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L’union de la gauche ou le retour de la momie

A propos d’une tribune très médiatisée

par Denis COLLIN, le 16 mai 2020

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Les grands médias, France-Inter comprise, ont donné un large écho à la tribune cosignée par plusieurs dizaines de personnalités de la « gauche », « communiste », « socialiste » et écologiste. On y trouve Yannick Jadot aux côtés de Ian Brossat et d’Olivier Faure, Bernard Thibault et Raphaël Glucksmann, et tant d’autres encore. On se prend à fredonner « ils sont venus, ils sont tous là »…

Cette tri­bune se conclut ainsi, tenons-nous bien « Pour être à ce rendez-vous de notre Histoire, nous pro­po­sons qu’un grand événement, une “conven­tion du monde commun”, réu­nis­sent dans les pro­chains mois toutes les énergies dis­po­ni­bles, les citoyen­nes et citoyens épris de pro­fonds chan­ge­ments, les for­ma­tions poli­ti­ques, les forces asso­cia­ti­ves, les ini­tia­ti­ves que por­tent syn­di­cats et ONG. C’est une pre­mière étape cru­ciale et atten­due pour une alter­na­tive démo­cra­ti­que, écologique et sociale. » On pen­sait, je ne sais pas, que le « monde commun », c’était la lutte contre attein­tes aux liber­tés fon­da­men­ta­les, notam­ment la loi Avia qui vient d’être votée avec l’abs­ten­tion des « socia­lis­tes », ou encore l’aban­don défi­ni­tif de la réforme des retrai­tes, qui est tout de même votée à coups de 49-3 juste avant le confi­ne­ment, ou encore l’abro­ga­tion de la réforme de l’assu­rance-chô­mage, ou encore le refus du sau­ve­tage du capi­ta­lisme à coups de prêts consen­tis par les ban­ques et garan­tis… par nous ! Mais tout cela est soit passé sous silence, soit à peine évoqué. Il est vrai que parmi les signa­tai­res, on trouve pas mal de gens qui ont sou­tenu la loi El-Khomry et aidé à mettre en selle Macron.

Voyons en quoi consiste cet appel, dif­fi­cile à com­pren­dre pour le commun des mor­tels, tant il est écrit dans le lan­gage « entre soi » du petit monde de la défunte « gauche plu­rielle » (Cambadélis et Julien Dray man­quent à la liste des signa­tai­res, c’est peut-être la preuve qu’il leur reste un peu de sens poli­ti­que) et tant il est long et pâteux (2500 mots). Ce « monde commun » vise à déve­lop­per une « société rési­liente ». Le terme de rési­lience a été popu­la­risé par Boris Cyrulnik, qui est à la psy­cho­lo­gie ce que Michel Onfray, est à la phi­lo­so­phie et dési­gne la capa­cité de l’indi­vidu à encais­ser les chocs trau­ma­ti­ques ! Quels trau­ma­tis­mes nous promet-on pour appren­dre à déve­lop­per notre rési­lience ? Reprenons ce texte en ten­tant de sérier les pro­blè­mes ce qui n’est pas bien simple dans cette logor­rhée.

Commençons par la ques­tion la plus brû­lante, celle de la liberté. Une liberté encore taillée en pièce par la toute récente loi Avia qui orga­nise la cen­sure sur les réseaux sociaux. Eh bien, la liberté n’est qu’évoquée au détour d’une phrase : il va fal­loir non seu­le­ment répa­rer la société, mais aussi assu­rer « la défense des liber­tés ». Mais encore ? Encore rien ! La mul­ti­pli­ca­tion des lois d’excep­tion, l’abo­li­tion de facto de l’indé­pen­dance de la magis­tra­ture, l’inté­gra­tion de l’état d’urgence dans la loi ordi­naire, la doc­trine du main­tien de l’ordre Castaner-Lallement qui pré­co­nise d’aller au contact un peu rugueux des mani­fes­tants consi­dé­rés comme des enne­mis, les gens mis en garde à vue pour avoir demandé sur leur balcon la démis­sion de Macron, etc., car la liste est vrai­ment très longue. Tout cela n’inté­resse nul­le­ment la gauche unie de Ian Brossat à Olivier Faure. Mais com­ment lutter pour un avenir meilleur et com­ment déci­der de l’avenir meilleur que nous vou­lons sans liberté ?

On se dit « bon ils ne par­lent pas de liberté, mais peut-être trai­tent-ils des ins­ti­tu­tions. » Que nenni ! Voilà ce que dit la tri­bune : « Seule une refon­da­tion de nos ins­ti­tu­tions per­met­tra de le dépas­ser. Il est impé­ra­tif de ne pas confier à un “sau­veur suprême” ou au pou­voir tech­no­cra­ti­que “la sortie de crise”, mais au contraire d’aug­men­ter la par­ti­ci­pa­tion des citoyen.nes aux déci­sions qui les concer­nent, et cela à tous les niveaux. » Augmenter la par­ti­ci­pa­tion des citoyen.nes ! Quelle blague ! Tout le monde est pour la par­ti­ci­pa­tion, c’était même dans le pro­gramme de Macron. Les citoyens ne veu­lent pas par­ti­ci­per, ils veu­lent déci­der ! Ces gens n’ont rien entendu des Gilets jaunes (normal, ce n’est pas leur monde). La démo­cra­tie, c’est le pou­voir du peuple. Le pou­voir du petit nombre, même très ins­truit, très bien formé dans les écoles à for­ma­tion de chefs, c’est l’aris­to­cra­tie et même le plus sou­vent l’oli­gar­chie. Et la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, c’est le pou­voir du légis­la­teur, c’est-à-dire du par­le­ment et de per­sonne d’autre ! L’exé­cu­tif n’est là que pour exé­cu­ter, pas pour diri­ger, ni pour légi­fé­rer. C’est pour­tant très simple ! Mais visi­ble­ment les « sachants » qui signent cette tri­bune ne le savent pas, l’ont oublié, ou bien n’y com­pren­nent rien.

Si la liberté ne les inté­resse pas, peut-être l’égalité trouve sa place dans cette tri­bune. On nous rap­pelle que « la crise remet à vif la grande pau­vreté et les iné­ga­li­tés ». Ah, bon ce n’était pas à vif avant, du temps où une partie de ces belles gens gou­ver­naient ? Depuis quand les iné­ga­li­tés se creu­sent-elles ? Depuis le 15 mars 2020 ? On se pro­pose aussi de « cor­ri­ger les iné­ga­li­tés » par des mesu­res fis­ca­les et même de lutter, c’est incroya­ble, contre les iné­ga­li­tés hommes-femmes ! À part la res­tau­ra­tion de l’ISF, aucune mesure n’est envi­sa­gée, ni une plus forte taxa­tion de ceux qui s’enri­chis­sent en dor­mant, ni un pla­fon­ne­ment des salai­res extra­va­gants des « mana­gers » (Menschenführer en alle­mand…). Le capi­tal finan­cier, la finance (« mon ennemi c’est la finance ») : pas une allu­sion dans cette tri­bune, rien. Il ne fau­drait tout de même pas frois­ser Wall Street et la Bourse. On appelle ça un pro­gramme de gauche ! Sur l’école rien… Et ainsi de suite.

Fraternité : on n’en parle pas dans le texte. Sont évoqués les tra­vailleurs, on fait leur éloge (ils bos­sent bien, les gars). On évoque la ques­tion du temps de tra­vail. Mais rien sur les coupes som­bres dans le Code du tra­vail opé­rées par El Khomry et Macron ! Il faudra certes abro­ger la récente réforme de l’assu­rance-chô­mage et aban­don­ner défi­ni­ti­ve­ment la réforme des retrai­tes. Mais c’est tout. Mais rien sur les ser­vi­ces publics — par exem­ple en quoi des ser­vi­ces publics sont la garan­tie d’une cer­taine égalité des citoyens — car là encore il ne fau­drait tout de même pas res­sus­ci­ter la vieille gauche.

Dernier point : l’Europe. Citons le para­gra­phe qui lui est consa­cré : un com­pen­dium de toutes les phra­ses creu­ses par les­quel­les on a jus­ti­fié toutes les vile­nies du « machin ». À propos des finan­ce­ments néces­sai­res à la sortie de crise, il est dit : « L’enga­ge­ment de l’Europe en est l’une des clés. C’est une néces­sité qui condi­tionne la survie de l’Union, quand les forces de démem­bre­ment pros­pè­rent grâce au manque de soli­da­rité euro­péenne dans chaque moment de crise. » Et l’Europe (c’est-à-dire l’Allemagne), c’est très simple, on dira qu’on a perdu la clé ! Et on lut­tera contre les hor­ri­bles « forces de démem­bre­ment ». Ils n’osent même pas nous refaire le coup de Hollande (« j’irai parler à Mme Merkel »), repris par Macron. Ils conti­nuent de confier la clé à la BCE et à la RFA. Car « On attend de l’Europe qu’elle conduise dura­ble­ment une poli­ti­que moné­taire à la hau­teur du risque actuel, mais aussi qu’elle mette en œuvre des formes iné­di­tes de finan­ce­ment en commun pour empê­cher une hausse de l’endet­te­ment des États, en par­ti­cu­lier les plus affec­tés par la crise sani­taire. Il faudra aussi dès les pro­chains mois enga­ger le chan­tier de la restruc­tu­ra­tion des dettes héri­tées des crises suc­ces­si­ves. » Pour les vœux pieux, ils ne recu­lent jamais. Parmi les signa­tai­res, on trouve les socia­lis­tes qui ont encou­ragé l’étranglement de la Grèce. On peut donc comp­ter sur leur fer­meté. Et on n’hésite pas dire : « Ces finan­ce­ments euro­péens ne sau­raient être assor­tis des mesu­res d’aus­té­rité qui ont creusé entre les peu­ples des bles­su­res encore ingué­ris­sa­bles. » Déjà les UvL et consorts trem­blent ! « Les condi­tion­na­li­tés aujourd’hui se nom­ment écologie, cohé­sion sociale et res­pect de la démo­cra­tie. » Cohésion sociale ? Cohésion des inté­rêts entre les grands capi­ta­lis­tes mon­dia­li­sa­teurs et les ouvriers ? La « cohé­sion sociale » est cette vieille for­mule de la trom­pe­rie : on assure la cohé­sion entre le maître et le valet dès lors que le valet obéit et ne rous­pète même pas sur le mon­tant de ses gages. Et pour finir, cerise sur cet indi­geste gâteau : « Une trans­for­ma­tion pro­fonde des struc­tu­res de l’Union euro­péenne est indis­pen­sa­ble pour rendre pos­si­bles ces poli­ti­ques ambi­tieu­ses de soli­da­rité. Cela impli­que la remise en cause du pacte bud­gé­taire. » Ils l’ont tous dit, depuis trente ans ! Et tous sans excep­tion ont immé­dia­te­ment oublié leurs enga­ge­ments. Le « pacte bud­gé­taire » a un nom : euro. Et tant que l’on ne tou­chera pas à l’euro, c’est-à-dire au deut­sche mark à cours forcé dans le reste de l’Europe, tout le reste ne sera que « paro­les, paro­les, paro­les ».

2500 mots de bavar­dage, dont les silen­ces disent bien plus ce dont il s’agit que les phra­ses. Une conso­la­tion : ni la France Insoumise ni le PCF (mis à part quel­ques casse-croû­tards comme l’inef­fa­ble Brossat-reluire) n’ont signé cette tri­bune. Tout n’est pas perdu. Mais le retour de la « gauche plu­rielle » avec les Verts qui man­gent à tous les râte­liers, les « socia­lis­tes » (sic) qui ont fait la courte échelle à Macron, n’est qu’une mau­vaise farce.