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Que faire ? Après la crise de 2020...

par Frédéric FARAH, Jérôme MAUCOURANT, le 29 avril 2020

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Nos amis Jérôme Maucourant et Frédéric Farah, animateurs de l’association "Nation et République sociale" nous ont fait parvenir cet article que nous publions bien volontiers. Cet article pourrait être le commencement d’une fructueuse collaboration entre nos deux groupes. Nation et République sociale, ce sont aussi les objectifs de La Sociale. Ensemble continuons

Frédéric Farah & Jérôme Maucourant [1], le 29 avril 2020

Que faire ? Après la crise de 2020 …

Faillite d’un logi­que : quatre décen­nies de renon­ce­ments

Dans un ouvrage à paraî­tre, Fake state [2], nous ten­tons de com­pren­dre la crise de la démo­cra­tie, en géné­ral, et com­ment, en par­ti­cu­lier, l’Etat a rompu le pacte de sou­ve­rai­neté : obéis­sance contre sécu­rité. L’impuis­sance de l’Etat a été orga­ni­sée et les moyens de sa puis­sance ont été volon­tai­re­ment affai­blis, reti­rés, entrai­nant le pays dans un vaste pro­ces­sus de remar­chan­di­sa­tion. Qui fut encou­ragé, déve­loppé et promu avec cons­tance par l’Union euro­péenne pen­dant trois décen­nies. En réa­lité, l’impé­ra­tif euro­péen n’est qu’une autre façon de nommer cette désar­ti­cu­la­tion pla­ni­fiée de l’Etat et la société, dès lors que le danger sovié­ti­que mon­trait son carac­tère illu­soire dans les années 1980.

Ainsi, la capa­cité de l’économie fran­çaise à croî­tre fut pro­gres­si­ve­ment minée, même selon les cri­tè­res moné­taro-mar­chands. Cette crise de légi­ti­ma­tion de l’ima­gi­naire capi­ta­liste a eu comme consé­quence l’émergence des mou­ve­ments qua­li­fiés sou­vent de « popu­lis­tes », en France et ailleurs, par les inté­rêts établis et leurs porte-parole auto­ri­sés. Rappelons, tou­te­fois, que ce trou­ble col­lec­tif est ali­menté par des fac­teurs bien réels : recher­che en berne, ser­vi­ces publics désor­ga­ni­sés et pri­va­ti­sa­tions effec­tuées sans vision par­ti­cu­lière.

A l’épreuve des faits, la ges­tion libé­rale de l’économie, si prompte à se récla­mer du prag­ma­tisme, s’est avérée inef­fi­cace voire fran­che­ment préoc­cu­pante. Cette poli­ti­que a exposé les socié­tés contem­po­rai­nes à des ris­ques nom­breux : pol­lu­tion, iné­ga­li­tés crois­san­tes (que rien ne peut jus­ti­fier désor­mais) et allon­ge­ment dérai­son­na­ble des chai­nes de pro­duc­tion met­tant la société tout entière dans un état de vul­né­ra­bi­lité. Monnaie et marché unique n’ont fina­le­ment pas été favo­ra­bles à la pros­pé­rité économique : les pays de l’UE hors Euro s’en sont mieux portés et ceux qui sont adopté ce régime moné­taire ont été contraints à des stra­té­gies mer­can­ti­lis­tes affai­blis­sant la crois­sance de la zone. Ce jeu à somme nulle, voire néga­tive, propre à la mon­naie unique, n’a rien de sur­pre­nant : ses méca­nis­mes ont été décrits depuis long­temps par des économistes de toute obé­dience, de Friedman [3] à Stiglitz …

Ces quatre décen­nies n’ont pas été seu­le­ment sté­ri­les mais dévas­ta­tri­ces, c’est ce que dévoile dans toute son hor­reur l’actuelle crise sani­taire. Depuis 1983, tous les gou­ver­ne­ments qui se sont suc­cédé, hormis les quel­ques inflexions des années 1997-2002, n’ont plus pensé autre­ment qu’en termes de « réfor­mes struc­tu­rel­les », c’est-à-dire déman­te­ler le droit du tra­vail, réduire le péri­mè­tre de la pro­tec­tion sociale et, sur­tout, la per­ver­tir de l’inté­rieur. Oui, c’était pure per­ver­sion que de vou­loir l’impor­ta­tion des logi­ques mana­gé­ria­les du privé : ne payons-nous pas très cher la redé­fi­ni­tion de l’hôpi­tal comme entre­prise déles­tée de ses stocks ?

Extrême-centre au pou­voir et contre-mou­ve­ment

Les trois années du pou­voir d’Emmanuel Macron sont para­doxa­les : l’accé­lé­ra­tion du mou­ve­ment de remar­chan­di­sa­tion a sus­cité un contre-mou­ve­ment inat­tendu, que ni les intel­lec­tuels de la classe domi­nante ni leur contra­dic­teurs habi­tuels n’avaient ima­giné : les Gilets Jaunes. C’est la vio­lence poli­cière qui se char­gea de mettre au pas le plus impor­tant mou­ve­ment social depuis 1968. Le centre, qu’on jugeait mou d’ordi­naire a montré de quoi il était capa­ble : nulle mol­lesse, en réa­lité, mais savante alchi­mie entre droite économique et gauche cultu­relle, tout à fait à même d’uti­li­ser les dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels mis au ser­vice de l’euro­li­bé­ra­lisme à la fran­çaise (arti­cle 49-3, ordon­nan­ces et pro­cé­du­res accé­lé­rées). Conscient que les réti­cen­ces de plus en plus nom­breu­ses mani­fes­tées par la société ris­quaient de faire bas­cu­ler le pou­voir dans l’illé­gi­ti­mité, il dut enfin com­po­ser. Toutefois, le coût finan­cier de la poli­ti­que cal­mant l’agi­ta­tion causée par les Gilets Jaunes ne fut pas négli­gea­ble.

Bien sûr, il s’agis­sait, du point de vue de la pré­si­dence Macron de refer­mer cette paren­thèse, vécue comme une péni­ble jac­que­rie, pour mieux pré­pa­rer l’essen­tiel : la réforme des retrai­tes. Sans oublier la réforme de l’assu­rance chô­mage. Rien ne sem­blait enrayer cette machine des­truc­trice démo­lis­sant l’Etat social. On en revint à l’ima­gi­naire vieillie de la « dame de fer », tant le désir qu’avait Emmanuel Macron de briser les syn­di­cats deve­nait cari­ca­tu­ral. D’ailleurs, quoi de plus effi­cace aussi que de mal­me­ner en même temps les pro­fes­seurs, ces éternels nantis sup­po­sés d’une pro­fes­sion qui ne sus­cite plus de voca­tion et dont l’état est bien triste rela­ti­ve­ment aux autres pays com­pa­ra­bles.

Les jeunes recrues du pou­voir et ses petits mar­quis ont commis une erreur de taille : à pre­mière vue, vio­len­ter les actifs au nom de la sau­ve­garde des retrai­tes pou­vait trou­ver un cer­tain écho auprès d’une France vieillis­sante et très inquiète de ses pen­sions. Néanmoins, en atta­quant aussi l’hôpi­tal (11 mois de grève aux urgen­ces), ils ont pré­ci­sé­ment mis en posi­tion vul­né­ra­ble une de leur prin­ci­pale assise sociale. Les anciens, en effet, plus frap­pés que les autres par ce nou­veau mal, réa­li­sent qu’ils ont été dupés ; de même la méde­cine libé­rale, envoyée en pre­mière ligne sans pro­tec­tion, a été trompé par le gou­ver­ne­ment. C’est un fait triste mais établi : le virus a mis un coup d’arrêt pro­vi­soire à cette entre­prise de démo­li­tion A l’épreuve, on décou­vre donc que le macro­nisme est tout sauf un huma­nisme et que le cen­trisme n’est pas modé­ra­tion mais confu­sion.

La réforme des retrai­tes est sus­pen­due et celle du chô­mage n’est que par­tiel­le­ment appli­quée. Le gou­ver­ne­ment a dû choi­sir le confi­ne­ment, devenu néces­saire en raison de notre désar­me­ment sani­taire et indus­triel. Mais, les effets psy­chi­ques, sociaux et économiques sont dévas­ta­teurs et mon­trent que le pou­voir est nu.

Les condi­tions d’une alter­na­tive

Les deux plans du gou­ver­ne­ment pré­voient 45 et 100 mil­liards pour faci­li­ter la tré­so­re­rie des entre­pri­ses et assu­rer le finan­ce­ment du chô­mage par­tiel. Pourtant, les mesu­res socia­les res­tent encore modes­tes alors que le ralen­tis­se­ment de l’économie fran­çaise place une part signi­fi­ca­tive de la popu­la­tion au risque de la pré­ca­rité et du chô­mage. Le monde du tra­vail et, par­ti­cu­liè­re­ment celui des clas­ses popu­lai­res, connait une grande dif­fi­culté pour affron­ter le choc économique.

Avant d’esquis­ser un pro­gramme pour demain, il convient de s’arrê­ter sur cette situa­tion. Nous voyons bien que dans les situa­tions d’excep­tion, si les struc­tu­res col­lec­ti­ves ne sont pas chan­gées, ce seront tou­jours les mêmes qui vont sup­por­ter les effets de la crise. Pensons donc aux 18,8 mil­lions de tra­vailleurs, qui ne connais­sent pas le télé­tra­vail, et à ceux qui sont en inté­rim ou sai­son­niers et vont servir de varia­ble d’ajus­te­ment pour des quan­ti­tés d’entre­pri­ses en dif­fi­cultés. Or, l’ins­pec­tion du tra­vail est un corps affai­bli et les nou­vel­les lois Pénicaud ont pla­fonné les indem­ni­tés prud­hom­ma­les et même rendu le simple recours aux prud­hom­mes très dif­fi­cile. Par ailleurs, ce sont les ména­ges les plus endet­tés, vivant dans des loge­ments étroits, qui sup­por­tent la crise.

Ce sont autant de faits à garder à l’esprit, car vou­loir sortir du modèle pro­duc­ti­viste n’est pas simple affaire de pro­duc­tion : il faut s’assu­rer que les biens ne par­cou­rent pas deux ou trois fois la terre, car si la France est deve­nue moins pro­duc­tive, durant ces der­niè­res décen­nies, elle n’a pas pour autant, par ses impor­ta­tions, cessé de par­ti­cipé au grand dérè­gle­ment mon­dial. Comment faire face au défi écologique, à la crise sani­taire et, dans le même mou­ve­ment, assu­rer de manière satis­fai­sante les besoins vitaux comme se loger se nour­rir, se trans­por­ter et se vêtir.

Or, il existe des tenants d’une « thé­ra­pie de choc » d’une genre nou­veau ; cette expres­sion ne doit pas être réser­vée à ceux qui vou­laient liqui­der le sovié­tisme en trois mois dans les années 1990 … Il s’agit main­te­nant des par­ti­sans d’une muta­tion radi­cale des modes de pro­duc­tion, (néces­saire, certes, à bien des égards) qui sont tentés par l’impo­si­tion vio­lente d’une série de normes très contrai­gnan­tes légi­ti­mées par l’urgence sani­taire ou écologique. Le risque serait de passer d’une logi­que injonc­tive à une autre : à l’adap­ta­tion à marche forcée au Grand Marché devrait ainsi suc­cé­der une adap­ta­tion à marche forcée vers un monde décrois­sant. Pour le dire autre­ment : à la tyran­nie du capi­tal se sub­sti­tue­rait, au milieu d’une période d’effon­dre­ment, une tyran­nie d’experts deve­nus bru­ta­le­ment écologistes et dépo­si­tai­res de la bonne hié­rar­chie des besoins que l’appa­reil pro­duc­tif devrait assu­rer.

Néanmoins, il ne fau­drait pas qu’une aus­té­rité chasse une autre, pour une simple raison d’effi­ca­cité. Il est crain­dre que ces dis­cours peu pru­dents nous ramè­nent très vite vers le vieux monde et ses ten­dan­ces à la déme­sure et à l’auto­des­truc­tion. A ne pas penser, sérieu­se­ment, à une démo­cra­tie étendue à l’économie, à de nou­vel­les ins­ti­tu­tions (main­te­nant infor­mée des dégâts de la mon­dia­li­sa­tion) et à la cons­truc­tion rai­son­née et par étapes des formes nou­vel­les du bien-vivre, il se fera que les 800 000 sala­riés de la logis­ti­que, les 7 mil­lions d’employés ou les 6,5 mil­lions d’ouvriers, pour qui la vie quo­ti­dienne reste bien empê­chée, refu­se­ront que s’abat­tent ce qui sera vécu comme des contrain­tes sup­plé­men­taire en sus de la crise pré­sente.

Que ceux qui sou­tien­nent, donc, les diver­ses mou­van­ces de l’écologisme électoral (très en vogue) et de cette sorte de social-écologisme qui se des­sine, tout en fai­sant l’apo­lo­gie de l’U. E de ses trai­tés (sin­gu­liè­re­ment depuis 2005), reconnais­sent alors qu’ils se sont trom­pés ou que la sobriété qu’ils sou­hai­tent est, en réa­lité, la sobriété pour le plus grand nombre (dont il ne font pas partie …). Il n’est pas pos­si­ble, en effet, d’occulter que le libre-échange de cette « gauche » écologique et euroé­péiste n’a cessé d’aug­men­ter les iné­ga­li­tés et de dévas­ter la nature. Or, seule une société peu iné­ga­li­taire est à même de faire face au défi écologique, car nul ne pourra sup­por­ter les nou­vel­les contrain­tes si des reve­nus extra­va­gants échappent à l’effort commun. Il convient, aussi bien sûr, que les dyna­mi­ques sans fin de consom­ma­tion osten­ta­toire soit frei­nées, sans quoi elles pous­sent sans cesse à l’émulation dans le gas­pillage.

La dénon­cia­tion de la société contem­po­raine doit donc être ration­nelle. La société de consom­ma­tion pose pro­blème dans la mesure où elle est une société pour la consom­ma­tion. Mais, l’avè­ne­ment de la consom­ma­tion de masse, réa­lisé dans le cadre d’un pro­grès tech­ni­que aliéné, a cor­res­pondu, aussi, à de vrais pro­grès des droits sociaux et la fin de la misère qui déci­mait pério­di­que­ment la classe ouvrière du XIXe siècle. A l’idéo­lo­gie du pro­grès, il faut donc la volonté du meilleur, c’est-à-dire d’une orien­ta­tion qui donne un sens à l’énergie et la créa­ti­vité humaine dans le souci de la mesure.

Il ne s’agit plus de pré­ten­dre que l’homme est le pos­ses­seur de la nature, il s’agit de dire qu’il en est le gar­dien ; cela n’a de sens que parce qu’il en a cons­cience, à la dif­fé­rence des ani­maux ou des plan­tes. La nature n’a pas de droits, c’est nous qui avons des devoirs. C’est pour­quoi les pen­sées irra­tion­nel­les qui font de la nature une force ven­ge­resse qui répan­drait des cala­mi­tés pour nous punir de nos péchés font pro­blème. Lorsqu’on observe les actions récen­tes entre­pri­ses contre la filière de la viande au nom de la défense des espè­ces, il y a lieu de s’inquié­ter… De la même façon, cer­tains voyaient, dans les dérè­gle­ments économiques, une consé­quence de la contes­ta­tion du Grand Marché ; il aurait ainsi fallu, comme le vou­lait Hayek, se sou­met­tre à ces mys­tè­res du marché qui nous dépas­sent…

Les tota­li­ta­ris­mes du siècle der­nier ont démon­tré que l’homme ne peut pas tout. Mais, il ne fau­drait pas en déduire qu’il ne peut plus rien, sous le pré­texte qu’on ne plante pas en effet d’oran­gers au lac Balaton, et qu’il faille dès lors se sou­met­tre à la Nécessité (le marché des mon­dia­li­sa­teurs ou la Nature, telle que la conçoive les écologistes radi­caux). C’est une troi­sième voix que doit emprun­ter la pensée cri­ti­que, celle de la pru­dence dans l’affir­ma­tion et d’un chan­ge­ment gra­dua­liste vers l’économie du bien-vivre. Laquelle peut impli­quer d’ailleurs le mieux-vivre : qui rai­son­na­ble­ment refu­sera d’en finir avec la mala­ria ou le Covid-19 ? Le « pro­phète de mal­heur » est donc néces­saire, mais il ne sera entendu que s’il indi­que une voie pra­ti­ca­ble de sortie de nos impas­ses actuel­les ? Sinon, les atti­tu­des hédo­nis­tes, égoïstes et cyni­ques triom­phe­ront sous le régime d’un capi­tal global sous forme télé­ma­ti­que, la pire de ses formes peut-être …

Penser le monde de demain ne peut donc se faire sur le mode en vogue de l’éradication, celle qui tonne du « passé, fai­sons table rase  ». Les leçons de l’Histoire sont pro­fon­dé­ment ambi­guës, dépen­dant du moment où l’on se pose les ques­tions. On ne tire jamais, de toute façon, assez de leçons de nos maî­tres en phi­lo­so­phie et poli­ti­que, que furent les Grecs et les Romains, et, à bien y regar­der, dans les gran­des heures du dit « Moyen Age » aux Lumières, en pas­sant par la Renaissance, on pourra tou­jours médi­ter sur cette inven­tion d’un l’homme, pièce cen­trale de l’orga­ni­sa­tion sociale où se cons­truit une com­mu­nauté poli­ti­que. C’est dans cette cité que la mise en examen de nos formes d’exis­tence est pos­si­ble, tout en refu­sant aussi bien les obs­cu­ran­tis­mes que le scien­tisme. Nos inquié­tu­des sont fortes, à cet égard, car tant de réfor­mes condui­tes dans l’éducation natio­nale ont appau­vri nos connais­san­ces his­to­ri­ques, déva­luer le passé et affai­bli la cons­cience poli­ti­que.

Les contours d’un « plus jamais » : pour un autre avenir

Voici les faits dont nous devons partir : l’économie risque de rester atone pour un moment et le confi­ne­ment n’aura pas permis aux appa­reils syn­di­caux ou poli­ti­ques de se réor­ga­ni­ser pour pro­po­ser une alter­na­tive cré­di­ble. Le risque de mille éclats de séces­sion est plau­si­ble. Il risque pour les plus radi­caux et les plus poli­tisé une volonté de règle­ment de comp­tes, que l’on dis­tin­guera, certes, de la néces­sité de procès par­fai­te­ment légi­ti­mes pou­vant être ins­truit contre les poli­ti­ques. A moins que l’on pense que cer­tains soient plus égaux que d’autres … Il appa­rait donc néces­saire de trans­for­mer la colère en projet poli­ti­que et de lui donner un débou­ché précis.

Le monde d’après doit être un mélange « de plus jamais ça » de conser­va­tion du monde lui-même et de pro­jec­tion vers autre chose. Mais plus jamais quoi ? Il y a un cadre économique dans lequel se déploient les acti­vi­tés humai­nes, que l’on ne doit plus revoir ou du moins que l’on doit subor­don­ner. Cela impli­que un cer­tain nombre de choses.

Plus jamais, une économie finan­cia­ri­sée comme elle l’est, avec la bonne grâce de l’UE, et et qui déve­loppe la rente finan­cière, mais aussi la rente tech­no­lo­gi­que. Plus jamais, des entre­pri­ses qui finan­cent la Bourse et pas l’inverse. Plus jamais des inno­va­tions finan­ciè­res incontrô­lées incontrô­la­bles : titri­sa­tion, tra­ding de haute fré­quence etc. Il faut retrou­ver une des logi­ques de l’après guerre, celle des années de la « répres­sion finan­cière ». Plus jamais, une opti­mi­sa­tion fis­cale à la fron­tière de l’évasion fis­cale. Plus jamais, un allon­ge­ment pro­blé­ma­ti­que des chai­nes de valeur de pro­duc­tion. Plus jamais, ce cadre macroé­co­no­mi­que dans lequel nos gou­ver­ne­ments nous ont enfer­més depuis les années 1990, à savoir ces règles absur­des en matière bud­gé­taire et ce dogme de l’indé­pen­dance des ban­ques cen­tra­les. L’aban­don des « poli­ti­ques de la règle » est un néces­sité : elles n’ont apporté ni sta­bi­lité, ni bien-être, ni cohé­sion sociale. Il faut refaire de la mon­naie un bien public et plus un bien privé. Plus jamais de mon­naie unique ou de marché unique, qui ont engen­dré des diver­gen­ces économiques insup­por­ta­bles, des ten­sions poli­ti­ques, de la désin­dus­tria­li­sa­tion, une course effré­née au moins disant économique et poli­ti­que. Ces poli­ti­ques ont même avivé, parmi les peu­ples d’Europe, racisme et pré­ju­gés, un comble ! Pire, l’Union euro­péenne a auto­risé en son sein et encou­ragé la des­truc­tion d’une économie en temps de paix, c’est-à-dire l’économie grec­que.

L’avenir ne peut se penser dans le cadre de l’actuelle Union euro­péenne ; toute pro­jec­tion dans le futur ne peut s’envi­sa­ger dans le cadre du libre-échange, obsédé par la com­pé­ti­ti­vité économique et dési­reux d’encou­ra­ger la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie. Plus jamais, donc, ces réfor­mes d’ins­pi­ra­tion libé­rale qui ont seg­menté, pré­ca­risé le marché de l’emploi pour cer­tains. Ce mot d’ordre de 1983 du CNPF (l’ancien MEDEF), la « flexi­bi­lité », a pesé de tout son poids au cours des trois décen­nies qui ont suivi. Plus jamais, ces réfor­mes de retraite telles que nous les avons connues depuis 1993, sans comp­ter la der­nière en date, dont l’abo­mi­na­tion n’est plus à démon­trer. Plus jamais ces réfor­mes éducatives qui pen­sent l’école comme l’anti­cham­bre du marché du tra­vail et qui épuisent l’esprit cri­ti­que. La der­nière en date, uni­que­ment guidée par des impé­ra­tifs comp­ta­bles et par l’asser­vis­se­ment de l’école au marché, devrait dis­pa­raî­tre à la faveur de la pré­sente crise.

Quelques contours pour une autre poli­ti­que

Nous ne le dirons jamais assez : la sou­ve­rai­neté natio­nale et popu­laire est la condi­tion néces­saire (mais non suf­fi­sante) pour repren­dre notre destin en main. Tant que nous main­tien­drons le cadre macroé­co­no­mi­que et juri­di­que euro­péen, tout avenir favo­ra­ble à notre nation est impos­si­ble. L’aban­don de la mon­naie unique et la fin de l’Union euro­péenne sont des néces­si­tés sans appel. Le temps d’une réforme de l’Union serait trop long et coû­teux au regard de l’urgence de main­te­nir la conti­nuité his­to­ri­que de notre nation. L’UE est irré­for­ma­ble et le triste spec­ta­cle qu’elle offre depuis la pan­dé­mie est un scan­dale. La crise est celle de la démo­cra­tie et celle-ci ne peut se main­te­nir dans le cadre de l’UE.

Bien sûr, il va de soi que quit­ter cette nou­velle « prison des peu­ples » ne signi­fie pas quel­conque repli guer­rier, comme veu­lent nous en per­sua­der les euro­péis­tes, eux n’ont jamais eu de cesse que de fonder la néces­sité de leur « union » sur la peur … Un nou­veau traité orga­ni­sant les contours d’une coo­pé­ra­tion libre, égalitaire et fra­ter­nelle entre les peu­ples euro­péens sera pro­posé. Il va de soi qu’un tel traité inter­na­tio­nal ne vaut pas dans l’ordre cons­ti­tu­tion­nel inté­rieur. Contre le trans­na­tio­na­lisme des firmes et de l’UE, une nou­velle inter­na­tio­nale !

Mais, retrou­ver l’indé­pen­dance ne sera qu’un moyen ; si demeu­rent aux affai­res les élites qui nous ont conduit dans pareilles erran­ces, nous n’aurons accom­pli qu’une toute petite moitié de la route. C’est pour­quoi, comme après la défaite de 1870 et celle de 1940, il faut envi­sa­ger une réforme éducative et une nou­velle école de for­ma­tion pour nos élites admi­nis­tra­ti­ves, les­quel­les aban­don­ne­ront défi­ni­ti­ve­ment le tout-marché comme hori­zon du sou­hai­ta­ble et du juste. Pour envi­sa­ger la tran­si­tion énergétique, un Commissariat au Plan devra être réta­bli et des natio­na­li­sa­tions d’ampleur devront être envi­sa­gées. Des ser­vi­ces publics élargis devront être pro­po­sés en matière de loge­ment au ser­vice d’un Nouvel Etat Social et Ecologique. Les capi­taux ver­ront leur liberté de cir­cu­la­tion enca­drée.

La France doit recons­truire des filiè­res indus­triel­les cohé­ren­tes, repren­dre en main sa poli­ti­que com­mer­ciale et celle de son taux de change. Notre nation doit envi­sa­ger des par­te­na­riats soli­des avec les autres pays euro­péens, sans une mise en par­tage de sa sou­ve­rai­neté, et envi­sa­ger des liens renou­ve­lés avec la Méditerranée et l’Afrique. Nous vivons une ter­ri­ble défaite car notre Etat nous a désarmé économiquement et sani­tai­re­ment. Il a nourri la crise de l’avenir que connais­sent nos socié­tés contem­po­rai­nes depuis la décen­nie 1980. La société doit cesser d’être réduite à une somme de ris­ques et ne doit plus céder à la gou­ver­nance par les nom­bres.

Ce qui est à pré­ser­ver est notre monde commun au sens de H. Arendt dans sa Condition de l’homme moderne : « Ce qui nous accueille à notre nais­sance, ce que nous lais­sons der­rière nous en mou­rant. Il trans­cende notre vie aussi bien dans le passé que dans l’avenir ; il était là avant nous, il sur­vi­vra au bref séjour que nous y fai­sons. Il est ce que nous avons en commun non seu­le­ment avec nos contem­po­rains, mais aussi avec ceux qui sont passés et avec ceux qui vien­dront après nous  ».


[1Dernière contribution, « Entretien avec Jérome Maucourant et Frédéric Farah », CNSJS – Collectif National pour la Souveraineté et la Justice Sociale, URL : https://cnsjs.fr/?p=992

[2Frédéric Farah, Fake State - L’impuissance organisée de l’état en France, H&O, 2020, à paraître.

[3« Avec Milton Friedman, un retour sur l’impasse de la monnaie unique, Nation et République Sociale, le 11 décembre 2018, URL : http://nation-republique-sociale.fr/avec-milton-friedman-un-retour-sur-limpasse-de-la-monnaie-unique/