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La laïcité, seule politique d’apaisement possible avec l’islamisme

Réponse à la tribune de Clémentine Autain dans le Monde du 29 octobre 2020

par Jean-François COLLIN, le 31 octobre 2020

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« La gauche qui défend une laï­cité d’apai­se­ment est mise en accu­sa­tion alors que le débat public est dominé par les idées d’extrême droite », dénonce Clémentine Autain dans une tri­bune publiée par le jour­nal « Le Monde », en s’insur­geant contre les accu­sa­tions « d’isla­mo­gau­chisme » adres­sées à cer­tains diri­geants de la France Insoumise qu’elle com­pare à celles pro­fé­rées hier contre les « Hitlero-Trotskystes ». Pourtant, la lutte contre « l’islamo-gau­chisme » ne pré­pare pas de nou­veaux procès de Moscou, mais mar­que­rait la vic­toire intel­lec­tuelle de Marine Le Pen dans « une société pré­fas­ciste ».

Je par­tage la condam­na­tion de l’hys­té­ri­sa­tion du débat en France de Clémentine Autain, l’échange de condam­na­tions qui rem­place celui d’argu­ments, les insul­tes qui font office d’idées, en notant tout de même que la mul­ti­pli­ca­tion des atten­tats per­pé­trés au nom de l’Islam ne favo­rise pas la séré­nité des dis­cus­sions.

Mais je pense aussi que nous devons répon­dre clai­re­ment à des ques­tions sim­ples.

Ceux qui ter­ro­ri­sent les Français aujourd’hui ce ne sont pas les bandes du Rassemblement National. Ce sont des ter­ro­ris­tes qui peu­vent être Français comme les assas­sins du Bataclan le 13 novem­bre 2015 ou ceux de Charlie Hebdo, Pakistanais comme Ali Hassan qui a atta­qué deux per­son­nes à coup de hachoir de bou­cher rue Nicolas Appert le 25 sep­tem­bre 2020, ou encore Tchétchène comme l’assas­sin de Samuel Paty le 16 octo­bre, ou Tunisien comme Brahim A. qui a égorgé une femme et tué deux autres per­son­nes dans la cathé­drale de Nice le 29 octo­bre.

Toutes ces per­son­nes, de natio­na­lité dif­fé­rente, ont un point commun : elles se récla­ment de l’Islam ; elles tuent au cri de « Allahou Akbar » (« Allah est le plus grand ») ; elles tuent pour « venger » le pro­phète Mahomet qui serait insulté par des Français s’expri­mant sans tenir compte de la cons­cience offen­sée des musul­mans.

Les ter­ro­ris­tes n’agis­sent pas seuls, en dehors de tout contexte. Les appels au boy­cott des pro­duits fran­çais lancés après le dis­cours d’E Macron contre le sépa­ra­tisme, en Turquie ou au Bangladesh, ainsi que les condam­na­tions de l’offense faite à l’islam par les gou­ver­ne­ments au Maroc, au Pakistan, au Qatar ou ailleurs, en témoi­gnent.

Nous avons donc en France un très grave pro­blème avec le ter­ro­risme se récla­mant de l’islam. Le com­bat­tre n’a rien à voir avec un « racisme qui pren­drait la forme du rejet des musul­mans ». C’est un combat pour notre survie.

Nous avons aussi un pro­blème avec la reli­gion musul­mane.

Le 27 octo­bre 2020, le « conseil des sages musul­mans » basé à Abou Dhabi, pré­sidé par le grand imam d’Al-Azhar au Caire, a annoncé son inten­tion de pour­sui­vre Charlie Hebdo et « qui­conque offense l’islam ». Il va mettre en place pour cela un comité de juris­tes inter­na­tio­naux. Comme Donald Trump, ce conseil consi­dère que sa jus­tice a voca­tion à pré­va­loir dans le monde entier.

En France, le Conseil fran­çais du Culte musul­man (CFCM) a condamné l’assas­si­nat de Samuel Paty, mais son pré­si­dent, Mohammed Moussaoui a tout de même déclaré, quel­ques jours après l’assas­si­nat que « la liberté de cari­ca­ture comme les autres liber­tés n’est pas abso­lue. Elle doit être enca­drée et pro­por­tion­née aux impé­ra­tifs de l’ordre public et le devoir de fra­ter­nité ».

Ce n’est pas un appel au meur­tre, mais ce n’est pas non plus une condam­na­tion de la bar­ba­rie exer­cée contre Samuel Paty quel­ques jours aupa­ra­vant. Et il s’agit clai­re­ment d’une décla­ra­tion remet­tant en cause la liberté d’expres­sion, dont l’exposé a coûté la vie à ce pro­fes­seur.

La ques­tion posée est simple : l’islam est-il prêt à accep­ter l’exclu­sion de la reli­gion de l’orga­ni­sa­tion poli­ti­que de la cité ? Est-il prêt à accep­ter que la loi civile fran­çaise règle l’orga­ni­sa­tion, la reconnais­sance et les consé­quen­ces juri­di­ques du mariage, du divorce, de la pro­créa­tion ? Est-il prêt à accep­ter que la loi pénale adop­tée par le par­le­ment et mise en œuvre par des juges, fonc­tion­nai­res de l’État, pré­voie seule les sanc­tions appli­ca­bles aux infrac­tions à la loi ? Est-il prêt à accep­ter, comme l’ont fait les autres reli­gions mono­théis­tes dont le culte est célé­bré en France, la sépa­ra­tion des églises et de l’État ?

Pour le moment ce n’est pas le cas de beau­coup de ses repré­sen­tants. La posi­tion du rec­teur de la mos­quée de Paris qui défend une concep­tion répu­bli­caine de l’islam en France, mérite d’être saluée. Mais il est bien seul. La très grande majo­rité des porte-parole de l’islam en sont au même point que l’Église catho­li­que avant son ral­lie­ment offi­ciel à la République par l’ency­cli­que « Au milieu des sol­li­ci­tu­des » du Pape Léon XIII ; avant la loi du 9 décem­bre 1905 de sépa­ra­tion des églises et de l’État.

Comme l’église catho­li­que à ce moment-là, les repré­sen­tants de l’islam refu­sent cette sépa­ra­tion et la supé­rio­rité de loi de la loi civile sur la loi reli­gieuse et veu­lent impo­ser celle-ci à la société fran­çaise.

Avant que l’islam ne vienne poser à nou­veau la ques­tion, l’ins­tau­ra­tion de la laï­cité dans notre pays fut un long combat. L’apai­se­ment n’est venu qu’ensuite.

Clémentine Autain défend une « laï­cité d’apai­se­ment », mais avant que la que­relle reli­gieuse ne s’apaise en France, il fallut des décen­nies pour arra­cher les ins­ti­tu­tions admi­nis­tra­ti­ves, la vie poli­ti­que et sociale, l’ensei­gne­ment au contrôle de l’Église catho­li­que.

Il y eut la révo­lu­tion de 1789, la sup­pres­sion des pri­vi­lè­ges du clergé, la natio­na­li­sa­tion de son énorme patri­moine fon­cier et sa revente à une mul­ti­tude de petits agri­culteurs pro­prié­tai­res qui sont deve­nus les gar­diens vigi­lants de cet acquis de la révo­lu­tion.

Il y eut la révo­lu­tion de 1830 pro­vo­quée notam­ment par une ordon­nance de Charles X contre la liberté de la presse et sa volonté de res­tau­ra­tion de l’ordre ancien carac­té­risé par l’union du trône et de l’église. Puis vint le long combat de la IIIe République nais­sante pour s’impo­ser face aux monar­chis­tes et au clergé.

La loi de 1905 ne fut pas qu’une loi libé­rale et d’apai­se­ment reconnais­sant le droit de croire ou de ne pas croire. C’est une loi de laï­ci­sa­tion de la société qui consa­cre la défaite du clergé catho­li­que. Elle fut suivie, jusqu’à l’arri­vée de Clemenceau au pou­voir en 1907, d’une sorte de guerre civile pro­vo­quée par l’inven­taire des biens du clergé préa­la­ble à la remise des bâti­ments reli­gieux à des asso­cia­tions cultuel­les dont la seule fonc­tion aurait été l’exer­cice du culte, à l’exclu­sion de toute acti­vité d’ensei­gne­ment ou d’action cultu­relle. Le Vatican s’y opposa jusqu’au com­pro­mis de 1924.

La guerre sco­laire se pour­sui­vit jusqu’à la Première Guerre mon­diale, avant d’être pro­vi­soi­re­ment gagnée par l’école publi­que.

Il faudra le régime de Vichy, puis la loi Marie-Barangé de 1951 et sur­tout la loi Debré de décem­bre 1959 ins­tau­rant la pos­si­bi­lité pour l’État de finan­cer les établissements privés sous contrat, pour que soient remis en cause en partie les acquis de la République laïque. Il s’agis­sait déjà « d’apai­ser » la lutte entre la République et l’Église catho­li­que, à moins qu’il ne se soit agi de réunir der­rière le gaul­lisme, encensé de toute part aujourd’hui, la France catho­li­que et réac­tion­naire qu’on retrou­vera sur les Champs-Élysées le 30 mai 1968 ou le 24 juin 1984 contre la loi Savary d’ins­tau­ra­tion d’un ser­vice public unifié de l’Éducation natio­nale. Le sépa­ra­tisme déjà, devant lequel F Mitterrand a reculé pour « apai­ser » le climat poli­ti­que et sur­tout pour ne pas être balayé par la droite après avoir dit adieu aux forces socia­les qui l’avaient élu en 1981 en décla­rant « la pause » en 1983.

Aujourd’hui comme hier, la laï­cité est un combat pour la liberté de penser, pour la liberté de s’expri­mer et de vivre sans être assu­jetti à l’oppres­sion d’un clergé et d’un dogme.

Certains musul­mans qua­li­fient ce combat d’isla­mo­pho­bie ; les lois de la République leur parais­sent liber­ti­ci­des parce qu’elles entra­vent la pos­si­bi­lité de l’islam de domi­ner les cons­cien­ces et la vie de mil­lions de Français ou d’étrangers vivant en France, et ailleurs d’Africains, de Turcs, d’Iraniens ou d’Indonésiens. Car ne l’oublions pas, ce qui est en cause ce n’est pas le droit pour les musul­mans de célé­brer tran­quille­ment leur culte en France, il leur est garanti. C’est la pos­si­bi­lité pour cer­tains grou­pes isla­mis­tes d’impo­ser leur concep­tion des com­por­te­ments, des modes de vie qui doi­vent être obser­vés dans cer­tains quar­tiers où ils cons­ti­tuent une force impor­tante, à des Français ou des étrangers qui espè­rent la pro­tec­tion de la France laïque contre cette oppres­sion.

Les « laïcs non apai­sés » sont aux côtés de femmes et des hommes qui lut­tent contre l’oppres­sion reli­gieuse en France et dans le monde, qu’elle soit isla­miste ou autre. Ils sont contre la répres­sion féroce menée contre les Ouïgours en Chine, répres­sion qui ne trou­ble visi­ble­ment aucune des gran­des dic­ta­tu­res isla­mis­tes du monde, trop occu­pées à lancer des appels à des mani­fes­ta­tions anti-fran­çai­ses (anti-laï­ques). Je n’ai pas vu d’appels à mani­fes­ter contre la Chine de la part d’Erdogan, des diri­geants maro­cains ou égyptiens.

La France est-elle pré­fas­ciste et les défen­seurs de la laï­cité des agents de M Le Pen ?

Il faut éviter d’employer le mot « fas­cisme » sans dis­cer­ne­ment. Le fas­cisme cor­res­pond à des régi­mes his­to­ri­que­ment déter­mi­nés, carac­té­ri­sés notam­ment par un parti unique, un pou­voir auto­ri­taire, le rejet de l’huma­nisme et de l’indi­vi­dua­lisme, un contrôle géné­ral de la société par l’État dominé par ce parti unique.

Ce por­trait n’est pas celui de la France. On repro­che plutôt, notam­ment du côté de la France Insoumise, au gou­ver­ne­ment d’E Macron son libé­ra­lisme, son encou­ra­ge­ment à l’indi­vi­dua­lisme au tra­vers de sa phi­lo­so­phie de la réus­site pour tous, etc.

En revan­che, ces attri­buts se retrou­vent en tota­lité ou en partie dans beau­coup de pays domi­nés par des États qui s’érigent en défen­seur de l’islam, qu’il s’agisse à des degrés divers de l’Égypte, du Maroc ou de la Turquie, par exem­ple.

Que Marine Le Pen tente de récu­pé­rer la laï­cité pour son propre compte ne fait pas de la laï­cité une idée fas­ciste. Le Front natio­nal, dont est issu le Rassemblement natio­nal, s’est long­temps opposé à la laï­cité et se posait en défen­seur de la France catho­li­que. Cela ne fai­sait pas de l’Église catho­li­que une annexe du Front natio­nal.

Il y a bien une ten­ta­tive de récu­pé­ra­tion iden­ti­taire de la laï­cité par Marine Le Pen. Mais il s’agit d’une trom­pe­rie dont les défen­seurs de la laï­cité ne sont pas dupes. Gambetta décla­rait « le clé­ri­ca­lisme, voilà l’ennemi ! ». Les défen­seurs de la laï­cité aujourd’hui doi­vent dire « l’isla­misme, voilà l’ennemi ». Pas les Arabes, pas les Turcs, pas les étrangers, mais l’isla­misme. L’isla­misme qui par­tage le même anti­sé­mi­tisme qu’une partie des trou­pes du RN. L’isla­misme qui est comme le Front natio­nal un ennemi des liber­tés, de toutes les liber­tés, sauf celle du com­merce. L’isla­misme qui se com­porte d’ailleurs comme un auxi­liaire pré­cieux du Rassemblement natio­nal en mul­ti­pliant les atten­tats ter­ro­ris­tes, en fai­sant aug­men­ter la peur des Français, déjà grande face au risque sani­taire. Alors, évitons d’agiter l’épouvantail Le Pen pour exo­né­rer les isla­mis­tes avec les­quels elle forme un duo ter­ri­ble­ment effi­cace.

La France n’est pas pré­fas­ciste, elle est une démo­cra­tie malade qui essaie de ne pas suc­com­ber aux atta­ques d’isla­mis­tes, en même temps qu’elle doit faire face à une situa­tion sani­taire préoc­cu­pante et à une situa­tion économique catas­tro­phi­que.

Certains Français crient fort, peut-être trop, mais c’est aussi parce que le déchai­ne­ment de vio­lence des isla­mis­tes contre la société fran­çaise les effraie. Eux aussi ont besoin d’être apai­sés et ils ne le seront que par une poli­ti­que réso­lue de défense de la République et de la laï­cité.

Jean-François Collin

30 octo­bre 2020