fai­sant fonc­tion d’inter­nes) puis trois ans de pra­ti­cien asso­cié (après avoir passé un concours dif­fi­cile) avec des salai­res hon­teux. On leur demande aussi de refaire des stages sans rap­port avec leur spé­cia­lité mais qui vont per­met­tre de les garder dans le sys­tème encore plus long­temps.

Sans ces méde­cins, la crise serait encore plus grave. Certains ont bravé les fron­tiè­res, le confi­ne­ment de leur propre pays, la sépa­ra­tion avec leur famille, les tra­jets dif­fi­ci­les pour être à leur poste pen­dant cette crise. »

Tout le monde se rap­pel­lera des patrons pour fabri­quer des mas­ques de for­tune dont la confec­tion est détaillée dans de plu­sieurs vidéos dis­po­ni­bles sur inter­net. Marianne sou­li­gne que les Français ont pris plus de pré­cau­tions sani­tai­res que l’État n’en a pré­co­nisé jusqu’à main­te­nant :

« Il y avait déjà bien long­temps qu’une bonne partie des Français se cou­vraient le visage lors de leurs sor­ties auto­ri­sées, bien cons­cients à la longue que la com­mu­ni­ca­tion gou­ver­ne­men­tale ne ser­vait qu’à habiller la pénu­rie, et sur­tout l’impuis­sance de l’exé­cu­tif à recons­ti­tuer rapi­de­ment les stocks évanouis sous le quin­quen­nat pré­cé­dent. « La vérité, c’est que s’ils disaient qu’il faut rendre les mas­ques obli­ga­toi­res pour tout le monde, ils pas­se­raient pour des cons, donc ils ne le disent pas clai­re­ment », sou­pire un ancien minis­tre de pre­mier plan, désolé devant tant d’incu­rie. »

Peut-être fau­drait-il reve­nir à cette aspi­ra­tion fon­da­men­tale que pro­cla­mait l’Association Internationale des Travailleurs lors du congrès de Genève en 1866 :

« Que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes ; que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière n’est pas une lutte pour des pri­vi­lè­ges et des mono­po­les de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l’abo­li­tion de toute domi­na­tion de classe. »

C’est pos­si­ble en Argentine, pour­quoi pas en France ? Révolution Permanente nous fait part de cette expé­rience d’une usine sous contrôle ouvrier pour pro­duire mas­si­ve­ment mas­ques et blou­ses :

Pendant que les patrons licen­cient, sus­pen­dent et bais­sent les salai­res, les ouvriè­res du tex­tile de la coo­pé­ra­tive Traful Newen, en Patagonie argen­tine, reconver­tis­sent leur pro­duc­tion pour fabri­quer des mas­ques et créent de nou­veaux emplois. Un exem­ple à suivre en France et dans le monde entier, qui montre que ce sont les tra­vailleurs (et non l’Etat et le patro­nat) qui ont les solu­tions pour en finir avec la crise sani­taire et économique.

Des idées pour chan­ger la donne

1 – Un État social fort

L’Humanité se fait le relais des pro­po­si­tions des dépu­tés com­mu­nis­tes pour faire face à l’épidémie et pré­pa­rer des jours meilleurs :

« André Chassaigne défend des natio­na­li­sa­tions afin de sau­ve­gar­der et déve­lop­per la sou­ve­rai­neté sani­taire du pays. Luxfer, qui fabri­que des bou­teilles d’oxy­gène, et Famar, qui pro­duit 12 médi­ca­ments d’inté­rêt majeur, sont citées alors qu’elles sont sur le point de dis­pa­raî­tre. (…) Nous sommes pour un État fort, un État stra­tège qui pro­tège les citoyens et les biens com­muns de la loi du marché », argu­mente Sébastien Jumel. »

Et plus loin :

« Et parce qu’ils voient plus loin que la situa­tion hexa­go­nale, les dépu­tés PCF appel­lent enfin au déve­lop­pe­ment d’une cou­ver­ture de santé mon­diale et uni­ver­selle avec l’ONU et l’OMS, à l’aug­men­ta­tion de l’aide au déve­lop­pe­ment, l’annu­la­tion de la dette des pays les plus fra­gi­les, en plus d’un cessez-le-feu inter­na­tio­nal et de la levée des embar­gos économiques. »

2 – Justice fis­cale

On trouve sur le site d’ATTAC un cons­tat et cinq points qui per­met­traient plus de jus­tice fis­cale :

« Face à l’urgence sani­taire liée à la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus, l’État et les ser­vi­ces publics ont un rôle déci­sif à jouer. La semaine der­nière, Gérald Darmanin, minis­tre de l’Action et des Comptes publics, a lancé un « un grand appel à la soli­da­rité natio­nale » et annoncé sa volonté de créer une « pla­te­forme de dons » en ligne, tout en assu­rant que « la sortie de la crise ne pas­sera pas par une aug­men­ta­tion de la fis­ca­lité ». Loin d’avoir tiré les leçons de décen­nies d’affai­blis­se­ment des ser­vi­ces publics et de réfor­mes fis­ca­les favo­ra­bles aux plus riches et aux mul­ti­na­tio­na­les, voici un minis­tre qui en appelle à la cha­rité pour pal­lier les défaillan­ces de l’État. »

Les cinq points pour plus de jus­tice fis­cale : « ren­for­cer la pro­gres­si­vité de l’impôt, taxer les entre­pri­ses selon leurs capa­ci­tés, lutter contre l’évasion fis­cale, sup­pri­mer les niches fis­ca­les inu­ti­les, taxer les tran­sac­tions finan­ciè­res ». Ce serait cer­tai­ne­ment un bon début.

3 – Repenser le pou­voir local

Sur Le Comptoir , on trouve une ana­lyse assez juste d’Aurélien Bernier sur le « loca­lisme heu­reux » dont on devrait autant se méfier que de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » :

« Je suis convaincu qu’il faut penser simul­ta­né­ment la réforme des ins­ti­tu­tions natio­na­les et loca­les et que l’objec­tif pre­mier doit être d’ins­tau­rer une véri­ta­ble démo­cra­tie, de rendre le pou­voir au peuple. Cela signi­fie que nous devons mettre en place de nou­veaux méca­nis­mes de déci­sion, et des pro­po­si­tions comme le RIC ou le ren­for­ce­ment du réfé­ren­dum clas­si­que me parais­sent très bonnes. À condi­tion tou­te­fois de pou­voir trai­ter de tous les sujets, y com­pris (et sur­tout) des gran­des ques­tions économiques et socia­les, ce qui sup­pose de refu­ser la sou­mis­sion à l’ordre juri­di­que euro­péen ou aux règles du libre-échange.

Mais avant la déci­sion, il y a le temps de la déli­bé­ra­tion. Si nous lais­sons les grands médias et les partis domi­nants orga­ni­ser la déli­bé­ra­tion, le RIC ou d’autres pro­ces­sus de déci­sion en appa­rence démo­cra­ti­ques ris­quent de ne mener nulle part. C’est là que le “local” peut avoir un rôle majeur : il peut être la cel­lule de base de la déli­bé­ra­tion, qui peut ensuite remon­ter au niveau natio­nal par agré­ga­tion. Et que l’on ne se trompe pas : il ne s’agit pas, comme avec la “démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive”, de dis­sou­dre les inté­rêts de classe dans une pré­ten­due “proxi­mité” qui mène­rait droit au consen­sus ; il s’agit au contraire de redon­ner un pou­voir de déli­bé­ra­tion et de déci­sion aux clas­ses popu­lai­res qui en ont été très lar­ge­ment pri­vées. »

4 – L’indé­pen­dance plutôt qu’un mau­vais État fort

C’est le point de vue de Natacha Polony dans Marianne :

« Un esprit mal tourné y ver­rait un des tra­vers de ce qui fit la force même de la France. D’abord la qua­lité de sa méde­cine, qui induit chez cer­tains le mépris pour tout ce qui n’est pas validé par la science et la tech­ni­que, pour le simple bon sens, jus­te­ment. Mais également cet État fort dont nous n’avons gardé que les défauts en aban­don­nant sa capa­cité régu­la­trice. Il est à crain­dre que cette ver­ti­ca­lité bien fran­çaise n’ait habi­tué cer­tains à se défaire de ce qui nous cons­ti­tue en tant que citoyens : l’auto­no­mie. En l’occur­rence, du simple indi­vidu au plus haut tech­no­crate de l’admi­nis­tra­tion de santé, il semble évident à tous qu’il faut atten­dre de l’État la dis­tri­bu­tion de mas­ques qu’il n’a visi­ble­ment pas. »

Et plus loin :

« La des­truc­tion de l’auto­no­mie indi­vi­duelle semble le projet le plus abouti de notre moder­nité. Elle est le résul­tat conju­gué de la prise en main de nos vies par une admi­nis­tra­tion pétrie d’idéo­lo­gie tech­ni­cienne et de l’emprise abso­lue de la consom­ma­tion qui nous incite à pré­fé­rer les pro­duits four­nis pas l’indus­trie à ceux que nous pou­vons créer par nous-mêmes. Mais cette des­truc­tion de l’auto­no­mie indi­vi­duelle va de pair avec la des­truc­tion de l’indé­pen­dance natio­nale (…). »

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Comme le notait François Ruffin, que fera-t-on de cette crise ? Un sur­saut civi­que de résis­tance doit balayer ce pou­voir illé­gi­time, et ce à la voix active :

« C’est dans l’obs­cu­rité de la nuit nazie, dans la pire déchéance de la France, que Maurice et les siens ont rédigé « Les Jours heu­reux ». C’est une crise fru­men­taire, des diset­tes dra­ma­ti­ques, le trésor du Royaume à sec, qui ont accou­ché des cahiers de doléan­ces, puis de la Grande Révolution, d’une secousse d’espé­rance qui a bou­le­versé l’Europe et qui conti­nue de nous habi­ter. C’est la crise de 1929 qui nous a apporté les qua­rante heures et les congés payés…

Mais la voix pas­sive, « nous a apporté », n’est pas indi­quée. Ce sont les Hommes qui font l’his­toire. Ce sont les syn­di­ca­lis­tes, les mili­tants d’alors, qui ont permis le Front popu­laire. Cette même crise qui a débou­ché, en Allemagne, sur le natio­nal-socia­lisme, aux États-Unis sur le New-Deal. »

Antoine Bourge

Le 12 avril 2020