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Remplacer le capitalisme mondialisé néo-libéral par … ?

Revue de presse 23 avril – 30 avril 2020

par Antoine BOURGE, le 4 mai 2020

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Le souffle du coronavirus a balayé comme un château de cartes les certitudes des chantres de la « concurrence libre et non faussée » ainsi que le modèle de l’entreprise « multinationale ». Quels sont les ressorts de l’indépendance économique que promet Macron sinon un « nouveau capitalisme » (B. Le Maire) ? L’indépendance, l’autonomie, le protectionnisme, la relocalisation sont autant de pistes pour la reconquête de notre souveraineté en tant que nation productrice plutôt que dépendante.

IL N’Y A PAS D’ALTERNATIVE A LA MONDIALISATION

Libre-échange, mon amour

 L’UE, en pleine débâ­cle, est inca­pa­ble de répon­dre à la crise du COVID-19 mais un accord de libre-échange a été signé entre la Commission euro­péenne et le Mexique, comme l’indi­que Le Figaro :

« Phil Hogan, s’est féli­cité d’une déci­sion en faveur d’« un com­merce ouvert et équitable » avec ce pays de 126 mil­lions d’habi­tants. « Nous aurons encore plus besoin de cette ouver­ture, de ces par­te­na­riats et de cette coo­pé­ra­tion pour recons­truire nos économies après la pan­dé­mie. » Concrètement, Commission euro­péenne et Mexique se sont accor­dés sur l’ouver­ture réci­pro­que des mar­chés publics et sur un niveau « élevé » de trans­pa­rence attendu dans les pro­cé­du­res d’appels d’offres. »

 Le gou­ver­ne­ment per­siste dans sa poli­ti­que honnie comme on l’apprend dans Marianne :

« Ce jeudi 23 avril, le minis­tre de l’Économie, Bruno Le Maire, annon­çait fiè­re­ment sur fran­ceinfo que les entre­pri­ses liées de près ou de loin avec des para­dis fis­caux ne béné­fi­cie­raient pas des aides de l’État pour se relan­cer après la pan­dé­mie de Covid-19. Une mesure sup­pri­mée de la loi adop­tée... »

 Toutefois, le gou­ver­ne­ment n’a pas eu le choix de s’ali­gner sur les déci­sions des autres puis­san­ces mon­dia­les pour pro­té­ger cer­tains sec­teurs clés. Les Echos nous infor­ment de cela :

« Certains y ver­ront un regain de pro­tec­tion­nisme, d’autres, un sur­saut de sou­ve­rai­neté. Dans beau­coup de pays, depuis l’irrup­tion de la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus , les Etats ont érigé des bar­riè­res pour empê­cher des inves­tis­seurs étrangers de pren­dre le contrôle d’entre­pri­ses stra­té­gi­ques. La France ne fait plus excep­tion. Le minis­tre de l’Economie, Bruno Le Maire, a annoncé ce mer­credi qu’il avait décidé d’abais­ser le seuil à 10 %, contre 25 % actuel­le­ment, du capi­tal d’une entre­prise stra­té­gi­que cotée à partir duquel la prise de par­ti­ci­pa­tion d’un inves­tis­seur non-euro­péen sera contrô­lée et sou­mise à une appro­ba­tion de Bercy. (…) Cette mesure entrera en vigueur au second semes­tre de cette année et pren­dra fin le 31 décem­bre pro­chain, selon Bruno Le Maire. Pour défen­dre les entre­pri­ses qui tra­vaillent à un vaccin contre le Covid-19, la bio­tech­no­lo­gie sera incluse dans les sec­teurs stra­té­gi­ques, dans un décret qui devrait paraî­tre ce jeudi au « Journal offi­ciel ». La liste des sec­teurs com­prend aujourd’hui la défense, l’énergie, l’eau, l’espace, les télé­coms, les trans­ports, la santé publi­que, l’ali­men­ta­tion et les médias. »

La mon­dia­li­sa­tion solu­tion pour lutter contre le coro­na­vi­rus ?

 La ques­tion peut paraî­tre sau­gre­nue, mais cer­tains la posent sur Slate. On ne com­prend pas bien pour­quoi le fait que la dépen­dance soit iné­luc­ta­ble pour l’extrac­tion de sub­stan­ces acti­ves inter­di­rait, a priori, de relo­ca­li­ser une partie de la pro­duc­tion en France :

« (…) relo­ca­li­ser la pro­duc­tion des médi­ca­ments néces­sai­res dans les ser­vi­ces de réa­ni­ma­tion, sous pré­texte qu’ils sont pro­duits en Chine ou aux États-Unis, c’est oublier qu’ils sont syn­thé­ti­sés notam­ment à partir de curare, lui-même issu de lianes ama­zo­nien­nes ou afri­cai­nes. Multiplier les pro­duc­teurs de ces médi­ca­ments, dans chaque État, ne résou­dra nul­le­ment le pro­blème des matiè­res pre­miè­res, et donc de la dépen­dance vis-à-vis de « l’étranger ». C’est remon­ter d’un cran la dépen­dance, et, si on pense cette dépen­dance comme un pro­blème insur­mon­ta­ble, c’est remon­ter d’un cran la lutte pour la survie, mais rien de mieux. »

 Dans Le Monde, Julien Bouissou démon­tre malgré ses pirouet­tes la catas­tro­phe à laquelle mène la mon­dia­li­sa­tion et l’ina­nité toute « gou­ver­nance mon­diale » ou de la coo­pé­ra­tion euro­péenne :

« L’Allemagne a d’abord refusé – tem­po­rai­re­ment – de vendre des mas­ques à son voisin ita­lien. La République tchè­que, puis d’autres pays, comme la France, ont com­mencé à réqui­si­tion­ner du maté­riel médi­cal sur leur sol. Simon Evenett, un ancien de la Banque mon­diale, qui ensei­gne le com­merce inter­na­tio­nal et le déve­lop­pe­ment à l’uni­ver­sité de Saint-Gall, en Suisse, suit jour après jour, avec effa­re­ment, les res­tric­tions mises en place. Il est inquiet : « Ce monde ne res­sem­ble plus à celui dans lequel on croyait vivre et qui repo­sait sur la gou­ver­nance mon­diale. » (…) au 21 mars, cin­quante-quatre gou­ver­ne­ments avaient imposé qua­rante-six res­tric­tions aux expor­ta­tions de maté­riel médi­cal depuis le début de l’année. Bulgarie, France, Corée du Sud, Arabie saou­dite, Inde… la liste s’allonge de jour en jour. »

On peut lire plus loin :

« Les res­tric­tions aux expor­ta­tions entraî­nent une hausse des prix, du fait d’une hausse de la demande conju­guée à une dimi­nu­tion de la concur­rence inter­na­tio­nale, et les indus­triels ne sont pas encou­ra­gés à aug­men­ter leur capa­cité de pro­duc­tion, puisqu’on leur inter­dit d’expor­ter. Elles com­pli­quent aussi la fabri­ca­tion d’appa­reils sophis­ti­qués, puis­que des pièces déta­chées ne peu­vent plus être impor­tées, ou dif­fi­ci­le­ment. Or des mil­liards d’habi­tants – sur­tout dans les pays pau­vres – dépen­dent de ces impor­ta­tions pour se pro­té­ger du virus. »

Faute de cher­cher des failles dans la coo­pé­ra­tion entre nations (notam­ment euro­péen­nes : la Russie vient à la res­cousse de l’Italie plutôt que l’Allemagne), dans l’absurde divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail (dont le seul but est la maxi­mi­sa­tion des pro­fits) et donc dans la res­pon­sa­bi­lité du sys­tème économique capi­ta­liste dans l’ampleur du désas­tre, il vaut mieux blâmer les mesu­res pro­tec­tion­nis­tes d’urgence :

« De la même manière que le pro­tec­tion­nisme a aggravé la grande dépres­sion, ce nou­veau pro­tec­tion­nisme pour­rait aggra­ver la pan­dé­mie de Covid-19 », écrivent Henry Farrell et Abraham L. Newman dans un arti­cle récent de la revue Harvard Business Review. »

 Les « règles » de la mon­dia­li­sa­tion sem­blent sup­plan­tées par des mesu­res pro­tec­tion­nis­tes par­tout dans le monde, en par­ti­cu­lier aux États-Unis (pour­tant le fer de lance de la mon­dia­li­sa­tion) comme en témoi­gne cet arti­cle dans Le nouvel Economiste :

« “Si nous devons appren­dre quel­que chose de cette crise, c’est que plus jamais nous ne devrons dépen­dre du reste du monde pour nos médi­ca­ments essen­tiels et tout ce qui va avec”, a déclaré Peter Navarro, conseiller com­mer­cial à la Maison-Blanche, le 3 avril. Quelques jours plus tard, le pré­si­dent Donald Trump a pressé 3M, une mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine qui fabri­que des mas­ques médi­caux, de les réser­ver en prio­rité aux États-Unis, au détri­ment d’autres pays. »

Une mon­dia­li­sa­tion pas si heu­reuse

 Henri Peña-Ruiz dans sa chro­ni­que parue dans Marianne s’ins­crit contre l’idéo­lo­gie de la mon­dia­li­sa­tion dont les consé­quen­ces sont pro­fon­des :

« Aujourd’hui (...) c’est l’outil de pro­duc­tion qui est détruit avec une bru­ta­lité sans scru­pule. On le voit après la déci­sion d’Honeywell prise en 2018 de délo­ca­li­ser en Tunisie l’usine bre­tonne de Plaintel, capa­ble de fabri­quer 220 mil­lions de mas­ques sani­tai­res par an. Les 38 der­niers sala­riés de l’usine sont alors licen­ciés « pour rai­sons économiques » alors qu’Honeywell a béné­fi­cié lar­ge­ment de fonds publics et que la pro­duc­tion des mas­ques était jugée ren­ta­ble par l’Inspection du tra­vail. Celle-ci est désa­vouée par le Ministère du tra­vail en juillet 2018. M. Macron et M. Le Maire, pour­tant aler­tés en temps et en heure, ont laissé faire. (…) En lieu et place de l’inter­na­tio­na­lisme il y a désor­mais le mon­dia­lisme du marché coex­ten­sif à la pla­nète entière, où se meu­vent les chif­fres à deux pattes, prêts à tout pour faire que le coût du tra­vail tende vers zéro. (…) Le monde capi­ta­liste, déré­gulé, s’est moqué des États et de leur fron­tiè­res. Il les a age­nouillés devant le Dieu marché. Le para­cé­ta­mol et les mas­ques sani­tai­res, deve­nus mar­chan­di­ses comme toutes les autres, sont pro­duits n’importe où dans le monde, à mille milles de leur des­ti­na­tion où ils sont ache­mi­nés par gran­des bouf­fées de kéro­sène. »

 Un arti­cle paru dans Le Monde Diplomatique met le doigt sur des déci­sions de cir­cons­tance qui ris­quent de donner raison aux oppo­sants du capi­ta­lisme mon­dia­lisé :

« Même ceux qui s’étaient fait une spé­cia­lité de dis­ser­ter sur les bien­faits de la mon­dia­li­sa­tion pour défen­dre les accords de libre-échange admet­tent désor­mais que les choses sont sans doute allées trop loin et qu’un modèle de pro­duc­tion plus local offri­rait bien des avan­ta­ges. On ne compte plus les arti­cles opé­rant un tel retour­ne­ment dans les colon­nes de The Economist ou du Financial Times, les mis­sels des évangélistes du marché. (…) Signe que quel­que chose a changé, les minis­tres du com­merce des pays du G20 ont publié le 30 mars une décla­ra­tion expli­quant que les mesu­res néces­sai­res à la lutte contre la pan­dé­mie pou­vaient être consi­dé­rées comme des excep­tions légi­ti­mes aux règles de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC). Qu’autant de dis­po­si­tions vio­lent le carcan de l’ins­ti­tu­tion sou­li­gne fina­le­ment la façon dont cette der­nière empê­che les pou­voirs publics de répon­dre aux besoins de leurs popu­la­tions. »

RETROUVER SA SOUVERAINETE

Souveraineté et coo­pé­ra­tion entre nations : l’Internationalisme

 Il ne suffit pas de cons­ta­ter que le capi­ta­lisme mon­dia­lisé est défi­cient, il faut des­si­ner un nou­veau type de coo­pé­ra­tion entre nations. Voici ce qu’en dit Henri Peña-Ruiz sur Marianne :

« Il est grand temps de dres­ser le bilan de la mon­dia­li­sa­tion comme de l’idéo­lo­gie mon­dia­liste qui en fait l’apo­lo­gie. Et de reconsi­dé­rer en regard le mérite trop sou­vent oublié d’une inter­na­tio­na­lisme qui res­pecte les sou­ve­rai­ne­tés des nations sans alié­ner jamais ce qui les fonde : le pou­voir d’action de peu­ples qui selon la for­mule de Jean-Jacques Rousseau se don­nent à eux-mêmes leurs pro­pres lois. Ce pou­voir d’auto­dé­ter­mi­na­tion, conquis par la Révolution Française, n’empê­che nul­le­ment les nations de cons­truire des rap­ports inter­na­tio­naux au béné­fice de tous. Il ne peut donc être confondu avec le natio­na­lisme d’exclu­sion, qui dérive aujourd’hui en idéo­lo­gie iden­ti­taire du chacun pour soi, mais aussi de l’oppo­si­tion du « nous » et du « eux ». »

Le poli­ti­que prend les déci­sions pour l’économie, pas l’inverse

 Sur le site Quartier Général, Thomas Porcher énonce des prin­ci­pes sim­ples qui devraient guider la recons­truc­tion d’un État sou­ve­rain sou­cieux du bien être de la nation tout entière :

« Il faut reve­nir à un État stra­tège et social. Or la seule stra­té­gie de nos diri­geants depuis plus de 30 ans est de faire en sorte d’une part de réduire la place de l’État dans l’économie en ouvrant la concur­rence et en pri­va­ti­sant des entre­pri­ses publi­ques, et d’autre part de casser l’État social en rédui­sant la dépense publi­que et les pro­tec­tions des sala­riés. (...) Un État social est un État qui inves­tit dans les ser­vi­ces publics. Qui ne vou­drait pas de trans­ports per­for­mants, d’une place en crèche garan­tie pour chaque enfant, d’écoles et d’uni­ver­si­tés réno­vés, d’hôpi­taux à la pointe, d’inves­tis­se­ments dans la culture, dans les équipements spor­tifs ou dans des pro­gram­mes urbains de réno­va­tion ? Tout cela a, certes, un coût finan­cier mais une uti­lité concrète pour la grande majo­rité d’entre nous. »

 Dans Libération, une tri­bune permet de cerner les enjeux et les écueils à éviter pour chan­ger d’économie. L’État ne doit plus deve­nir une solu­tion de repli du capi­tal mais dicter sa loi au capi­tal :

« Demander à l’État de payer pour « sauver l’économie », c’est tomber dans un piège. Comme en 2008, l’État va sou­te­nir les socié­tés de capi­taux enga­gées dans une course effré­née à la valo­ri­sa­tion. Une fois celles-ci ren­flouées par l’argent public, les affai­res repren­dront de plus belle selon la logi­que capi­ta­liste d’aus­té­rité pour les tra­vailleurs, de casse des ser­vi­ces publics et de fuite en avant dans une crois­sance indif­fé­rente aux besoins sociaux et écologiques. Les mesu­res déci­dées par Emmanuel Macron sont des­ti­nées à sauver les socié­tés de capi­taux. Il faut s’y oppo­ser. Nous avons aujourd’hui une occa­sion unique de chan­ger notre façon de vivre et de réo­rien­ter toute l’économie en fonc­tion des impé­ra­tifs de la tran­si­tion écologique. Il faut sauver l’économie de la faillite du capi­ta­lisme, et non sauver l’économie capi­ta­liste de la faillite. »

 Nationaliser sous contrôle démo­cra­ti­que les sec­teurs stra­té­gi­ques, et ren­for­cer la pro­tec­tion sociale per­met­traient de réo­rien­ter l’économie vers ce qu’elle devrait être, c’est-à-dire de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. L’Humanité défend cette posi­tion :

« La concur­rence sociale et fis­cale vise à atti­rer les capi­taux : les inves­tis­seurs, dit-on dans ces milieux. Nous sommes loin des besoins de relo­ca­li­sa­tion, de la garan­tie du tra­vail, de la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­sité et du climat, d’une Sécurité sociale élargie au tra­vail et à la prise en charge des per­son­nes âgées, et d’une sécu­rité ali­men­taire en qua­lité et quan­tité. Progresser en ce sens appelle à enga­ger un pro­ces­sus d’appro­pria­tion sociale et démo­cra­ti­que de pans impor­tants de l’économie et de la banque, des natio­na­li­sa­tions d’un type nou­veau, mais aussi à déve­lop­per des coo­pé­ra­ti­ves auto­gé­rées sou­te­nues par l’État et les col­lec­ti­vi­tés. La ques­tion du pou­voir des tra­vailleurs, de celles et ceux dont on célè­bre les méri­tes et qui démon­trent de quel­les proues­ses ils sont capa­bles, se pose comme jamais. Que les « pre­miers de corvée » puis­sent gou­ver­ner est insé­pa­ra­ble d’une ambi­tion « post-capi­ta­liste ». »

C’est encore à l’opposé de ce que le gou­ver­ne­ment Macron-Philippe mani­gance malgré ses dis­cours creux :

« En refu­sant de légi­fé­rer sur l’inter­dic­tion de dis­tri­buer des divi­den­des et des aides publi­ques aux entre­pri­ses qui pla­cent leur argent dans les para­dis fis­caux, en refu­sant de débat­tre de la fis­ca­lité du capi­tal et des gran­des for­tu­nes, en consi­dé­rant que la pro­priété du capi­tal est un sujet tabou, et en refu­sant des pou­voirs nou­veaux aux sala­riés dans les entre­pri­ses, c’est bien le passé qui demeure la réfé­rence du pou­voir et non « la rup­ture » vantée par le pré­si­dent de la République. »

Produire loca­le­ment ou relo­ca­li­ser

 L’exem­ple du Japon s’avère inté­res­sant sur le plan de la relo­ca­li­sa­tion par une poli­ti­que active pour inci­ter les entre­pri­ses japo­nai­ses délo­ca­li­sées en Chine à reve­nir sur le ter­ri­toire natio­nal. A lire dans Le Monde Diplomatique :

« (autre) source d’espoir : l’accé­lé­ra­tion d’une réé­va­lua­tion géné­ra­li­sée — par les gou­ver­ne­ments, mais aussi par la popu­la­tion — des mythes entou­rant l’orga­ni­sa­tion économique du monde et du rôle alloué à la Chine en tant qu’ate­lier de la pla­nète. Illustration de ce revi­re­ment : Tokyo vient d’annon­cer un pro­gramme de 2 mil­liards de dol­lars (1,8 mil­liard d’euros) visant à aider ses mul­ti­na­tio­na­les à quit­ter la Chine (1). Avant la pan­dé­mie, de nom­breux pays cher­chaient un moyen de doper leurs capa­ci­tés de recher­che et de pro­duc­tion de façon à contrer « Made in China 2025 », le plan mis au point par Pékin pour domi­ner les indus­tries de l’avenir (intel­li­gence arti­fi­cielle, véhi­cu­les verts, aéro­spa­tiale, tech­no­lo­gies médi­ca­les, etc.). »

 Dans Le Figaro, Gaël Giraud plaide pour un retour massif de l’État dans l’économie et l’annu­la­tion d’une partie de notre dette :

« La Corée du Sud, Taïwan et le Vietnam (dans une ver­sion non-démo­cra­ti­que) démon­trent qu’un sec­teur public puis­sant étroitement arti­culé à un sec­teur indus­triel qui ne rêve pas de se délo­ca­li­ser en Chine ou en Europe de l’Est sont les clefs du succès économique et sani­taire. »

Une liste non exhaus­tive d’éléments à mettre en œuvre pour réin­dus­tria­li­ser suit :

« Accélérer la réno­va­tion ther­mi­que des bâti­ments (publics et privés) et le pas­sage à la voi­ture électrique pour­rait créer beau­coup d’emplois non délo­ca­li­sa­bles sur tous nos ter­ri­toi­res, réduit notre dépen­dance au pétrole et nos émissions de CO2 tout en amé­lio­rant notre balance com­mer­ciale. Passer à l’hydro­gène dans les autres modes de trans­ports (flot­tes, bus, camions, trains). Généraliser une agri­culture écologique de proxi­mité, plus gour­mande en main d’œuvre, moins pol­luante et tout aussi pro­duc­tive que l’agro-indus­trie. Lancer un vrai pro­gramme public d’ensei­gne­ment et de recher­che autour de la révo­lu­tion écologique, de la mater­nelle jusqu’au CNRS. Reconstruire notre Défense natio­nale : un chef d’État major a été limogé pour avoir osé décla­rer que la réduc­tion de son budget ne lui per­met­tait plus d’assu­rer la pro­tec­tion des Français. Il ne fau­drait pas faire, à propos de notre Défense, la même décou­verte qu’au sujet de notre sys­tème sani­taire. »

Souveraineté écologique, sou­ve­rai­neté ali­men­taire

 Sur Marianne, on peut lire ce billet plein de bon sens :

« Souveraineté et écologie ne sont pas des termes oppo­sés. Certes, une cer­taine gauche défend une vision mon­dia­li­sée de l’écologie, sans fron­tière, et donc para­doxa­le­ment en défa­veur des ter­ri­toi­res. La solu­tion sera donc locale et décen­tra­li­sée. Il sera néces­saire de redy­na­mi­ser l’écologie très loca­le­ment avec des sys­tè­mes de cir­cuit-court entre les agri­culteurs, les com­mu­nes, les entre­pri­ses, les écoles, peut-être par l’établissement d’un chèque-proxi­mité comme expli­qué dans un texte pré­cé­dent. Sans oublier le déve­lop­pe­ment de l’agri­culture bio­lo­gi­que. En outre, cette sou­ve­rai­neté écologique devra passer par une indé­pen­dance ali­men­taire en réé­qui­li­brant les pro­duits impor­tés notam­ment venant de pays ne res­pec­tant pas nos règles socia­les et sani­tai­res. »

 Sur Reporterre, la ques­tion de l’auto­no­mie ali­men­taire est posée dans ce très bon arti­cle de Lorène Lavocat :

« « Nous avons déve­loppé une agri­culture beau­coup trop spé­cia­li­sée, au nom de la théo­rie du libre-échange et des avan­ta­ges com­pa­ra­tifs, rap­pelle l’agro­nome Marc Dufumier. Selon cette théo­rie, il faut faire chez soi ce pour quoi on a le plus d’avan­ta­ges, et ache­ter le reste ailleurs. Mais la crise sani­taire nous révèle com­bien il est dan­ge­reux de dépen­dre de l’étranger pour les pro­duits de pre­mière néces­sité. C’est vrai pour les mas­ques hos­pi­ta­liers, c’est vrai aussi pour les pro­duits ali­men­tai­res de base. » C’est ainsi que, depuis le début de la pan­dé­mie, on a vu se mul­ti­plier les appels à une relo­ca­li­sa­tion de l’ali­men­ta­tion. Signe de ce plé­bis­cite, les cir­cuits courts sont deve­nus « un véri­ta­ble refuge pour les consom­ma­teurs », remar­quait la Fédération natio­nale de l’agri­culture bio­lo­gi­que dans un com­mu­ni­qué. « Ce sera sûre­ment la plus grande leçon de cette crise, ajou­tait la Fédération, les ter­ri­toi­res qui ont les cir­cuits de proxi­mité les plus déve­lop­pés sont aussi les plus auto­no­mes et agiles pour assu­rer la sécu­rité ali­men­taire de leur popu­la­tion. » Une fois n’est pas cou­tume, les défen­seurs de la vente directe n’ont pas été les seuls à prôner la reter­ri­to­ria­li­sa­tion de l’ali­men­ta­tion. Parmi les pre­miers à réagir, le pré­si­dent Macron a admis, le 12 mars der­nier, que « délé­guer notre agri­culture était une folie ». »

 Plus loin on peut lire ceci sur l’auto­no­mie ali­men­taire des prin­ci­pa­les villes fran­çai­ses :

« (…) une étude du cabi­net Utopies en 2017 : « En moyenne, le degré d’auto­no­mie ali­men­taire des 100 pre­miè­res aires urbai­nes fran­çai­ses est de 2 % : dit autre­ment, 98 % du contenu des ali­ments consom­més loca­le­ment sont impor­tés. Et la raison n’est aucu­ne­ment une carence de pro­duc­tion ali­men­taire, puis­que dans le même temps, 97 % de l’agri­culture locale des 100 pre­miè­res aires urbai­nes finit dans des pro­duits ali­men­tai­res consom­més à l’exté­rieur du ter­ri­toire. »

 Relocaliser oui, mais il faut que les coûts puis­sent cor­res­pon­dre au pou­voir d’achat de la popu­la­tion et ne devien­nent pas une niche. Toujours sur Reporterre :

« Mais atten­tion, le local n’est pas la solu­tion à tout, aver­tit Nicolas Bricas : « Aujourd’hui, la crainte en France, c’est que des per­son­nes ne puis­sent pas se nour­rir, faute de reve­nus. » Le 18 avril, le préfet de Seine-Saint-Denis a ainsi averti la pré­fec­ture de la région Île-de-France de pos­si­bles « émeutes de la faim » dans son dépar­te­ment, et s’est inquiété d’un « risque ali­men­taire » mena­çant les habi­tants les plus pau­vres de Seine-Saint-Denis. « Bien sûr que notre sys­tème agri­cole pose de gros pro­blè­mes, parce qu’il surex­ploite les tra­vailleurs et détruit les écosystèmes et notre santé, pour­suit Nicolas Bricas, mais la relo­ca­li­sa­tion ne les résou­dra pas for­cé­ment. » La culture de fruits et légu­mes autour des villes à grand ren­fort de pes­ti­ci­des et de main d’œuvre pré­ca­ri­sée peut aussi « être pré­sen­tée comme une pro­duc­tion locale », illus­tre-t-il. »

Le pro­tec­tion­nisme, un outil à double tran­chant ?

 Sur Français.rt.comFrançais.rt.com, Eric Verhaeghe signale le coût impor­tant du pro­tec­tion­nisme et de la relo­ca­li­sa­tion de l’indus­trie en France bien que de telles mesu­res puis­sent avoir des effets posi­tifs :

« Faut-il ici repren­dre les chif­fres bien connus de l’INSEE et de dif­fé­rents ins­ti­tuts, comme Rexecode, qui ont uti­le­ment montré que les mul­ti­na­tio­na­les fran­çai­ses créent plus d’emplois à l’étranger qu’en France, à l’inverse des pra­ti­ques alle­man­des ? On com­prend immé­dia­te­ment que si toutes ces usines par­ties à l’étranger, ou cons­trui­tes hors de France, étaient rapa­triées sur le sol natio­nal, bien des pro­blè­mes inté­rieurs (le chô­mage, la dépen­dance vis-à-vis de l’étranger) seraient réso­lus. »

Contrepartie du rapa­trie­ment des entre­pri­ses sur le sol natio­nal :

« Le choix de l’émigration (des délo­ca­li­sa­tions) repose sur des rai­sons objec­ti­ves. Ces rai­sons sont bien connues : une pré­fé­rence col­lec­tive s’est exer­cée en faveur des prix bas, sur le low cost. Cette pré­fé­rence est moins celle des pro­duc­teurs que des consom­ma­teurs, par­fois les ouvriers eux-mêmes des usines délo­ca­li­sées, qui veu­lent ache­ter moins cher. (…) La pre­mière de ces dif­fi­cultés est d’endos­ser une hausse des prix sur le marché natio­nal. En France, la pro­duc­tion ne pourra se faire aux coûts rou­mains, chi­nois ou tuni­siens. Les prix de vente s’en res­sen­ti­ront. Or, per­sonne n’a expli­qué clai­re­ment aux Français que relo­ca­li­sa­tion était syno­nyme de perte de pou­voir d’achat. (…) Si l’on veut concur­ren­cer les sala­riés chi­nois, il va fal­loir mettre beau­coup d’eau dans le vin de nos syn­di­cats et de nos reven­di­ca­tions sala­ria­les. »

N’est-il pas pos­si­ble de pro­duire moins et mieux sur le sol natio­nal tout en main­te­nant des salai­res décents ? Le chan­ge­ment de logi­ciel n’est pas acquis...

 Sur Le Figaro, Gaël Giraud défend le pro­tec­tion­nisme contre ses détrac­teurs :

« Il est temps de relo­ca­li­ser et de lancer une réin­dus­tria­li­sa­tion verte de l’économie fran­çaise. Cette crise doit deve­nir notre moment gaul­lien. Le pro­tec­tion­nisme, quant à lui, a engen­dré énormément de malen­ten­dus. Historiquement, il ne coïn­cide pas avec la guerre et le libre échange n’est nul­le­ment syno­nyme de paix : peu avant 1870, la France et la Prusse venaient de signer un traité de libre-échange. »

Plus loin, on ne peut qu’acquies­cer au pro­tec­tion­nisme et à la relo­ca­li­sa­tion de la pro­duc­tion devant un tel cons­tat :

« La France devrait échapper au ration­ne­ment ali­men­taire mais nous devons tout de même tirer les leçons de notre fra­gi­lité : les chaî­nes d’appro­vi­sion­ne­ment inter­na­tio­na­les à flux tendus, sans stocks et sans redon­dance, nous ren­dent beau­coup trop vul­né­ra­bles. »

 Sur Sputniknews, Jacques Sapir et Yves Perez s’inté­res­sent aux outils posi­tifs que peut four­nir le pro­tec­tion­nisme, loin de la cari­ca­ture du repli :

« La crise actuelle, issue d’une crise sani­taire, repose les ques­tions fon­da­men­ta­les de l’arbi­trage entre pro­tec­tion­nisme et libre-échange. Emmanuel Macron a défendu le 31 mars l’idée que la France puisse rede­ve­nir indé­pen­dante pour cer­tai­nes pro­duc­tions. Très clai­re­ment, et même si une indé­pen­dance totale, autre­ment dit une capa­cité d’autar­cie, n’est pas néces­sai­re­ment sou­hai­ta­ble, le niveau de dépen­dance actuelle, issu du libre-échange et d’une doc­trine économique « mon­dia­liste », n’est plus tolé­ra­ble. »

 Dans un arti­cle paru sur Challenges, David Goodheart, jour­na­liste bri­tan­ni­que, dresse un cons­tat de bon sens sur des emplois non délo­ca­li­sa­bles qui devraient être valo­ri­sés dès main­te­nant :

« « Imaginez qu’en Grande-Bretagne nous n’avons plus une seule usine qui pro­duit des vac­cins ! Pour notre santé, nous comp­tons tous trop sur la Chine et l’Inde. » (...) Quelques jours de confi­ne­ment ont suffi pour que la pers­pec­tive change. « Nous avons réa­lisé com­bien les ven­deu­ses qui rem­plis­sent les rayons des super­mar­chés, les chauf­feurs de camions qui ache­mi­nent les médi­ca­ments, les livreurs qui appro­vi­sion­nent nos aînés jouent un rôle cru­cial. Jusque-là, ces per­son­nes étaient ano­ny­mes, nous les avions à peine remar­quées. Maintenant nous ne pou­vons plus nous passer d’elles. » Au Royaume-Uni, elles sont appe­lées « key wor­kers » (tra­vailleurs clés). »

 Et pour­quoi pas un pro­tec­tion­nisme arti­culé à une dose d’inter­na­tio­na­lisme ? C’est ce que pro­pose Thibault Isabel sur L’Inactuelle, même si cela semble uto­pi­que au niveau euro­péen aujourd’hui :

« La seule arme des États est de recou­rir aux cir­cuits courts et au pro­tec­tion­nisme. Non pas un pro­tec­tion­nisme natio­na­liste agres­sif visant à écraser les pays rivaux, comme le pra­ti­quent allè­gre­ment les États-Unis et la Chine, mais un pro­tec­tion­nisme concerté avec d’éventuels alliés euro­péens. Plus ce pro­tec­tion­nisme global trou­vera de sou­tien chez nos par­te­nai­res, plus il sera effi­cace face aux assauts économiques exté­rieurs, per­met­tant aussi des col­la­bo­ra­tions fruc­tueu­ses pour de grands pro­jets com­muns. Paradoxalement, cette poli­ti­que pour­rait même donner un nou­veau souf­fle à une cer­taine idée de l’Europe, en marge des ins­ti­tu­tions en place. »

Sortir de l’UE pour retrou­ver le contrôle des cor­dons de la bourse

 Dans une entre­vue accor­dée au site Le vent se lève, Emmanuel Todd sou­li­gne la néces­sité de sortir du carcan de la mon­naie unique pour repren­dre les rênes de nos déci­sions natio­na­les autour d’une morale com­mune ou d’une com­mu­nauté de des­tins :

« (…) une fois que les gens auront com­pris qu’ils n’auront pas de retrai­tes, à mon avis l’amour de la patrie va leur reve­nir très vite. Si on reste dans l’euro, pas de retraite, si on n’aime pas son pays, pas de retraite : ça va parler aux gens. Au-delà d’un sen­ti­ment diffus mais pro­fond d’amour de son pays, nous devons défi­nir un nou­veau type de morale col­lec­tive. Les mots qui me vien­nent à l’esprit, ce sont fra­ter­nité et sobriété. Bien entendu, il s’agit de sobriété économique car je serais très heu­reux que les jeunes conti­nuent de faire l’amour. »

 En matière ali­men­taire l’UE ne nous permet pas de pren­dre des déci­sions sou­ve­rai­nes, comme le sou­li­gne Reporterre :

« (…) rien ne sera non plus pos­si­ble sans chan­ge­ment aux niveaux natio­nal et euro­péen, pré­vient Aurélie Trouvé : « Sans remise en cause des accords de libre-échange, du droit de la concur­rence euro­péen qui empê­che par exem­ple les col­lec­ti­vi­tés de passer des mar­chés publics avec une pré­fé­rence locale clai­re­ment mar­quée, de la Politique agri­cole com­mune, dont les mil­liards d’euros annuels pour­raient appuyer bien davan­tage la reconver­sion sociale et écologique de l’agri­culture, la relo­ca­li­sa­tion agroé­co­lo­gi­que ne pourra pas se faire ». »

Prendre cons­cience de notre pou­voir sou­ve­rain

 Pour reconqué­rir cette sou­ve­rai­neté, il faut cons­truire des armes poli­ti­ques contre les élites hors-sol. Sacha Mokritzky revient sur l’élan donné dans ce domaine par les « Gilets Jaunes » dans Quartier Général :

« Les Gilets jaunes nous l’ont montré, déjà, et c’est cet élan pro­pul­sif qu’il nous faut saisir et pro­lon­ger. Collectivement, ils ont refusé que l’on pense à leur place. En se réap­pro­priant les cadres intel­lec­tuels de réflexion, en pro­dui­sant un récit du réel sou­vent bien plus juste que les élites sanc­tua­ri­sées qui ne savent rien du monde, ils ont créé un contre-pou­voir au règne absolu de la désin­tel­lec­tua­li­sa­tion. Le droit de savoir est la pre­mière source de la liberté col­lec­tive. »

Antoine Bourge

Le 1er mai 2020